L'ART CHINOIS ET L'ART JAPONAIS
Ce n'est pas en cent lignes, ni en mille, qu'on peut traiterdeux sujets aussi considérables que 1' « art chinois »
et que l' « art japonais . Les manifestations esthétiques du génie de la race jaune sortent un peu du programme du Musée d'art. 11 s'agit donc ici d'une simple note destinée à marquer l'importance de ces styles.
L'histoire de l'ai t i hinois est, du reste, fort mal connue.
Mystérieuse esl restée la Chine, aussi bien dans
les profondeurs de son passé que dans les immenses étendues de son territoire. Nul peuple n'a eu plus à souffrir des révolulions, des guerres, des bouleversements politiques, et cependant il offre ce spectacle unique pour nous d'une civilisation vieille de quarante siècles, ayantconservé ses traditions, ses coutumes, sa personnalité; quelque chose d'analogue à ce que serait l'antique Egypte, parvenue à l'époque des Ploléniées, si elle réapparaissait à nos yeux. Quarante siècles même ne sonl pas assez, dire. Vingt-sept siècles avant noire ère, les artistes chinois savaient déjà fondre et ciseler l'airain. Dix huit siècles av. .1. C. le travail des métaux avait atteint un degré de perfection rnerveil leux ; nous pouvons le constater par les monuments qui nous sont parvenus cl que la résistance de la matière a sauves de la des- I ruction. Sans aller jusqu'en Chine, nous pouvons admirer, à Taris, dans la collection Cernuschi, un certain nombre de vases admirables qui remontent indiscutablement à cette haute antiquité.
PRETRE BOUDDHIQUE Fragment d'une statue en bois peint (vu0 siècle) conservée à Nara.
Avec les bronzes, ce que nous connaissons le mieux de la Chine, c'est la porcelaine. L'Europe a été toujours grand amateur des produits sans pareils de la céramique chinoise ; de vastes et magnifiques collections, pour ne citer que celle de M. Grandidier, au Louvre, sont là pour témoigner de la perfection inouïe, que l'Empire du .Milieu, du commencement du xve siècle à la fin du xviu0, avait atteinte dans celte branche de Tari. Encore sommes-nous ignorants des origines de cette industrie. Il en est ainsi également des émaux cloisonnés, qui rivalisent comme perfection avec les plus rares produits de noire moyen âge, et des pierres dures, que nul peuple n'a su façonner avec une aussi extraordinaire habileté, une entente aussi raisonfnée des couleurs et des formes.
Pour l'architecture, nous sommes dans une obscurité complète: tout ce qui subsiste d'ancien ne remonte pas au delà de l'époque des Mings (xv° siècle). 11 en est presque de même pour la peinture ; c'est dans quelques temples du Japon qu'il faut aller chercher de rares spécimens, jalousement conservés, d'un art antérieur au xve siècle; mais cela suffit pour nous donner la certitude que les peintres chinois des grandes époques des ïhang, des Song et des Youen n'étaienl pas inférieurs, au poinl de vue de la délicatesse du travail, de la sévérité du style et de la noblesse tles ligues, à ce que l'art occidental u produit de plus caractéristique. M. Fenollosa, de Boston, m'a dit en propres tenues et catégoriquement qu'il avait, vu au Japon quelques-uns dè ces précieux témoins de l'antique peinture chinoise, qui pouvaient se comparera nos Léonard el à nos van Eyck. Ce qui est certain, parce qu'il nous a été donné de le voir par quelques monuments venus jusqu'à Paris (Louvre, collection Vever, vente Hayashi), c'est que la peinture bouddhique s'est élevée dans la hiérarchie de l'art religieux à la plus grande hauteur. En résumé, la Chine s'offre aujourd'hui à notre curiosité éveillée comme un redoutable, décevant el étrange problème. Sera-t-il jamais éclairci? On peut en douter.
11 n'en est pas de même, heureusement, des Japonais, peuple conservateur, rafliné el méthodique. L'histoire de l'art japonais n'a pas, d'ailleurs, d'aussi hautes prétentions d'antiquité que celui de la Chine. Deux mille ans, au plus, suffisent à sa gloire. C'est déjà quelque chose, et il n'est pas hors de propos de taire étal que la dynastie actuellement régnante au Japon est la plus vénérable du globe. Pour l'art japonais, tout esl clair, lumineux, précis. Grâce aux travaux récents entrepris, tant au Japon qu'en Europe (Louis Couse, l' Art japonais ; S. Bing, Japon artistique; Commission impériale du Japon, Histoire de l'art au Japon); grâce à la conservation des ouvres elles-mêmes el à la multiplicité des
documents, grâce au soin qu'ont toujours pris les artistes japonais de signer leurs productions, tout nous est connu, du moins dans les lignes générales, depuis le vu" siècle jusqu'à nos jours. Pour être récentes, les informations n'en ont pas moins un caractère de certitude absolue. Phénomène invraisemblable, l'bistoire de l'art au Nippon est établie au jourd'hui sur des données plus tangibles que celle de formes d'art, comme les byzantines, arabes ou gothiques, beaucoup plus rapprochées de nous et, en apparence, plus accessibles. Les peintres japonais ayant toujours signé leurs œuvres, il en est résulté un ensemble de documents écrits que l'art d'aucun autre pays ne pourrait offrir.
Jusqu'à la révolution de ISliS, l'empire du Soleil Levant, fermé jusque-là avec un soin jaloux, était demeuré pour les Européens le pays par excellence de l'inconnu et du mystère. Au point de vue artistique, nous en étions restés aux produits d'exportation à destination d'Europe, exécutés dans la province d'Ilizen, voisine de la petite île de Décima, concédée aux factoreries hollandaises. En dehors des porcelaines d'Imari, telles qu'on les voit aux musées de Dresde, de Leyde et de la Haye, et des médiocies pièces de laque offertes à la reine Marie-Antoinette, aujourd'hui au Louvre, on ne possédait aucun témoignage des industries d'art des Japonais.
On a une coutumière tendance à attribuer une part trop exclusive à l'influence de la Chine antique sur les origines de l'art japonais. L'Inde par le bouddhisme et la vieille Perse par les relations commerciales ont eu une action non moins décisive. Il est facile de constater l'influence chinoise dans les bronzes, dans les (''toiles, et principalement dans les sculptures civiles; telles, par exemple, que les figures en bois exposées au pavillon rétrospectif japonais en 1900, à Paris, ou que cette admirable figure de prêtre, du vnc siècle, conservée à .Vira et l'égale des plus belles œuvres de l'ait égyptien archaïque, ou. encore, que celte imposante et hiératique statue bouddhique, de la vente Hayashi, acquise par le Louvre ; le style indo-cambodgien apparaît dans les peintures bouddhiques, dans les objets religieux; nous retrouvons l'infiltration persane un peu partout; la merveilleuse aiguière du trésor impérial, qu'on a vue au pavillon du Trocadéro, est presque un objet sassanide. L'art céramique du Japon est issu des ouvrages des potiers coréens. Quant à l'industrie des laques, elle fui, on le sait, entièrement nationale et autochtone.
De ces diverses influences, recueillies parle génie d'un peuple subtil et avisé, est né un art d une profonde intensité expressive, un art vivace, rayonnant et infiniment varié, le plus précieux et le plus esthétique peut-être quait produit l'humanité après celui de la Grèce, le plus original et le plus rationnel, en tout cas, qui se soit révélé, dans le développement de la civilisalion, avec celui de l'antique Egypte, de l'Orient musulman et du moyen âge, aux temps gothiques. Nulle l'orme d'art n'a été en corrélation plus intime avec le climat, les moeurs, les besoins du pays; elle esl l'image synthétique du peuple japonais. Les Japonais sont les premiers décorateurs du monde. Toute explication de leur esthétique se trouve dans la subordination constante et immédiate de l'art aux habitudes nationales, à l'embellissement des mœurs, à la récréation des yeux Chez eux, sens du décor, sens de la couleur, sentiment du dessin, sont parties intégrantes d'une même idée, d'un tout indivisible.
Certains objets soigneusement conservés dans les temples et dans les musées impériaux, d'autres recueillis par les collectionneurs japonais, américains ou français, nous renseignent sur l'état de l'art avant la grande floraison des Ashikaga, au xvc siècle. Le magnifique ouvrage publié par le gouvernement japonais en 1900 esl venu compléter très utilement les notions déjà acquises. Nous y puisons notamment la confirmation de ce fait déjà soupçonné, à savoir que, durant les siècles qui ont précédé l'ère chrétienne, il existait un art, en quelque sorle préhistorique, qui ollïait les rapports les plus frappants avec celui de l'Asie Mineure tel qu'il nous a été révélé par les fouilles d'Hissarlik. Au V et au vr siècle de notre ère, les empereurs japonais appellent à la cour des ouvriers coréens, qui importent les premiers éléments de la technique chinoise; d'un autre côté, le bouddhisme amène avec lui les exemples raffinés de sa concep-
tion spirilualislc du beau. Dès le vne siècle, ces divers éléments s'étaient fondus en une unité où il est facile de discerner l'essence de la personnalité japonaise.
Du vin* au x° siècle, principalement sous les empereurs Sliiùmou et Eouanmou-Tcnnô, l'art est empreint d'un puissant caractère de noblesse. Cette époque est considérée, à juste titre, tant pour la peinture et la sculpture que pour l'industrie des laques, comme une époque de premier apogée. Le peintre de Shiômou le plus remarquable, dont le nom et les œuvres nous soient parvenus, Kosé Kanaoka, est un très grand artiste. Le kakémono possède par M. Hayashi, et représentant la déesse de la littérature, Monjiu, aussi bien que ceux conservés à Nara, sont, par la perfection du dessin et par la hauteur du style, au premier rang des manifestations de l'art japonais.
A la période des Foujiwara. qui embrasse les xc el xic siècles, nous louchons au point culminant du style inauguré sous l'empereur Shiômou. Puis, au xiu* siècle, à ceite époque de féodalité guerrière, dite de Kamakoura, où le grand homme de guérie Yoritomo avait établi la capitale de l'empire à Kamakoura, surgit un art héroïque, énergique, marqué au coin de la plus entière originalité. Pour les tissus, pour la forge des armes et des gardes de sabre, c'est un moment de merveilleux essor. Le xiv" siècle continue les formes de Kamakoura en les affinant. Lorsque s'établit la grande dynastie des Ashikaga, au commencement du xv° siècle, la technique des différentes branches de l'art n'avait plus rien d'essentiel à apprendre. L'enseignement chinois fait un retour offensif dans le domaine de la peinture; les maîtres de l'école des Kano, Sesshiu, Shiouboun, Masanabou et d'autres, vont en Chine acquérir les éléments d'un style nouveau : l'école libre du coup de pinceau, qu'ils veulent opposer à l'école nationale de 'l'osa, issue des savantes et méticuleuses pratiques de la miniature indo-bouddhique. Les laques, les gardes, les tissus, les kakémonos atteignent un degré de force et de perfection qui ne sera pas dépassé. L'art se transformera désormais dans le sens de l'élégance et de la finesse, sans aucun apport d'influence étrangère : au xvic siècle, sous l'égide du conquérant de la Corée, Hidéyoshi, puis, au xvne siècle, avec la nouvelle dynastie des Tokougawa, qui ouvre pour le Japon, en Genrokou, une période de paix profonde et de prospérité inouïe, et enfin, au xvinc siècle, jusqu'à celte prestigieuse éclosion du cycle de 1804, qui couronne l'évolution de l'art au Nippon.
Toutes les manifestations de l'art se parent alors des fleurs les plus riches. A la suite de l'industrie fondamentale des laques, ce sont les poteries émaillées, les grès unis ou flammés, les fines porcelaines aux glaçures immaculées, les délicieux netzkés en bois ou en ivoire, les bronzes opulents, les somptueuses broderies, les savoureuses estampes en couleurs, les précieuses ciselures en métal et les incrustations de toute sorte. La maison japonaise devient un sanctuaire consacré à toutes les jouissances du goût, et le tokonoma, destiné à recevoir les kakémonos, en est la véritable chapelle.
Depuis l'apaisement définitif des luttes féodales, qui longtemps avaient ensanglanté le Japon, il semble que tout se soit désormais orienté, au Nippon, vers les satisfactions de l'esprit el des sens; partout régne un naturel instinct des délicatesses de la vie en ses infinies manifestations.