MADELEINE BH011AN
un semblable phénomène au début du xvm e siècle, à propos du Michel Baron de François de Troy. Est-ce là Moncade ou Baron, nous sommes-nous demandé devant l'homme à perruque poudrée, drapé dans son manteau de velours sombre? C'étaient les deux, n'en doutez pas, tout comme un portrait de Febvre en tenue de soirée serait à la fois Febvre et Lucien de Riverolles.
Après Baron, les scènes du Glorieux et du Philosophe marié, peintes par Lancret, réunirent aussi des seigneurs et des bourgeois du temps de Louis XV, des dames et leurs suivantes, en costumes de leur époque. Mais ensuite? 11 faut passer au xix e siècle pour que l'évolution de l'art dramatique remette les peintres sur cette voie : en représentant tous ces comédiens que nous avons vus sanglés dans leurs redingotes et engoncés dans leurs cols de lingerie, ils ont fait des portraits en partie double; et si, en ce genre, la fin du siècle a de beaucoup dépassé le commencement, c'est pour cette bonne raison que jamais on n'a tant joué de pièces modernes sur la scène de la Comédie-Française, peut-être parce qu'on n'a jamais trouvé d'aussi bons comédiens pour représenter les hommes de leur temps.
De ceux que j'ai cités jusqu'ici, parmi les comédiens et les comédiennes d'hier et d'aujourd'hui, les uns, comme M mc Sarah Bernhardt, MM. Coquelin aîné, Coquelin cadet, Mounet-Sully, possèdent une collection de portrails abondante et variée; d'autres, comme M me Bartet, n'ont qu'une iconographie restreinte, mais précieuse; d'autres enfin n'ont pas été gâtés par les artistes, et MM. Febvre et Worms ne se trouvent pas seuls en ce cas : MM. de Féraudy, Le Bargy, Baillet, A. Lambert, Leloir, Truffier, Georges Berr leur tiennent compagnie. Il y a bien un Le Bargy, de G. Courtois, et un Truffier, de L. Béroud ; des bustes de Baillet par D. Briden, de Féraudy par E. llirou, et de Leloir par L.-A. Perrey; une statuette de Berr, dans Gringoire, par J. Ascoli. Mais, sauf omission, tout cela ne va pas loin.
Le reste de la troupe est aussi représenté de façon très variable : on trouve plusieurs Paul Mounet, notamment des peintures de Boulet de Monvel et de Béroud, des bustes de Récipon, de Becquet et de Pécou; — plusieurs Rachel Boyer, en peinture par Boutet de Monvel et au pastel par M mc Marleff; — plusieurs Marthe Brandès, peinte par Chartran et sculptée par H. Nelson; — plusieurs Adeline Dudlay : peinture de Boutet de Monvel, buste de Double-
mard, statue de Roufosse ; — plusieurs Reichenberg, avec, au premier rang, celle de Chartran; — plusieurs Blanche Barretta, par Louise Abbema, Ch. Giron, L.-E. Fournier, J. Cayron en peinture; et en sculpture, par Franceschi ; — une seule Mary Kalb, mais par Falguière.
Quant à M m " Pierson et Broisat, à M 11 " Bertiny et du Minil, elles sont infiniment moins bien partagées que d'autres comédiennes beaucoup plus jeunes qu'elles dans la Maison, — témoin M ,le Sorel, peinte par F. Flameng, M lle Lara, peinte par P. Mathey, et W 1 ' Piérat, par J. Lignier, ou encore M ,,e Moreno, pour laquelle il existe un pastel de Lévy-Dhurmer, un buste de J. Dampt et une gravure originale d'Aman-Jean.
Mais je m'arrête : M 1,e Moreno n'est plus k la Comédie- Française! Et moi qui allais citer M m<s Suzanne Després, Jane Uading, Marthe Régnier, Aimée Tessandier, Jeanne Darlaud, Rosa Bruck, Maria Legault, et M. Guitry, engagé trois fois sans suite; et M lle Henriette Fouquier, qui voulut connaître les triomphes du théâtre, avant d'ôtre M me Marcel Ballot; et M me Marguerite Durand, qui fut comédienne avant d'ôtre journaliste; et Léonide Leblanc, qui fut engagée et ne débuta jamais; et encore, en remontant davantage dans le passé, Rouvière, Laferrière, Bocage, Saint-Germain, M mc Dorval et Léontine Fay (M me Volnys) — tous ces transfuges venus des théâtres des boulevards recevoir, comme consécration de leur talent, l'estampille de la rue de Richelieu, et retournés ensuite aux boulevards !
Les admettra-ton dans le Musée de la Comédie -Française, ces pensionnaires d'un instant, comme on y admettra le célèbre trio des sociétaires rebelles, Sarah Bernhardt, Marthe Brandès, Conslant Coquelin? Délicat problème qu'il ne faudrait pas trancher sans réserves, pour ne pas risquer d'avoir un jour à décliner une offre généreuse, si les circonstances amenaient le portrait de Rouvière par Manet, celui de Jane Uading par Roll, celui de M ,,c Henriette Fouquier par llenner, ou toute autre œuvre d'égal mérite, à demander une place dans les collections du théâtre. Elles auraient certes plus de droits à se voir bien accueillies, ces peintures, que n'en eut l'admirable terre cuite de Pajou, représentant le dernier arlequin de la Comédie-Italienne, Carlo Berlinazzi, dit Carlin. Et puis, il y a des « précédents » notoires : témoin la statuette en marbre, par L. Fagel, de Didier Séveste, blessé a Buzenval et mort au Théâtre-Français, le 31 janvier 1871 ; et le portrait, par Carolus-Duran, de la pauvre petite Jane Henriot, victime de l'incendie
du 8 mars 1900 — deux hommages rendus par la Comédie à de simples pensionnaires, intentionnellement rapprochés ici pour tout ce qu'évoquent de souvenirs leurs portraits, qui ne sont point pourtant des portraits de théâtre.
Et ceci nous ramène aux considérations générales qui ont servi de
Carolus-Duran. - SOPHIE CROIZETTE
transition entre le chapitre consacré au musée de la Comédie-Française et celui où l'on a commencé l'étude des porlrails d'acteurs. Nous nous sommes demandé ce que devenaient, une fois le rideau tombé, les grandes coquettes et les jeunes premiers, les pores nobles et les soubrettes; nous les avons vus aux prises avec les nécessités de la vie courante, vite oubliés par un public ingrat et changeant, et disparaissant, comme de glorieux ianlômes, sans laisser après eux autre chose qu'un nom.
« Sfivez-vous, écrit M. Jules Lrmattre', où s'en vont après leur mort, après le coup dp poignard du cinquième acte, les héros de tragédie et les limantes désespérées? Virgile nous le dit au sixième livre de V Enéide : «... Non loin s'étendent les champs des pleurs. Là, se cachent dans les
sentiers secrets d'une forci de myrtes ceux que l'amour a consumés de son poison. Ils ont emporté dans l'autre monde leur tristesse et leur blessure. Phèdre est ià, et Procris, Ériphyie, Évadné, Pasiphaé, Laodamie, et Cénis, jeune homme autrefois , femme aujourd'hui... Au milieu d'elles, Didon, sa plaie récente au flanc, errait dans les grands bols. Lorsque Énée l'aperçut dans le sentier obscur, vague et pareille à la lune nouvelle qu'on devine plus qu'on ne ta voit à travers la fuite des nuages, il lui parla doucement... »
A coté de ces Champs-
BoLftim. - CELINE MONTALAND Élyséens, peuplés par les
(CosiMfe-Fruoiie). poètes des personnages
de la fiction, il en est
d'autres, que les sculpteurs et les peintres ont peuplé des images de ceux
qui ont donné la vie à ces figures irréelles; là, se retrouvent et voisinent
tous ceux que le génie du théâtre a frôlé de son aile : on y voit la Champ-
i. Impressions île Ihéâtre, I" série, op. cit., |). 15.
HIER ET AUJOURD'HUI i2B
mcslé dans Roxnne, la Duclos dans Ariane, Adrienne Lecouvreur dans Cornélie, Lekain dans Orosmane, M"* Clairon dans Médéc, Talma dans Sylla, Rachel en Muse de la tragédie, Mounel-Sully dans Hamlct, Sarah-Bernhardt dans Zanetto, M m ° Bartet dans Adrienne Lecouvreur... Ils ont conservé cet éclat emprunté, qui est une des caractéristiques du monde factice où ils se mouvaient, borné au nord par les frises, au sud par la rampe, à l'est par le côté cour et à l'ouest par le côté jardin. Certains ont gardé leurs « accessoires » : des poignards ou des sceptres, des urnes ou des couronnes; et M 1 " de Seine porte, comme Didon, « sa plaie récente au flanc ».
Mais pour que le passant, comme Enée, puisse les reconnaître à coup sûr, les saluer et leur parler doucement, d'autres imagos sont là, placées tout auprès, où tout artifice est dépouillé, où des hommes et des femmes ont remplacé les comédiens et les comédiennes, et où l'on peut mesurer la distance qui sépare à toutes les époques les « planches » de la vie réelle...
Ces Champs-Elysées, nous venons de les parcourir : c'est le musée idéal de la Comédie-Française.
(Comédio-FnDçiiM).