‹ Le Musée de BaleChapitre 14 sur 14 · Zwinger, Theatrum vitæ humanæ, p · texte numérisé non relu

Zwinger, Theatrum vitæ humanæ, p

l'école de Milan surtout, s’expliqueraient on grande partie par ce rapide voyage.

A Bâle, le jeune maître continue à mettre la marque de sa personnalité dans les créations les plus opposées. 11 commence à illustrer l 'Éloge de la Folie , d'Erasme; l’exemplaire original est encore conservé dans la Bibliothèque de Bâle, tout couvert de fins dessins marginaux, dont on ne saurait trop louer l'aisance, la variété et la verve. Hans Holbein connaît Amerbach et le bourgmestre Jacob Meyer, dont il a peint un portrait, en 1510, en même temps que celui de sa

Estampes de la Danse des Morts «le Holbein. (Musfa de Bâle.)

femme. 11 vit dans un courant incessant d’idées nouvelles : il se développe chaque jour dans la fréquentation des humanistes; il quitte les inlluences étroites rapportées d’Augsbourg, et qu’il avait peutêtre conservées de l’enseignement de son père. Des recherches, des aspirations d’un ordre plus élevé, viennent se mêler aux préoccupations matérielles de l’exécution technique. Il est entré dans un large foyer de pensée internationale et indépendante ; il prend part au mouvement intellectuel qui l’environne, et son génie acquiert on ne sait quoi de réellement universel.

Un peut être bien sur que Holbein était une nature supérieure, un esprit d’élite : il gardait, à travers son travail d artiste, une extrême liberté de sensations, une plénitude rare de conscience. Il avait sans doute acquis un peu de scepticisme philosophique au

contact d’Erasme; au milieu des luttes religieuses qui se livraient autour de lui, sa raison lui disait de quel côté il devait se diriger, tout en lui montrant les écueils qu’on rencontre, en touchant au contlit des principes et des croyances.

Le Musée de Bâle est essentiellement instructif pour les œuvres de la jeunesse de Holbein : on y suit la technique de l’artiste et ses évolutions différentes. On le retrouve dans quelques morceaux, tel qu’il est en sortant du giron paternel, sûr de ses forces et pressé d’aborder, malgré les imperfections du commencement, des sujets d’une certaine envergure.

Il exécute des peintures d’assez grandes dimensions, où sa touche est encore rude et heurtée, mais dont l’aspect général indique une vigueur naturelle et un sens instinctif de la composition. Nous voulons parler ici d’une suite de tableaux religieux, où tout révèle une improvisation rapide, et dont le type nous paraît être une Flagellation du Christ , d’une couleur sauvage et crue. On reconnaît, dans cette manière sèche et âpre, dans celte facture peu harmonieuse, « une ancienne direction de la peinture germanique, peutêtre reçue dans l’atelier d’un maître qui subissait encore l'influence d’Albert Durer, de Hans Herhster probablement». Nous empruntons cette définition, qui nous semble donnée avec justesse, au commentaire qui accompagne, dans le texte allemand, le catalogue du Musée de Bàle.

Nous avons mentionné [dus haut la Vierge tenant l'Enfant Jésus. Arrivons aux œuvres plus personnelles de la première période bàloisc de la vie de Holbein. La grande Passion, divisée en huit parties, nous sollicite par sa couleur éclatante, par la vitalité de ses représentations, par la puissance géniale qui y est déjà répandue ; nous y trouvons une entente robuste de l'effet, malgré le caractère archaïque et des tendances encore traditionnelles. Regardons les admirables esquisses et les superbes portraits du bourgmestre Jacob Meyer et de sa femme Dorotbea Kannengicsser, qui devaient commander au maître le plus pur et le plus accompli de ses chefs-d’œuvre, la célèbre Madone, de Darmstadt et de Dresde. Ces deux donateurs inoubliables ont été étudiés par Holbein, dans la plénitude de leur physionomie, dans la saisissante expression de leur vie. Les dessins à la pointe d’argent, légèrement coloriés, où

l’artiste s’est essayé, contiennent, dans la fleur du travail, la délicate ressemblance des modèles1.

On revoit les mêmes personnages, retracés côte à côte, avec une maîtrise absolue, dans les panneaux où ils sont figurés en buste, dans un intérieur à la riche architecture ; leur visage est grave, leur maintien noble et rigide. Dans les esquisses le bourgmestre de Bâle et sa femme nous apparaissent pris sur le vif ; quand le peintre revient à ces personnages, pour les placer dans son immortel tableau, agenouillés devant la Vierge, Dorothea surtout semble un peu vieillie, tant un air de sévérité fervente est répandu sur ses traits.

Nous voici devant un des chefs-d’œuvre du maître, le Christ mort. On a bien des fois considéré cette peinture comme une énergique reproduction d’après nature, saisissante et réaliste, à la façon d’un Martyre de Ribera. Un tableau du même genre, qui offrait une représentation matérielle d’un cadavre, avait été peint par Mathias Grünewald pour l’abbaye d’Isenheim, où Holbein avait pu le voir, en s'y trouvant avec son père. Voilà les exemples, les influences que l’artiste acceptait encore, en les puisant dans une région voisine de la ville qu’il habitait.

Les volets des orgues de la cathédrale, les fresques commandées pour les salles de l’hôtel de ville, les nombreux dessins de décoration et d’ornement qui se succèdent, attestent la prodigieuse aptitude de Holbein, sa facilité à se plier aux données les plus diverses et les moins prévues, en apportant partout une souveraine originalité.

11 trace des cartons de vitraux qui furent utilisés dans des églises de Bâle et du pays de Bade. On a de lui jusqu’à de curieuses réminiscences de la Danse des Morts, destinées à des gaines de poignards.

C’est au cours d’une époque de fécondité infatigable qu’il produit sa célèbre suite, les Simulachres de la Mort , interprétant à son tour la Danse macabre, et portant dans la funèbre conception une large part de caprice et de fantastique imagination.

Un reflet de Léonard de Vinci brille dans les deux portraits de la dame d’Oflenburg, figurée en Vénus et en Lais : cette femme fut, paraît-il, célèbre par ses galanteries, et l’on devine le sens que le peintre a attaché à ces travestissements allégoriques. Le Portrait d'Erasme, le Portrait du jurisconsulte A mer bac h nous ramènent aux amis du maître ; on se doute de la conscience attentive, du soin scrupuleux avec lesquel Holbein dut peindre ces deux personnages.

1. Voyez Galerie îles dessins et Musée de peinture, pour faire celte comparaison.

Il a suspendu, autour de la délicate image d’Amerbach se détachant sur fond bleu, une tablette portant un distique latin, avec ces mots : « lion. Amorbachium Jo. Holbein drpincjebat. » Holbein se montrait, lui aussi, un peu un humaniste, quand il exécutait cette œuvre. 11 a retracé, dans ce portrait, une figure jeune, souriante, de lettré et de savant, véritable figure votive, pour le Musée dont Amerbach a été, de par sa collection, le très ancien fondateur*.

Ce qui fait qu’on aime tant à approfondir l’œuvre de Holbein au Musée de Bàlc, c’est qu’on y retrouve aussi le maître dans sa vie intime. Un le connaît ce tableau, douloureusement familial, qui représente la femme de l’artiste, tenant près d’elle ses deux enfants. Nous voici encore devant la légende mélancolique de la biographie du grand peintre : c’est un portrait et c’est une scène. Elsbelh, la femme de Holbein, était veuve d’un premier mari; dans une attitude résignée, elle serre près d’elle l’aîné des enfants qu’elle avait eus de notre artiste, un jeune garçon au lin profil, et une fillette de deux ans, qu’elle tient sur ses genoux. Holbein n’avait point, comme Dürer, le ménage qu’il aurait dû avoir. Et lui-même n’avait-il point des torts envers celle qui était associée à sa vie? Quand les exigences de sa profession et le désir d’échapper à la gène l’eurent conduit à Londres, Elsbelh demeura délaissée à Bâle ; le maître se lit une seconde famille en Angleterre. Si ce tableau a été peint, comme on le suppose, en 1528, c’est-à-dire au retour de son premier voyage, il est aisé de faire observer qu’on y lit les douleurs de l’absence et les incertitudes de l’abandon.

Un portrait élégant d’un négociant de Londres, en habit fourré, est un souvenir de la période anglaise, marquée par tant de chefsd’œuvre. La corporation des négociants allemands s’était attaché Hans Holbein ; on sait avec quelle ampleur magistrale, avec quelle incomparable précision, il a rendu les traits de Cliszc (au Musée de Berlin). Holbein avait rapporté à Bàlc plus d’une de ses esquisses anglaises, pour lui-même, pour Erasme, pour Amerbach : grâce à

1. La Bibliothèque de Bâle conserve un autre porlrail du jurisconsulte Amerbach. C’est l’œuvre de Jacob Clauser. Cette peinture, assez médiocre, représente, fatigué et vieilli, celui que Holbein nous a montré sous des dehors si séduisants et si sympathiques.

ce hasard le Musée nous présente quelques belles études, entre autres la Famille de Thomas Monts.

C’est pendant que Hans Holbein se trouvait dans toute la force deson talent, qu’eut lieu le terrible anéantissement de tant d’œuvres d’art, exécuté par le peuple en furie, en 1529. On chauffa les pauvres avec les panneaux des triptyques et les sculptures en bois des

EL S B ET H SCHMIDT, PAR HANS HOLBEIN (Musée do Bâle.)

églises. La foule obéissait aux instigations de quelques furieux qui anathêmatisaient le culte des images. La Réforme ne pouvait être que fatale aux arts, et les peintres qui se donnaient à elle de cœur et d ame ne travaillaient guère en vue de leur intérêt. Une peinture de Holbein a souffert elle-même, lors de cette destruction. La Sainte- Cène du Musée offre, en effet, une assez grande lacune ; trois ligures d’apôtres manquent à cette composition. Exécutée sur bois, cette peinture fut mise en pièces, et l’on eut grand’pcine à en rassembler les morceaux.

Au milieu de cette crise soudaine, qui suspendait toute vie artistique et littéraire, Holbein eut assurément raison de reprendre le

chemin de l’Angleterre. Il laissa, pour lutter de nouveau, sa ville d’adoption et son logis. On se demande quelles ressources aurait pu lui offrir la Suisse durant ces troubles religieux. L’Alsace, l’Allemagne du Sud, étaient des contrées épuisées et, à Londres, de brillants succès l’attendaient, avec le tilre de peintre du Roi. Il obéissait à scs tendances cosmopolites ; son talent ne pouvait que se modifier et grandir encore dans un milieu différent, dans une sphère plus vaste, et au contact des types aristocratiques, qu’il allait rencontrer à travers l’existence ondoyante et diverse d’une Cour.

Un groupe nouveau d’artistes s’était formé autour de Hans IJolbein et sous l’inlluence de ses œuvres. Le peintre le plus connu de celte période est Hans Hugo Klauber, né vraisemblablement à Râle, en 1526. Au Musée, nous trouvons de Klauber une Nativité , d’une facture embarrassée, brutalement coloriée, et où l’on reconnaît des réminiscences d’un tableau de Holbein; un Portrait de femme , et un soi-disant Portrait de l'artiste par lui-même , peintures gracieuses et frôles, qui font l’effet de pastels, dans leurs tons légers et adoucis.

Le pourpoint noir de l’homme, le corsage noir de la femme se détachent sur le linge blanc et sur les chairs devenues un peu pâles. Le portrait de femme est celui de Barbara Meyer ; il porte une date : 1552, et l’indication de l’âge : 17 ans. On a cru voir en la personne représentée l’épouse du peintre; mais cette dernière ne portait point ce nom, et l’on a sa vérilable image dans le livre de famille des Falkner, déposé au Musée historique. Quant au portrait présumé du peintre, il a été mis en doute ; on y voit un jeune homme de vingtsix ans, dont la personnalité est pour nous dénuée d’intérêt.

Klauber fut un artiste habile, ingénieux et délicat, à le juger d’après quelques dessins des réserves du Musée, études de femmes et d’enfants, portraits au crayon d’un comte palatin et d’un personnage inconnu, esquisses de tous genres. Il s’inspirait aussi de Baldung, dont il a reproduit dos figures d’apôtres, dessinées sur fond rougeâtre. Il fut chargé, eu 1568, de restaurer la grande Danse des Morts, qui avait souffert des injures du temps, sur les murs du promenoir où elle était peinte, dans le cloître des Dominicains. Une copie de cette danse, une réduction évidemment très précieuse, est conservée au Musée historique. Le spirituel Klauber a un peu transformé le caractère de cette vaste composition, en y faisant des retouches. Il a porté dans

l’archaïque représentation des inévitables surprises de la Mort, son coloris pâle, sa touche élégante, amincie et parfois débile. On suppose qu'il a brodé quelque peu sur le fond austère de l'ancien thème. Il a ajouté à la série la scène où la Mort s’empare du cuisinier et saisit la broche où le rôt est encore attaché. On doit aussi à Klauber les deux pages finales, où l’on voit le peintre, sa femme et son enfant enlevés à leur tour par la camarde. Il se serait représenté lui-même en la personne de cet artiste qui, d’après le texte explicatif joint, au xviuc siècle, à la Danse macabre, accueille avec résignation la venue de l’heure fatale, en léguant son œuvre à la postérité.

De pareilles données représentent un élément agréable et des créations assez heureuses ; ce sont des badinages ou des leçons réelles qui atténuent les affres qu’on ressent devant les péripéties du terrible drame où tous les humains doivent figurer. Manuel Deutsch, en peignant la Danse macabre de Berne, qui ornait aussi un cloître de Dominicains, avait exprimé des idées du même genre. Il avait représenté un cuisinier surpris dans ses fonctions, puis un peintre, à l’allure aristocratique, à l'air cavalier, à qui la Mort vient enlever subrepticement son appui-main. Il s’était écarté du sens primitif, en artiste porté à puiser dans son propre fonds. On peut croire que Klauber connaissait les scènes peintes à Berne, et qu’il avait voulu se permettre les mêmes développements, en suivant, à travers le cycle ancien, les évolutions de la sinistre sarabande

Parmi les œuvres de haute valeur, parmi les beaux morceaux de peinture du Musée de Bàle, il faut placer le Portrait de Schwitzer , gonfalonier de Zurich , et celui de sa femme, née Elisabeth Loehmann , peints par Tobias Stimmer. Ce sont des portraits en pied, dus à un artiste qui paraît avoir eu des dons rares de coloriste ; les deux œuvres témoignent également d’une admirable réussite.

Le gonfalonier Schwitzer est vêtu d’un costume uniformément rouge ; il porte seulement une toque noire ; sa main droite s’appuie sur un poignard armorié, sa main gauche sur une longue épée. Sa femme est représentée dans des vêtements assez simples ; elle a sur la tête une coilîe blanche ; un vaste tablier couvre par devant sa robe, sur laquelle sont suspendus un trousseau de clés et une aumônière. Elle serre les mains avec un air méditatif ; un chien dresse la tête à ses pieds.

Nos doux personnages ont un certain âge, et leur visage trahit une expression fatiguée ; le peintre a tenu à rendre l'aspect un peu triste qui caractérise leur physionomie. Il a procédé à grands traits, sans s’attacher aux menus détails, ne se préoccupant guère des nuances, laissant tomber la couleur, avec beaucoup de souplesse, par masse et comme dans une belle coulée.

Le succès d’exécution de l’artiste est profondément marqué dans la veste cl le haut-de-chausse rouge du porte-drapeau, et dans le tablier de la femme ; le rendu est ici d’une fermeté décisive. On oublie la dureté apparente des figures déjà éprouvées par l’âge, pour ne faire attention qu’au relief saisissant donné à l’ensemble.

Quel est le peintre qui fut l’auteur de ces portraits, et que savons-nous de lui ? Tobias Stimmer est né à Schaffhouse, en 1539 ; il était portraitiste, décorateur, dessinateur pour les libraires. 11 était assurément doué d’une grande habileté, comme peintre de fresques, et il couvrit de sujets, suivant l’usage de l’Allemagne et de la Suisse du nord, un certain nombre de façades de maisons, pour lesquelles on recherchait une ornementation élégante et opulente. Il peignit à Schaffhouse la maison du Chevalier , dont la décoration subsiste encore. Peintre de fresques, peintre de façades — Fassadenmaler , pour user du mot allemand, — il a montré, en effet, dans les portraits du Musée de Bâle, le large coup de pinceau du décorateur L

La réputation de Tobias Stimmer se répandit assez pour qu’il fût recherché dans l’Allemagne du sud et en Alsace. 11 fut chargé, à Strasbourg, où il vint s’établir, des peintures de l'horloge de la cathédrale. Le margrave de Bade l’appela à sa cour, pour peindre les portraits des anciens souverains de sa famille, dont une galerie avait été formée ; Stimmer en fut le continuateur.

Quelques autres portraits sont conservés à l’hôtel de ville de Schaffhouse et à la bibliothèque de Zurich. Stimmer a composé des esquisses de vitraux qu’on croit retrouver dans les verrières qui décorent l’Inthurneum de Schaffhouse. Dans les collections de Bâle nous avons sous les yeux des dessins curieux et vivants, des compositions souvent surchargées d’une profusion de détails, dans le goût de la Renaissance. Notre artiste travaillait fréquemment avec scs deux frères, Hans Cristoph et Abel. En tant que dessinateur, son chef-

1. M. Vogelin a publié en Suisse un travail tout spécial sur la peinture de façades (Anzeiger für schwcizcrische Alterthumskunde, t. IV).

PO lt TRAITS DU GONFALONIEK SCI1W1TZER ET DE SA FEMME Par Tobias Slimmcr. (Muslc de Bâle.)

d’œuvre est une bible, qui a été récemment rééditée à Munich1. Notez que cette bible fut très estimée de Rubens; Mariette lui-méme, dans son Abecedario, a enregistré ce renseignement, qu'il avait, au reste, emprunté à Sandrart. Nous pouvons conclure de cetlc mention que Stimmcr ne fut pas ignoré en France ; l’abbé de Marollcs l’a cité dans son Livre des Peintres , en l'appelant Stijmer de Schafuse.

Quant à Mariette, il s’exprime ainsi : «Ce que Rubens estimait en lui, c’était le génie et la partie de la composition. On fait cas, et avec raison, d’une suite d’histoires de l’Ancien Testament, gravée en bois sur ses dessins. Je dirai plus, je ferai remarquer que Rubens n’a pas fait difficulté d’y puiser... » Mariette nous apprend encore que Rubens, par suite de l’estime qu’il portail à ce peintre suisse, avait dessiné son portrait avec un soin extrême, dans l'intention de le faire graver; le célèbre amateur ajoute qu’il possédait ce précieux ouvrage dans sa collection. Ce dessin, au bistre et rehaussé de blanc, entouré d’une bordure historiée et décorée de deux Termes, passa en effet en vente, avec la collection Mariette, en 1775.

Chaque grande époque de l’histoire de l’art a eu, pour ainsi dire, son représentant à Bâle. Hans Bock, portraitiste et peintre d’histoire, sorti de l’atelier de Klauber, se laisse aller aux influences classiques et mythologiques. Les Allégories du Jour et de la Nuit, que nous retrouvons dans le vestibule du Musée, révèlent l imitation de Michel-Ange. Son Portrait du grand tribun Melchior Ilornlocher et celui de sa femme sont des œuvres d’une exécution agréable sans être bien profonde. Hans Bock fut un peintre officiel, employé par le Grand Conseil, et il devint le décorateur de la façade et de l’intérieur de l’hôtel de ville.

Dans une salle du bâtiment où est placé le Musée et qui renferme les souvenirs de l’ancienne Université, on conserve ses portraits de Thomas Platter et du médecin Zwinger. Il a aussi retracé le savant médecin Félix Platter, debout dans un fond d’architecture, et il avait représenté le même personnage à l’âge de trois ans. Dans ces œuvres, le peintre est un peu « académique » par les procédés d’arrangement. Au Musée historique, peut-être trouverons-nous un artiste plus personnel, chez Hans Bock, ou peut-être le jugerons-nous plus intéressant, en regardant une scène de mœurs, le Bain des Femmes.

\ . Hirth, éditeur.

Si Hans Bock est loin de nous plaire à l’égal d’autres maîtres plus sincères et plus originaux, nous aurons au moins à nous satisfaire pleinement avec une œuvre de Merian le jeune, un portrait de jeune homme, que nous croyons bien être une des meilleures productions du fils de l'illustre graveur bàlois.

Merian le père est lui-même représenté au Musée par deux dessins, dont l’un offre une vue de Bàle, prise des abords de Saint- Alban, et par une peinture sur cuivre, un Paysage, au soleil levant. Le fils du maître, né aussi à Bàle et formé à une excellente école, vécut avec son père à Francfort ; il alla en Angleterre et en Flandre, il vint aussi à Paris. Il connut pendant ces voyages Bubens et van Dyck, et, suivant de près la manière de ce dernier, il peignit des portraits d'une exécution souple et d'une expression distinguée.

Aucune de ses œuvres n'est plus moelleuse, plus délicate que celle où il a retracé Hans-Joachim Müller, un jeune et riche patricien de Francfort, un de ceux qui, en cette ville, connaissaient et patronnaient la famille Merian. Vêtu d’un pourpoint à crevés, et la main posée sur la poitrine, ce jeune homme est vraiment séduisant par sa ligure aimable, par son attitude pensive et un peu alanguie. Les traits sont affinés et allongés par l'artiste, en vue de donner une allure plus aristocratique à la personne. La peinture révèle une facture légère, presque abandonnée en apparence, où tout se trouve sacrifié à l'impression, et où tout fait ressortir la suavité onctueuse et brillante de la touche. Merian le jeune nous offre aussi, à côté de cet excellent portrait, celui de sa sœur Sibylla, peintre de lleurs, d'insectes et de papillons ; cette œuvre ne présente point l’attrait de la précédente.

Nous sommes arrivés, avec la peinture que nous venons de décrire, aux élégances du xvne siècle, à une modernité relative, .après avoir traversé les œuvres archaïques du Musée. En terminant l’étude des artistes allemands et suisses d’autrefois, si pittoresques et si personnels, nous nous trouvons amenés avec le changement des temps, à une sorte de contraste. Arrêtons-nous un moment à cette note douce et chantante, en constatant avec plaisir, après tant d’intluences différentes, celle que van Dyck pouvait répandre sur le talent d’un artiste bàlois.

Les maîtres des Pays-Bas sont représentés dans les salles du Musée de Bàle par quelques tableaux importants. Sans revenir aux

anciennes peintures, aux compositions des primitifs, qui donnent pourtant une si vive impression d’ensemble, quand on pénètre dans la galerie, rappelons qu’une série d’œuvres, d’une coloration vigoureuse et relevées par des fonds dorés, a été récemment restituée à l’Ecole néerlandaise. Ces tableaux, provenant de la résidence qu’avaient autrefois à Bâle les margraves de Bade, étaient considérés précédemment comme appartenant à l'Ecole de Bourgogne.

Une des principales œuvres du Musée, en dehors des tableaux de Holbein et des productions des artistes indigènes, est une Adoration des Mages , peinte, à adopter ici les termes du catalogue, « dans la manière de Hendrick Bless ». C’est une superbe composition, où sont retracés de luxueux costumes et où l’entente de l’arrangement est remarquable.

Jan van Scorel a été désigné comme l’auteur d’un Portrait de l’anabaptiste David Joris, peintre sur verre à Délit, mort à Bâle en lo55. Une toile, d’une touche accusée, d’une couleur chaude, représente une Chanteuse des rues accompagnée d’un joueur de flûte. Dans cette scène de genre nous revoyons quelques détails qui font songer à Frans liais. La chanteuse a la houche grande ouverte et largement souriante, que le maître donne aux types qu’il aime à retracer. Cette œuvre libre, expressive, traitée avec hardiesse, est classée aujourd’hui sous le nom de Dirck van Sandvoort.

Le dernier mot n’est pas encore dit sur toutes les peintures des maîtres flamands que possède le Musée de Bâle. Des indications nouvelles aideront sans doute à plus de précision. L’art français occupe une place honorable dans la galerie, avec une Vénus entourée d’amours, de Carie van Loo, un portrait grave, sérieux, d’un conseiller au Parlement, attribué à Philippe de Champaigne, et le Portrait de Lucas Schaub, par Hyacinthe Bigaud. Cette œuvre met sous nos yeux un personnage, hâlois d’origine, qui remplit les fonctions de résident anglais à Paris, et qui fut un amateur de tableaux et un collectionneur distingué. D’un style sur, d’une exécution limpide, ce portrait nous laisse voir dans sa facture une grâce accomplie, à laquelle n’aurait pu atteindre un peintre au pinceau affaibli, aux tendances composites comme Ilans Bock. Le chevalier Lucas Schaub, devenu lui aussi un peu anglais, comme Holbein, porte une veste de satin jaune, un manteau de soie violette. Quelle beauté exquise, quels jolis reflets ont ces étoffes !

Lucas Schaub est l’homme de la fin du xvn* siècle, à l’allure élégante et un peu solennelle, fait pour occuper d’ailleurs un poste

do confiance. Le peintre nous a présenté, sans défaillance et avec une scrupuleuse observation de la personne morale, le diplomate, tel qu’on peut se l’imaginer, esprit d’élite, sorti de la Suisse pour être attaché à une cour étrangère1.

Après avoir énuméré les richesses vraiment surprenantes du Musée de Bâle, nous devons dire un mot des ouvrages de quelques artistes allemands qui appartiennent à la première moitié de notre siècle. Nous retrouvons dans une salle distincte des dessins d’Overbeck, de Moritz von Schwind, de Cornélius, etc. On a aperçu de ce dernier, en montant l’escalier, de grandes compositions décoratives. 11 faut avouer que les ouvrages de ces artistes n’exercent pas le même attrait que les productions des maîtres anciens.

Le cadre de notre étude nous retient-il par certaines exigences, ou subissons-nous une sorte de possession, quand nous avons regardé avec amour les œuvres des époques de naïveté ? On aime à démêler la rudesse, l’âpre verdeur de Schongauer, de Hans Leu ou de Hans Friess, un maître fribourgeois dont nous n’avons parlé qu’incidemment et qu’il faut ranger parmi les primitifs les plus sincères et les plus frustes. On éprouve peu d’intérêt pour les productions savamment conventionnelles, artificiellement tiennes, et où la correction est froide et banale.

11 faudrait pourtant s’arrêter, pendant quelques instants, dans la salle des peintres suisses modernes : vous y trouverez des paysagistes, des peintres de genre qui ont acquis quelque renom. La plupart des visiteurs, nous le constatons, ne font qu’une courte balte dans celte salle, et sont portés à négliger cet appoint récent et actuel du Musée.

Dans l’escalier on a remarqué, non loin des cartons de Cornélius, les fresques d’Arnold Bœcklin ; on y a entrevu des créatures mythologiques et allégoriques. Arnold Bœcklin est un symboliste, un poète qui représente l’esprit germanique, entraîné en plein vers l’idéal.

Né à Bâle, et continuant la glorieuse tradition de cette ville, Bœcklin est très admiré par les artistes allemands d’aujourd’hui, qui le considèrent comme un chef de file écouté et suivi. Nous le voyons très fortement attiré par le Nord ; il se dirige aussi vers les pays de lumière, vers l’Italie et l’Orient. Ces tendances diverses s’associent dans son talent : on sent en lui un rêveur des bords du Rhin, et un indomptable coloriste.

1. Ce portrait d'Hyacinthe Rigaud a été gravé par H. Pfeninger.

Cet art fougueux et éclatant, voilé par instants par des évocations de féerie, peut présenter, au premier abord, une énigme à déchiffrer à celui qui n'a point passé par une initiation opportune. Après avoir vu les fresques, il faut examiner d’autres peintures de cet artiste. Bœcklin occupe une place d’honneur dans le Musée ; une salle est affectée à ses œuvres. Vous y trouverez ses premières compositions et plusieurs morceaux d’une haute valeur, des paysages héroïques, des naïades, des scènes à l’aspect étrange.

Vous y verrez vibrer sa couleur chaude et hardie, parfois brutale. Vous surprendrez sa philosophie, et vous l'entendrez vous dire que « la vie est un rêve rapide1». 11 a touché, lui aussi, à l’idée delà Mort, apportant une variation moderne à l’ancien thème. Nous pourrions comparer, quant à nous, cet artiste puissant à notre Puvis de Chavannes. On reconnaîtra que ce maître se rattache tout au moins par plus d’un point, grâce à une dernière filiation et à un lien mystérieux, aux artistes suisses d'autrefois.

I. Tel est, en effet, te titre d’un des tableaux de Bœcklin. L’œuvre de celuici a été publié récemment à Munich, format in-folio.

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