PREMIER TABLEAU SUR LES VOLETS EXTERIEURS FERMES
Le Christ mort sur la croix; au-dessous, à droite de la Vierge, Saint- Jean et Marie-Madeleine; à gauche Saint- Jean-Baptiste et l'agneau du sacrifice avec le calice et la bannière. Les figures sont de grandeur naturelle bien que mal proportionnées entre elles. La composition de ce tableau est originale, simple et pleine d'élévation; elle
respire une telle vigueur dans l'ensemble et dans toutes ses parties que Ton ne saurait la contempler sans une profonde émotion.
Le peintre a saisi le moment où Je Christ, inclinant la tète, venait d'expirer. Cet instant suprême de la mort n'est pas seulement perceptible dans le corps du Christ, mais aussi et surtout dans /l'effet que cette triste scène produit sur la mère et les amis qui y assistent. Le Christ a la tète complètement affaissée, ce qui pour le dessin devenait une diffîculté mais aussi une beauté ; car, à l'exception des bras qui sont un peu trop maigres, le tout est merveilleusement rendu, notamment l'expression des muscles et tendons. Les yeux fermés indiquent que la douleur les a éteints avant la mort; toute la figure a de là noblesse, même dans l'état spasmodique produit par des souffrances à nulle autre pareilles. La bouche et l'extrémité des doigts ont un caractère qui suffirait pour immortaliser le peintre quand bien même il ne serait resté aucun vestige des autres parties du tableau; dans les affres de la mort, l'agonisant a ouvert sa bouche flétrie pour chercher du soulagement, les derniers efforts de la nature vaincue provoquent des spasmes qui se font ressentir jusque dans l'extrémité des doigts. Il meurt et les doigts se contractent, la bouche entr'ouverte semble respirer lourdement et péniblement. Le dessin des autres parties du corps est correct; les jambes, toutefois, sont un ]icii trop épaisses et les pieds trop massifs, défaut dans lequel tombent facilement ceux qui étudient la nature sans choix et sans notions de l'art antique. Le coloris est remarquable et les plaies produites par la flagellation sont peintes avec une vérité poussée jusqu'à l'horreur, lea unes encore saignantes, les autres à demi cicatrisées, quelques-unes seulement enflées ; le bois de la croix imite à s'y méprendre le bois véritable. Au pied de la croix est agenouillée Marie-Madeleine se tordant les mains avec l'expression de la plus vive douleur. Sous le voile transparent qui' cache la moitié de sa figure on voit ses yeux, rougis par les larmes, fixés d'un air hagard et désespéré sur le Christ. Par ses vêtements en désordre, mais bien drapés, par sa chevelure défaite et les mouvements accentués de ses bras, cette figure aurait un cachet remarquable si, comparée au reste de la composition, elle n'était trop petite. Du même côté, mais un peu plus loin de la croix, Marie et Jean forment le groupe le plus merveilleux que l'on puisse voir, winine dessin et comme expression. Il semble (jue l'un des assistant?
ait poussé ce cri : « Il est mort 1 » La mère aimante succombe devant la certitude de ce fait redouté depuis longtemps et tombe évanouie dans les bras de Saint-Jean. Elle s'affaisse d'une façon si soudaine, si inconsciente, si inanimée, que Ton croit la voir tomber réellement et que le disciple e£faré semble avoir à peine assez de force pour la soutenir. Saint-Jean est uniquement occupé d'elle : cet incident nouveau détourne son attention du Maître chéri et répand sur sa figure une expression de terreur qui donne la mesure des impressions précédentes.
J'ai déjà vu bien des tableaux dans lesquels Saint-Jean soutient la Vierge évanouie. Dans ceux de Rubens et d'autres grands peintres il a toujours le regard tourné vers le Christ, mais il me semble plus naturel et plus conforme à la vérité que notre artiste ait pris texte d'un incident nouveau et subit pour faire oublier, au moins pendant un instant,, la douleur précédemment ressentie. Je critiquerais volontiers le dessin de ses épaules et de ses bras, si mes regards n'étaient fascinés par la vue de la superbe figure qu'ils entourent et qui est si belle dans sa pâleur mortelle et si cette figure ne me masquait le défaut du vêtement de la Yierge, qui est maitrement peint, mais dont la blancheur rejette dans la pénombre le groupe entier et la figure principale. A la gauche du tableau, Saint-Jean-Baptiste est debout, tenant d'une main un livre ouvert et de l'autre montrant le Christ ; sous le bras tendu se trouve cette inscription : Opportet illum cres- CERE ME AUTEM MiNUi. Saint-Jean occupe à la gauche la place qu"occupent à la droite le disciple bien-aimé et la mère de Dieu ; l'agneau du sacrifice est au pied de la croix et fait face à Marie-Madeleine. Ces deux figures allégoriques ne sont certes pas superflues; elles traduisent d'une manière habile le mystère de la rédemption et maintiennent la composition dans un parfait équihbre. Les deux volets extérieurs sur lesquels est peint le crucifiement s'ouvrent précisément au point d'attache d'un des bras du Christ et laissent voir les peintures qui se trouvent sur le revers, à droite et à gauche, ainsi que les deux volets intérieurs.