Le musée de Grenoble, peintures, dessins, marbres, bronzes, etc
Grenoble, à la fin du xvine siècle , lorsque son Musée s'est formé, n'était qu’une toute petite ville de 20.000 habitants et ses ressources financières étaient très limitées ; mais c'était un grand centre intellectuel, une ville où les arts et les belles lettres avaient toujours été en grand honneur. Grenoble, ancienne capitale du Dauphiné, gouvernée , après la réunion du Dauphiné à la France, par le Dauphin , fils aîné du roi, devenue à nouveau au xvif siècle une petite capitale sous le gouvernement du Connétable de Lesdiguières, Grenoble , ville de Parlement, ville d' Université, ville militaire chargée de garder la frontière du sud-est, ville d'intense vie politique qui donna le signal de la Révolution française, Grenoble a voulu et a pu faire ce que ne faisaient pas tant d'autres villes industrielles et commerçantes plus riches qu'elle. Son Musée et sa Bibliothèque sont aujourd'hui ses plus grands titres de noblesse et, mieux que tout ce que l'on pourrait dire, montrent ce qu'elle fut dans le passé et ce quelle sera dans l'avenir.
Avant la création des musées de province et les distributions de tableaux faites par l’État à partir de 1811, le Musée de Grenoble existait déjà. Il fut créé par M. Jay , directeur de l'école de peinture de Grenoble , qui, en 1198 , grâce à une modeste souscription des habitants de la ville, achetait le premier noyau de la collection. Les tableaux acquis à ce moment sont le témoignage de la haute compétence de celui qui fut le premier conservateur de nos collections. C'étaient la Madeleine de Van Dyck, le Portrait de Femme cle Largillière , le Tournières, les deuxRigaud, fesLafosse, le Maltais, la Tète d’étude de Rubens.
INTRODUCTION
Des tableaux provenant des divers édifices civils ou religieux du département enrichirent la collection naissante d'œuvres de grand prix. Ce furent entre autres les Portraits de Lesdiguières et dé Henri IV de la collection du Connétable , elles deux Paysages de Claude Lorrain que le duc de Créqui , gendre de Lesdiguières , avait achetés à Claude Lorrain lui-même pendant son ambassade à Rome.
Je n'insiste pas sur les envois de l'État, auxquels on doit des pièces absolument hors ligne ; la Femme hémorrhoïsse de Paul Véronèse , le Louis XIV se rendant à Notre-Dame dœ Van der Meulen, et les Desportes, tableaux provenant des anciennes collections du roi , les Chevaliers du Saint-Esprit de Ph. de Champaigne , provenant de l'hôtel de Bullion , les Crayer, Z’Adoration des bergers de Jordaens et le Saint Grégoire de Rubens qui est la pièce capitale du Musée.
Je voudrais surtout appeler l'attention sur les acquisitions si heureuses que la ville n a cessé de faire, grâce a l’intelligence de ses municipalités et des conservateurs de son Musée. C'est aux acquisitions de la ville que l'on doit le Palmegiani, le Bernardino Licinio, la Vierge du Tintoret, la Madeleine de Paul Véronèse, le Canaletti, le Farinato, le Calabrais, les Panini, le Ribeira, le Portrait espagnol, le Piembrandt, le Ferdinand Bol, niobbema, Z’Antiope de Jordaens, les Deux Portraits de Van Eeckhout, et en œuvres françaises, le Lesueur, le de Troy, le Portrait d’homme de Largillière, le Saint-Cyran de Ph. de Champaigne , le Pater, etc.
Et enfin il faut parler des donations privées qui, on doit bien le reconnaître , seront dans l'avenir, plus encore qu'elles ne l'ont été dans le passé , la principale source de richesse des musées. Mais sur ce point les villes récolteront ce qu'elles auront semé; elles doivent être les premières à donner le bon exemple et à créer le milieu social qui fait naître les amateurs d’art et les généreux donateurs.
Les premiers donateurs du Musée furent les Antonins qui, lorsque leur congrégation fut dissoute par suite de leur réunion à l'ordre des Chevaliers de Malte, donnèrent au Musée-Bibliothèque toutes leurs collections archéologiques, collections qui
INTRODUCTION
YII
comprenaient entre autres toute une série de bronzes de l'époque gallo-romaine et de la Renaissance.
En suivant l'ordre chronologique , nous remarquons parmi les donateurs M. Casimir -P érier qui donne le plafond de Jouvenet, M Blanc qui donne le beau meuble en ébène de la fin du xvf siècle et qui lègue au Musée une somme dont les intérêts doivent se capitaliser jusqu à ce qu’ils aient atteint la somme annuelle de 50.000 francs. C'est M. Ernest Hébert, qui ne cesse d'enrichir notre Musée , et qui commence par nous donner ses premières œuvres, le Tasse en prison et la Figure d’étude faite pendant son séjour comme élève à l’École de Rome , École dont il devait être plus tard le directeur pendant de longues années. Puis il nous donne son Portrait, le Portrait de Mme de Galonné, et le projet d’ ensemble ainsi que les études de détail pour la grande décoration de l'abside du Panthéon, le Christ montrant à l’ange de la France les destinées de sa patrie. Il faut mettre aussi au premier rang de nos donateurs M. Mesnard qui a légué toute une collection de tableaux, dessins , gravures , plaquettes, médailles , objets d'art , collection qui fut le fruit de toute une vie de recherches , et M. Genin qui a donné le Musée de meubles et d’objets d'art qui porte son nom.
Au général de Montcla on doit le Portrait d’homme attribué à Fragonarcl, à M. Genard , un Diaz, un Mignard et un Breenbergh , à M. Lecomte du Nouy , son grand triptyque , Homère, qu'il nous donne sans autre raison que d’abriter son œuvre dans un palais digne d'elle. Fantin-Latour veut être représenté au Musée de sa ville natale par une série importante de tableaux, dessins et lithographies. M. Blanchet, de Rives , nous donne une très rare collection d'étoffes du haut moyen âge. El ce sont encore des dons nombreux et très importants de MM. Chevalier de Saint-Robert, Marjolin , Richard-Bérenger, Aristide Rey , Paul Moyrand , Daiguenoire, Émile Guimet , Champollion , Dr Doyon , Alphonse et Edmond de Rotschild , etc.
La Société des Amis des Arts de Grenoble , à chacune de ses expositions, achète une œuvre importante pour le Musée. On lui doit le Premier dessin d' Hébert, Z’Écluse d'Harpignies , la Ten-
INTRODUCTION
talion et /'Anniversaire de Fantin-Latour, Avant l’orage de Meunier, le Fou de Roybet.
Enfin F est le général de Beylié qui, depuis de longues années, semble ne vivre que pour le Musée de Grenoble. C'est pour lui que pendant une vie passée aux colonies il a patiemment recueilli dans tous les pays d'Orient et d' Extrême-Orient la collection qui occupe deux salles du Musée , et qui est si bien à sa place dans un pays où la carrière militaire a toujours été en grand honneur, où le trop-plein d’énergie cherche à se dépenser au loin , où tant d'hommes ont attaché leur nom à la science orientale, dans le pays des Douclard de Lagrée et des Champollion.
Cela lia pas suffi au général de Beylié. Partout , à Paris, et dans ses voyages en Europe, il a pensé à enrichir notre Musée, soit par des œuvres modernes telles que celles de Détaillé, Protais , de Neuville , Français, Bastien-Lepage, Besnard, Carpeaux, Falguière, soit par des œuvres de peintres dauphinois tels que Rahoult , Achard, Gautier, Guétal, soit par des œuvres destinées ci combler les lacunes des anciennes écoles , telles que le Lucci Giordano, le Goya, le Berghem , le Dr ouais , l’Ary Scheffer, le Gérard, le J. Vernet, soit enfin par des œuvres capitales telles que le Murillo et les quatre Zurbaran, qui ont fait de Grenoble le plus riche musée de France en œuvres espagnoles. Nous lui devons aussi la mosaïque de Vienne, des statuettes de Tcinagra, des bustes romains provenant d'Asie Mineure et de nombreuses sculptures françaises, italiennes, allemandes et espagnoles.
Le livre que le général publie aujourd’hui est un nouvel acte de générosité et certes un des plus utiles. Ce que l’on peut faire de mieux pour un musée, après l'avoir enrichi, c'est de le faire connaître.
Marcel REYMOND.