‹ Le musée de la Comédie-française, 1680-1905Chapitre 23 sur 145 · M"' MARS · texte numérisé non relu

M"' MARS

E - LA JKUSES!

taisisles : quand Achille Devéria publie sa série des Costumes historiques de la ville et du théâtre, il ne dessine pas seulement des costumes, mais aussi des portraits, comme il avait fait précédemment, dans le GoiU nouveau, où Laure Devéria, Annetle Boulanger, M mo Ménessier-Nodier, elc, lui servirent de modèles. En 4831, il donne les Actrices des principaux théâtres de Paris, une suite charmante, où la Comédie-Française compte quatre de ses sociétaires les plus aimées : M ,,e Mars, la « petite doyenne » d'alors, M" Dupont qui avait débuté en 1810, M ,lc Paradol qui appartenait au théâtre depuis 1819, et M ,,e Despréaux, reçue en 1826. Mais, avec ces quatre ravissantes grisettes, comme nous voici, encore une fois, loin des portraits de théâtre, et comment ne pas sourire quand, après y avoir vu M Uo Paradol si pimpante, on lit dans le livret du Salon de 1822 la mention de son portrait... en Sémiramis !

La Comédie - Française possède aujourd'hui cette peinture de RouillarJ qui n'est point un chef-d'œuvre : elle garde aussi une autre M ile Paradol en Idamé, dont l'auteur est inconnu, et une autre encore, en costume de ville, par Eugène Devéria ; elle a reçu bien d'autres portraits d'actrices de cette époque, dont aucun n'est, à proprement parler, une pièce capitale, mais qui tous ont leur intérêt quand on les rapproche des dessins, des miniatures, des lithographies et des caricatures du même temps : c'est M lic Lange en Ariane, par Colson (1797); M"* Leverd dans les Trois Sultanes, par M ,Ie Romany (1809); M ,,e Bourgoin, par la même (1834), et par M l,c Gérard; M ,,e Mézeray, par J. Ansiaux (1810); M mo Thénard, dans Hermione, par M ,,e Romany ; M 1 ' 1 ' Mante, par un inconnu ; M mc Allan-Dcspréaux. par Démange, etc. Des crayons de Lacauchie, au Cabinet des estampes (M me Desmousseaux, M Ho Mante, etc.), de lioilly et de Bouchardy à la Comédie -Française (M ,,e Dupont, M l,c Volnais, etc.), des

aux quatre coins du tableau, telles qu'au-dessous d'une syrène, celle-ci : Desinit inpiseem..:; au bas d'un coffre-fort: Trahit sua quetnque voluplas... et plusieurs autres de ce genre.

« Ce tableau est d'une exécution agréable; la teinte générale en est peut-être un peu violette; mais le dessin en est charmant; il y a dans la figure principale et dans les accessoires soignés qui l'entourent un ton ferme et une excellente couleur; la pose et les formes de Danaé sont ravissantes; sa tête est pleine de grâce, mais elle n'offre pas précisément le mérite d'un beau idéal; des méchans pourraient y trouver une réminiscence.

« Un artiste louait beaucoup le coup de pinceau... De pinceau, dit un petit vieillard, avec un ris satyrique, ce pinceau est la plume de Juvénal.

« Le vieillard avait l'air d'être au fait; moi, je ne savais et ne sais encore rien, je vous jure. Je n'ai pas voulu paraître aussi peu clairvoyant; je n'ai rien demandé et suis sorti. »

Le 3 brumaire, nouvel article avec reproduction d'une épigramme contre Girodet et des articles du Journal d* Paris, de VAmi des lois et de la Chronique de Paris : le premier très sévère pour Girodet; les deux autres expliquant à qui mieux mieux l'allégorie.

miniatures à la Comédie-Française, au musée Carnavalet et dans les collections particulières (M 110 Leverd, M ,le Mante, M" 6 Dupont, Rose Dupuis, etc), serviront à compléter l'iconographie de ces comédiennes. On n'aura bien souvent que l'embarras du choix, car, encore une fois, rien en tout cela ne s'impose assez pour pouvoir être tiré de pair, et il en est de cette galerie de portraits comme de la troupe qu'ils nous rappellent : l'ensemble est homogène, mais sans « vedettes » nouvelles dont les noms fassent date.

Après 4830, les peintres et les scupteurs délaissent la Comédie pour l'Opéra et le Théâtre-Italien : ce ne sont alors que portraits de Nourrit, de Lablache, de Tamburini, de la Malibran, de la Sontag, de M meg Damoreau- Cinti, Pasta, Grisi, Taglioni. Et que peut opposer le Théâtre -Français à toutes ces étoiles? M ,,e Bourgoin s'est retirée en 1829, M 1,e Leverd en 1831, M 1 " Duchesnois en 1833; depuis longtemps, M ,,e George est descendue au boulevard; Talma est mort en 4826; les deux Baptiste, Armand, Lafon, Michelot ont disparu; seule M ,le Mars garde son rang, en compagnie de Firmin, sans que les nouveaux venus puissent rien leur enlever de la faveur dont ils jouissent tous deux, depuis plus de trente ans, auprès du public. « Le soir où se leva le rideau pour la première représentation de Louise de Ligner olles, écrit Ernest Legouvé, nos deux amoureux, M ,!e Mars et Firmin, avaient à eux deux, cent vingt-cinq ans : eh bien ! je n'ai jamais eu d'interprètes aussi jeunes, si jeunesse veut dire feu, passion et conviction 1 . »

Or, la première de Louise de Lignerolles eut lieu le 6 juin 1838.

Six jours après, débutait sans éclat, dans Camille, une jeune fille de dix-sept ans, petite, chétive, assez laide, que Jules Janin déclarait, quelques mois plus tard, « la plus étonnante petite fille que la génération présente ait vu monter sur un théâtre » : c'était Rachel.

Comment, si frêle, elle soutint pendant vingt ans la vieille tragédie ressuscitée par elle, comme Antigone soutenait le vieil Œdipe aveugle, comment « elle parcourut à grands pas la tragédie de Corneille », comment elle s'inspira des larmes de Racine et prêta au drame de Voltaire « cette

1. E. Legouvé. Soixante ans de souvenirs (Paris, Hetzel, 1886, 2 vol. in-8°). Legouvé exagère : M 11- Mars était née le 9 février 1779 et Firmin le 6 avril 178i, ce qui leur faisait, au 6 juin 1838, un total déjà respectable de près de cent quatorze ans.

animation passionnée si admirablement indiquée par Voltaire », comment en un mot, elle pénétra seule et sans guide, par la toute puissance de son génie, les redoutables secrets de la tragédie classique, d'autres l'ont dit qui la connurent et qui l'aimèrent. Par eux, nous avons appris aussi que Rachel était de celles que la scène transfigure et embellit : « d'abord pale, mourante, affaissée sur elle-même, assez mal faite, figure triviale, les bras pendants , le corps plié en deux, jeunesse sans fraicheur et sans vigueur; mais, tout d'un coup, quand le dieu arrive, soudain toute cette nature anéantie se relève et s'anime, le feu monte de l'âme au regard, le cœur bat violemment dans cette poitrine dilatée; le souftle en sort puissant, irrésistible..., toute cette personne s'embellit outre mesure. Et alors, regardezla, est-elle assez belle? A - l*caooh... - u« desmousseasx Quelles poses! Quelle v " 1 ""™'" 1 taille! Quels bras! On la prendrait pour une de ces statues antiques sans nom d'auteur, à demi

ébauchées, mais si belles que nul ne serait assez hardi pour vouloir donner un coup de ciseau de plus à ce marbre informe 1 . . »

Après cela, quel peintre souhaiterons-nous donc à cette sublime figure? Pour Talma, nous regretlions David; n'est-ce pas Ingres ou Delacroix que nous voudrions pour Rachel? Mais Ingres ne peignit pas les comédiennes, et quant à Delacroix, s'il s'est bien inspiré de Rachel dans su Sibylle au rameau d'or et l'IIérodiade de la Mort de saint Jean- Baptiste, il n'a jamais donné un vrai portrait de celle qu'il admirait tant'.

Restent donc, à la Comédie- Françuise, les toiles d'Edouard Dubufe cl de J.-L. Gérôme, estimables portraits d'actrice, mais foin, 1res loin des portraits écrits, et la peinture de C.-L. Muller, une intéressante figure de femme, qui rappelle beaucoup plus exactement la Rachel entrevue al home, certain soir de punch impromptu et de lecture de Phèdre improvisée, dont Alfred de " : Musset a fait un si pittoresque ta-

bleau de genre. Restent aussi le buste, trop froid, de Dantun aîné, et RACHEL j a statue de Francisque Duret, où

1 . Jules Janin : Rachel et la tragédie Amyot, 1S5'J, in-i°).

2. Voir Journal de Dclacroi*, I, 279, n. 3, cl II, !H), n. 1. - Vuir aussi le Catalogue l

ÏAPKMOIKKLLE CF.OROï

Phèdre s'est substituée à Rachel comme Sylla à Talma, dans l'œuvre voisine de David d'Angers. Restent encore des estampes en quantité, parmi lesquelles une Roxane d'Achille Devéria, rappelant le seul échec éprouvé par la tragédienne dans tout le cours de sa carrière : un échec d'un soir, il est vrai, dont elle prit le surlendemain une spendide revanche.

Ah! cette reprise de Bajazet, par quelles transes elle fit passer Vedel, et quels souvenirs elle lui avait laissés 1 ! Dans une décoration de sérail exécutée sur des dessins nouveaux de Cicéri, la pièce avait été donnée le 23 novembre 1838 : tous les acteurs avaient reçu des costumes neufs, et Rachel, en particulier, k un magnique habit de sultane, composé de toutes étoffes turques », que le pauvre directeur avait eu beaucoup de peine à trouver et dont il lui fit présent au nom de la Comédie. La première fut un désastre; la seconde, en dépit de la prévention du public et des objurgations de la critique, un triomphe éclatant et complet, pour Roxane d'abord, pour Vedel le directeur tenace, pour Samson le professeur avisé, et, par reflet pour les partenaires de l'étoile, Joanny, Maillart, Fonta et M llc Rabul.

Par reflet !... Certes, ils sont bien oubliés aujourd'hui, ces artistes dont un au moins, Joanny, fut un acteur de grand mérite et le dernier représentant de la tragédie classique. Pour les autres, comme pour David, Victor, Bouchet, Guiaud, Mirecourt, Duparai, Guyon, Leroux, il faut avoir recours aux biographies, si l'on désire accrocher une bribe de souvenir à leur nom qui ne dit déjà plus rien; quant à leur iconographie, elle est de petit intérêt et les lithographies de pacotille en forment toujours le principal appoint.

Pour les femmes, nous ne sommes pas mieux renseignés : M Ue Anaïs est la seule qui ait son portrait authentique* à la Comédie-Française, où Ton ne trouve ni M me Tousez, ni M me Devin, ni la sœur de Rachel, Rébecca Félix, et là encore, il faut s'en rapporter aux estampes.

C'est à peine si des artistes plus célèbres, dont la disparition n'est pas si lointaine qu'on ne garde encore le vivant souvenir de leurs traits et de leur jeu, — les Ligier, les Dailly, les Samson, les Beauvallet, les Provost, les Geffroy, les Régnier, — ont pu échapper aux fâcheux peintres et aux

1. Voir Vedel, Notice sur Rachel, tirée à part de la Revue des races latines (Paris, 1859, in-8 }.

2. Ce portrait est l'œuvre d'Henry Schefler. Un autre portrait présumé de M ,le Anaïs, par un inconnu, a passé à la vente La Béraudièrc en 1885. — La Comédie-Française possède aussi un portrait présumé de M" Brocard, dont on ignore l'auteur.

106 LE MUSKE DE LA COMÉulE-PIt ANC AISE

médiocres sculpteurs 1 . En 1840, Gclîroy, le peintre-comédien, groupera dans une loile synthétique la troupe de Victor Hugo, de Scribe, de Musset et d'Emile Augier, autour de M 1 " Mars et de Firmin, qui vivent sans se survivre au milieu d'un monde renouvelé. Vingt-quatre ans plus lard, Geffroy recommencera l'expérience : les jeunes premiers du tableau précédent sont maintenant devenus doyens ; d'aucuns même ont déjà disparu ; ceux qui restent trônent au milieu d'une cour de nouveaux venus, où l'on voit Augustîne et Madeleine lirohan, Dressant, Delaunay, Got et... M. Coquelin aîné, débutant tout frais émoulu, élu sociétaire à point nommé pour figurer en ce « tableau » historique, — M. Coquelin aine, dont le nom nous avertit que nous allons aborder les comédiens d'hier et d'aujourd'hui.

Désormais le portrait de théâtre, longtemps délaissé par les bous peintres, va rentrer en grâce ut reprendre sa place d'autrefois, à côté du portrait tout court : ébauchoirs et pinceaux s'y complairont derechef et à chaque Salon annuel, le musée idéal de la Comédie-Française s'accroîtra d'une œuvre nouvelle, petite ou grande. D'autre part, la caricalur: 1 se multipliera, s'affinera, s'aiguisera, prendra une portée et un intérêt de premier ordre; et, pour s'éloigner bientôt des statuettes-charges de Dantan et des grosses fantaisies de Durandeau, d'Elienne Carjat et d'André Gill, elle ne perdra rien de sa mordante ironie, au contraire. Enfin dernière contribution au portrait de théâtre : les successeurs de Nadar se feront les très humbles serviteurs des comédiens et des comédiennes, en vertu d'un commun besoin de réclame qui les incitera à travailler en collaboration; et ce ne sera plus, comme autrefois, dans le passage saillant de son meilleur rôle que se fera représenter l'acteur, mais à tous les acles, voire dans toutes les scènes de tous ses rôles...

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