‹ Le musée de la Comédie-française, 1680-1905Chapitre 24 sur 145 · Voir [jlutj haut, chapitre I", \i. il · texte numérisé non relu

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d'art, et où le procédé, à force de vulgarisation, arrive trop souvent à la vulgarité, que Ton utilisera cette source de renseignements comme pis-aller seulement, ainsi qu'on Ta fait pour certaines lithographies de la période précédente. Disons tout de suite que les occasions d'y recourir seront peu fréquentes, les peintres et les sculpteurs devant nous fournir plus et mieux ; ouvrez, au hasard, le livret d'un Salon de la fin du xix e siècle, et parcourez-le, si vous en avez le courage : vous serez bien vite édifié sur ce point.

Ce n'est pas une lecture bien récréative, j'en conviens, mais il est des lectures qu'il faudrait savoir s'imposer, — celle du dictionnaire, par exemple, à laquelle Théophile Gautier consacrait une part de ses loisirs, et celle des livrets des Salons, recueils instructifs à tous égards, dont il faut regretter qu'aucun historien ou critique d'art n'ait encore fait son ouvrage de chevet.

Ce qu'on apprend de choses à parcourir ces livrets — livrels autrefois, mais livres aujourd'hui — est inimaginable : tout s'y trouve résumé, l'histoire du goût, l'histoire des mœurs, l'histoire politique, littéraire, dramatique, sans préjudice de l'histoire artistique naturellement; et sous quelle forme synthétique : des titres, rien que des titres de tableaux et de sculptures!

Pour nous en tenir à l'histoire dramatique, nous dirons que les livrets des Salons, surtout à la fin du xix° siècle, sont précieux à consulter quand on veut avoir la dale marquante d'une carrière d'artiste. La portraiture, à notre époque, c'est un peu le baromètre de la notoriété, et si les comédiens et les comédiennes ne partagent pas entièrement l'opinion de M. Thiers qui voulait voir son portrait en pain d'épices pour croire à sa célébrité, du moins sont-ils presque tous d'avis que leur buste ou leur peinture au Salon, leur portraitcharge dans un journal illustré, leur photographie à la devanture d'un libraire, sont autant de moyens pour eux de constater et de mesurer la faveur dont ils jouissent auprès du public.

Or, la première date marquante pour un acteur, c'est la date de ses débuts : certains môme n'ont guère de marquante que cette date-là, dans toute leur carrière. C est aussi la date du passage d'une scène des boulevards à la Comédie-Française, celle de l'admission au sociétariat, enfin celle d'une création particulièrement applaudie. Il y a bien encore la terrible date de la retraite, mais ce n'est pas le moment que choisissent d'ordinaire

les comédiens pour se faire peindre, encore moins les comédiennes : quand on veut publier leurs portraits, à cette occasion, on se réfère à ce qui existe déjà, et le cas ne s'est encore jamais présenté que Ton sache, où les documents aient fait défaut. Comment, en effet, les comédiens manqueraient-ils de peintres? Ne sVst-il pas rencontré de tout temps des artistes qui consacrèrent une part de leur talent à la glorification des célébrités théâtrales de leur époque? Depuis les peintures de Lancret jusqu'à celles de Gérard, d'Hollier et de Sicardi, depuis les lithographies d'Achille Devéria jusqu'aux sculptures de Flatters et des Dantan, les exemples abondent et la tradition ne s'est pas perdue de nos jours. Pour peu qu'on interroge l'œuvre d'un peintre comme Jules-Emile Saintin ou d'un sculpteur comme À.-D. Doublemard, par exemple, on verra quelle place y tient le théâtre, et en particulier la Comédie-Française : on peut citer pour Saintin, les portraits d'Edile Riquier,

de Rosa Didier, de Clémentine Jouassain, d'Emilie Dubois, de M m€ Provost-Ponsin, de M" Martin, de M me Reichenberg, de M me Fayolle, etc.; pour Doublemard, ce seront les bustes de Sarah Félix, de Coquelin aîné, de Coquelin cadet dans Thomas Diafoirus, de Frédéric Febvre, de Sophie Croizette, de M 110 Dudlay, de Raphaël Dutlos, de Laroche, de M me Blanche Pierson, elc. La liste serait interminable, aussi bien pour les artistes que pour leurs modèles 1 .

A côté de ces demi-spécialistes, il faut mettre les peintres et les sculpteurs que leurs relations, leurs admirations, ou de tout autres considérations, amènent de temps à autre, et comme accidentellement, à prendre rendezvous, pour une séance de pose, avec un comédien ou une comédienne en renom. Il est rare que ceux-là fassent poser les humbles « utilités » : aux étoiles de la palette et de l'ébauchoir, les étoiles de la scène! Ne remontons pas jusqu'au Molière de Mignard, pas même jusqu'au buste de M He Olivier par Antoine Houdon, et bornons-nous à mentionner en ces derniers temps : le portrait de Sarah Bernhardt, par Bastien-Lepage; celui de Madeleine Brohan, par Paul Baudry ; celui de Jeanne Samary en pied par Renoir, et en buste par M. Carolus-Duran. M. Bonnat s'en tient à l'Académie nationale de musique,

1. En raison de la très grande quantité de portraits d'acteurs vivants et de l'impossibilité d'en publier ici un nombre suffisant, même en se bornant aux plus intéressants d'entre eux, on s'en est tenu, pour l'illustration de ce chapitre, aux portraits d'artistes morts, les seuls, à vrai dire, qui puissent des maintenant prendre place dans le Musée de la Comédie-Française.

avec M ,,e Bréval, et au théâtre des boulevards, avec M me Pasca, qui aurait pu être de la Comédie-Française. M. Charlran, habitué à peindre les grands premiers rôles de l'élégance, de la politique et du clergé, ne saurait déchoir en abordant le monde des coulisses : M m " Sarah Bemhardt, Reichenberg et Brandès, M. Moanet-Sully ont posé devant lui. Dans l'œuvre si diverse de M. Roll, quelles pages savoureuses que le portrait de Coquelin cadet et celui de M me Jane Hading! M. Jean-Paul Laurens ne pouvait échapper à l'obsession d'un Mou net- Sully dans H amie t. M. Dagnan-Bouveret a rendu un hommage délicat au talent de ses acteurs préférés, M me Bartet et M. Coquelin cadet. Falguière enfin, que devait séduire la pétulante soubrette Mary Kalb, a donné pour pendant h son buste, celui d'un réjouissant Coquelin cadet.

Une autre raison encore pour que les acteurs ne manquent pas de peintres : leurs portraits sont remarqués. « 11 est inévitable, a écrit M. J. Lemaître 1 , que, dans ce petit royaume des joies artificielles que Ton nomme Paris, nous prenions un grand souci des gens qui nous amusent. Les comédiens tiennent beaucoup de place dans nos conversations et dans nos journaux, parce qu'ils en tiennent beaucoup dans nos plaisirs. » Quand un jeune artiste expose au Salon le portrait du créateur du dernier rôle à succès, il peut être, lui aussi, sûr à l'avance de son succès. Personne en effet, n'est « l'homme du jour » aussi souvent qu'un acteur ; et les peintres le savent bien, qui ont besoin de voir un peu le lustre du portraicturé rejaillir sur le portraitiste. Aussi, de quel empressement ne font-ils pas preuve pour saisir l'occasion quand elle se présente, et quelle hâte ne mettent-ils pas dans cette course au portrait, qui se termine quelquefois par d'amusants dead-heat !

Delphine Fix, par exemple, est reçue sociétaire le 1 er juillet 1854 : au Salon de l'année suivante, on se montre trois portraits d'elle, une peinture par H. Hofer, un pastel de C. Landelle et un buste en marbre par J. Barre. Quand Sarah Bemhardt, deux ans après ses débuts à l'Odéon, donne au Zanetto, du Passant, suivant le mot de François Coppée, « le prestige de son exquise beauté blonde et de son talent plein d'élégance et de grâce », on est au commencement de 1869 : l'année suivante, deux aquarelles de P. Lazerges et un buste de Mathieu-Mousnier inaugurent, pour l'actrice que la Comédie- Française allait accueillir deux ans plus tard, cette longue suite de portraits

\. Impressions de théâtre, V e série :Paris, Lecene, Oudin et O, 1891, in-18), p. 386.

HIER ET AUJOURD'HUI Ht

peints, dessinés, sculptés, gravés où tant d'artistes de notre ?poque ont mis leur signature et dont quelques-uns sont des chefs-d'œuvre.

Le 4 juillet 1872, Mounet-Sully débute rue Richelieu, aux cotés de M"' Rousseil : « M 1 " Rousseil est fort connue du public parisien, écrit

Francisque Sarcey', et le succès qu'elle a remporté à l'Ambigu, dans f Article 47 d'Adolphe Belot, est encore présent à toutes les mémoires. M. Mounet-Sully (qui joue Oreste) n'a pas encore eu le temps de beaucoup répandre son nom. » Et nous trouvons au Salon de 1873, b côté de M"' Rousseil

eille. Racine. Shakespeare et la tragédie (Paria, bibliolUè<itU'

dans Cora de V Article 47, par F.-J. Layraud, un Mounet-Sully dans Orestc, par J.-B. Poncet. .

Cette année-là, Sophie Croizette arrive au sociétariat : Tannée d'après, elle a son buste par Carrier-Belleuse.

Wonns, qui a quitté la Comédie en 1864, y rentre en 1877 : M Ue Richard- Bouffe envoie son buste à l'Exposition de 1878.

Quand Mounet-Sully crée Hamlet, en 1886, ce n'est pas aux seuls critiques que le grand tragédien donne l'impression étrange de voir cette figure d'halluciné, de rêveur fantasque, vivant de la vie réelle : l'émotion des artistes se traduit aux Salons suivants, dans les toiles où MM. Jean-Paul Laurens, Th. Chartran et Georges Clairin s'inspirent d'un même type, et mettent h profit cette rare occasion qui s'offre h eux de donner un portrait de théâtre absolument complet, puisque leur modèle, sans rien perdre de sa personnalité, s'est comme identifié, confondu avec son rôle !

Ainsi, jusqu'aux plus récentes recrues de notre première scène, il serait aisé de poursuivre ce parallèle et de constater cette consécration par le portrait, de tous les événements importants — et même des autres — de la carrière des comédiens d'aujourd'hui.

Leur vie pourrait se raconter en images, et, pour celle des premiers d'entre eux tout au moins, se reconstituer année par année, en unissant à l'œuvre des peintres les œuvrettes des caricaturistes. La chose a été tentée voilà plus de dix ans pour M mc Sarah Bernhardt', et le contraste des dessins de Moloch, de Sahib, d'André Gill et de Stop avec les photographies de l'actrice dans ses meilleurs rôles, et avec quelques-uns de ses portraits les plus connus, — ceux de Bastien-Lepage, d'E.-W. Spindler, d'Alfred Stevens et de Louise Abbema entre autres, — a vraiment un piquant bien singulier.

On aurait beau jeu pour recommencer aujourd'hui cette « galerie » : Caran d'Ache, Léandre, Sem et Cappiello y remplaceraient avantageusement les André Gill et les Stop ; la Gismonda de Chartran et le Lorenzaccio d'Humphreys-Johnston succéderaient au Zanetto aquarelle par Lazerges et à la Fédora dessinée par Stevens; au lieu du célèbre portrait blanc de Bastien-Lepage,

1. Voir un article de M. II. Lapauzc, Sarah Bernhardt en images, dans la Revue encyclopédique du 15 décembre 1893.

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nous aurions le Lu Gandara de 1895; et aussi le buste de Gérôme, le médaillon

E. Mawet. — L'ACTEUR TRAGIQl'E

Portf.it .le Rouvifro dans Hnmlot (Collection O. Vnn.lerl.il t, à New-York).

! Lalique, les affiches de Grasset, de Muclia, de Glairin, les croquis de Paul

Renouard... Quelle merveilleuse iconographie, à ne s'en tenir qu'aux œuvres capitales !

Pourtant, la peinture de Bastien-Lepage domine tout cet ensemble, et n'a point été surpassée. On sait qu'elle figura au Salon de 1879, dont M me Sarah Bernhardt fut chargée de faire le compte rendu pour le journal le Globe : « C'est le portrait d'une comédienne connue, écrivit-elle à propos de ce tableau. Elle est présentée de profil, assise, droite et attentive, en contemplation devant une petite statuette d'Orphée. Ce portrait est une exquise merveille; les chairs nacrées et délicates, les cheveux roux sont un prodige d'exécution; la robe blanche se détache sur un fond blanc; une fourrure blanche aux ombres grises complèle cet harmonieux ensemble. Les mains sont faites avec rien : il y a tout. C'est une symphonie de blanc éburnéen. » Et elle ajoutait sentencieusement, prenant au sérieux son rôle d'aristarque : « M. Bastien-Lepage est certainement appelé à tenir une des premières places dans l'histoire de la peinture contemporaine ». Un an après les Foins, on pouvait écrire cela sans se comprometlre.

D'ailleurs, au moment où elle s'improvise si brillante « salonnière », il y a cinq ans que M me Sarah Bernhardt, élève de Mathieu-Meusnier et de Franceschi, expose elle-même aux Salons des œuvres remarquées : elle a donné déjà des tableaux et des bustes (ceux de M Ue Abbema, de M" c Rosine Bernhardt, du sergent Hoff, par exemple); elle donnera, en 1881, celui de M. Coquelin cadet, devançant Falguière de quelque cinq années, et apportant ainsi sa contribution à Tune des plus riches iconographies d'acteurs que l'on ait encore vues, celle de la famille Coquelin.

MM. Coquelin, en effet, ne se contentent pas de collectionner les œuvres d'art en général et de rechercher notamment les Millet, les Cazin et les Raffaëlli, avec la même ardeur que M. Le Bargy les Largillière et les Nattier; ils collectionnent par surcroît leurs propres portrails, et l'on chercherait vainement, depuis qu'il y a des comédiens et qui se font peindre, un acleur, et même une actrice, dont les traits aient été plus souvent reproduits que ceux des deux « illustres frères », pour parler comme les journalisles.

Pour M. Constant Coquelin, l'aîné, qui débuta à la fin de 1860, on se souvient comment, à peine reçu sociétaire, il avait été introduit par E. Geffroy dans le tableau où le peintre-acteur avait groupé les Sociétaires de la Comédie- Française en 1864; au Salon de la même année, figurait également son por-

trait à l'aquarelle, par Morel-Retz, plus connu comme caricaturiste sous le pseudonyme de Stop. Ce n'était pas très brillant pour un futur collectionneur de peintures de maîtres! Heureusement, l'avenir lui ménageait des compen-

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