‹ Le musée d'artChapitre 255 sur 311 · TENIERS. LE · texte numérisé non relu

TENIERS. LE

lieu, une singulière libellé d'esprit, grâce à laquelle il put aborder une infinité île sujets forl divers, depuis la peinture religieuse (comme en témoignent son Christ présente au peuple du musée de Cassel et son Sacrifice d'Abraham du musée de Vienne) jusqu'aux kermesses, assemblées populaires, fêles de

village, cabarets, marchés, disputes de paysans, laboratoires d'alchimistes, cuisines, en passant par les représentations fantastiques ei la mythologie mi la fable (témoin ses nombreuses Tentations de saint Antoine et si m Renaud et Armide du Prado). — Secondement, une prodigieuse facilité d'exécution, qui lui permit de produire un nombre considérable de tableaux souvent liés compliqués, à li és nombreux personnages et extraordinairemont finis et soignés. Smith dans son Catalogne raisonné en décrit six cent quatre- vingl -

cinq ; et ce n'est pas la moitié de ce qui sortit de sou atelier, sans compter les cartons et les modèles de tapisserie donl il approvisionna les métiers de Bruxelles el d'Audenarde. — Enfin, troisième point, la rapidité de sa fortune. L'archiduc Léopold-Guillaume se montra de très bonne heure sou protecteur efficacej lui conféra un brevet de peintre officiel de sa cour et le nomma en outre conservateur de sa galerie de tableaux.

Pour le reste, rien de commun entre Rubens el, lui. Autanl Rubens reste toujours pompeux el grandiose, autanl Teniers demeure modeste, simple el peu bruyant. Autanl le grand maître se montre irrémédiablemenl épris dos carnations opulenles, des formes pleines el bien nourries, autanl il costume ses personnages débordants de santé avec des étoffes resplendissantes, autanl il aime à étaler do luxueuses draperies; autant le petit maître s'intéresse aux gens à sang pauvre, à corps difformes et rabougris et se plaît à les vêtir d'habits étriqués, rapiécés el

déteints. Aulanl le premier cherche la satisfaction de ses goûts de somptuosité el d'apparat dans un poudroiemenl de lumière el d'éclatantes couleurs; aulanl le second concentre ses effets et s'applique à les rendre apaisés cl intimes, Enfin il n'est pas jusqu'à leur coloris qui ne soil aux antipodes.

Celui de Rubens éclate comme une fusée et se plaît dans les rulilances éblouissantes. Le charme de celui de Teniers naît d'infinies délicatesses procédant de tons argentés.

Si les ouvrages de David Teniers sont abondants, ceux de Gonzalès Coques (1618-1684), par contre, sonl d'une rareté singulière. Paul

muso, de Munich. Muntz, en un I piquant et spi-

paysan musicien rituel, a résumé l'impression que

produit son talent. C'est, disait-il, un van Dyck in-18. (î. Coques, en eiïet, semble s'être plu à rappeler le grand portraitiste d'Anvers, mais en réduisant son format, en atténuant son élégance un peu maniérée et la distinction un peu hautaine de ses personnages. Les œuvres de Charles-Emmanuel Biset (1GI53-1682) ne sont pas moins rares; mais il suflit d'un seul de ses tableaux représentant les membres de la Confrérie de saint Sébastien d'Anvers (aujourd'hui au musée de Bruxelles) — et qui supporte la comparaison avec un tableau du même genre de Teniers conseï fé à Saint-Pétersbourg — pour lui assurer une place très honorable à coté de Sun maître.

Enlin quand nous aurons rappelé que (lilles van Tilborg fut un peintre de scènes de cabaret spirituel et un puissant coloriste; qu'on doit à Pierre de Bloot d'amusantes paysanneries; que David Bijekaert acquit une juste réputation avec ses Laboratoires d'alchimiste et ses Tentations de saint Antoine, nous n'aurons plus guère à citer que Pieter Neefs, dont tout le monde connaît les intérieurs d'église, si scrupuleusement étudiés, et Brueghel de Velours. Mais ce dernier mérite qu'on lui consacre quelques lignes.

Brueghel doit en partie sa grande notoriété à ce que Bubens ne dédaigna pas de le choisir comme collaborateur. Il n'aurait pas eu, toutefois, cet honneur insigne, qu'il mériterait encore notre estime et même notre admiration par la fine délicatesse de son coloris franchement conventionnel, par la surprenante douceur de sa touche, par l'étonnante habileté qu'il déploie dans ses compositions d'une ('(implication parfois singulière, par la richesse de son imagination et par un parfum de rare originalité qui semble avoir été le privilège dosa famille. Son père, en effet, surnommé Brueghel le Vieux ou le l)n',le, resta, au moment où l'école flamande s'italianisait, le pittoresque et intraitable représentant du naturalisme flamand, et son oncle dut son surnom de Brueghel A'Enfer à la passion qu'il déploya à confiner son étrange talent dans des compositions d'un ordre assez exceptionnel. Quant à leur digne lils et neveu, s'il lui arrive — très rarement du reste — de couvrir de grandes toiles, son petit génie ne prend vraiment son réel essor que dans des panneaux de proportions très restreintes, réduisant de vastes paysages à tenir dans des cadres minuscules, où nul détail cependant n'est, omis, où aucune difficulté n'est escamotée, où la précision du rendu dégénère parfois en minutie.

Quoique Brueghel de Velours ait, comme les maîtres ses contemporains, un peu abordé tous les genres, les critiques sont convenus de le ranger dans la classe des paysagistes. Il nous fournit donc une naturelle transition pour dire quelques mots de la petite pléiade de paysagistes qui se rattachent à cette période si glorieuse de l'art flamand. Dans le nombre assez res-

treint de ces interprètes de la nature, on peut presque dire que Brueghel lit école, car quelques-uns d'entre eux, tels que Pierre Gysels, Antoine Mirou, Alexandre Keirrinckx, s'inspirèrent certainement de ses exemples. Quant à ceux dont le talent s'élargit et s'élève au contact de la robuste phalange qui avait accepté Bubens pour maître et pour inspirateur; quant aux Luc van Uden, aux Jean Wildens, aux Louis de Vadder, aux Jacques d'Artbois, aux Jean Siberechts, aux Mathieu van Plaltenberg, etc., malgré leur talent indiscuté, malgré l'agrémenl de leur couleur, malgré leur indiscutable amour du pittoresque, ils demeurent trop au-dessous des merveilleux interprètes de la nature, que produisit en ce même siècle la peinture hollandaise, pour nous retenir davantage.

Ici finit notre tâche. Nous avons essayé de résumer en quelques lignes l'histoire de cette période triomphante, de ce xvue siècle, siècle d'or de la peinture flamande, qui occupe, au panthéon de l'ail moderne, une place de premier rang. Pour retracer dignement les fastes de cette magnifique effiorescence, il faudrait lui consacrer une bibliothèque entière. D'autres s'y sont essayés à diverses reprises, depuis Houbracken, Descamps et Campo Weyermânn, jusqu'aux critiques les plus écoutés et les mieux préparés de notre temps, jusqu'aux Charles Blanc, aux Thoré, aux YVaagen, aux Alfred Michiels, aux Paul Mantz, aux l'élis, aux Guiffrey, aux Fromentin, aux Wauters, aux Max Boses, etc. Les uns se sont efforcés de donner des vues d'ensemble de cette admirable floraison, les autres ont appliqué plus spécialement leurs recherches et leur talent à la scrupuleuse étude d'une ou plusieurs de ces gloiieux's ligures. Tous ont laissé encore à glaner après eux, tant la moisson des chefs-d'œuvre dépasse toule espérance.

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