LA SALLE DU COMITE
|l y a à la Comédie-Française une salle spécialement affectée aux séances du comité. C'est là que se tient le tribunal inexorable devant lequel comparaissent les auteurs dramatiques. C'est là que se font les lectures en présence des sociétaires. C'est là que les boules blanches ou noires tombent dans Turne et décident de Tadmission ou du refus des pièces présentées.
La décoration de la salle du comité est grave et a quelque chose d'imposant. L'auteur, qui n'est pas sûr de rcxcellcnce de son œuvre, doit frémir en entrant dans ce sanctuaire. Il doit sentir peser lourdement sur lui les regards narquois des portraits qui couvrent les murs. Il est de fait qu'un coup d'œil du grand Corneille ou de Racine doit furieusement intimider nos auteurs contemporains, et qu'il leur faut du courage pour affronter un comité que Molière, Regnard et Marivaux président du haut de leurs cadres. Pour comble de malheur. Voltaire est là I Voltaire, laissant errer sur ses lèvres satiriques son sourire acéré comme une épigrammc.
Les tableaux, qui ornent la salle du comité, méritent d'être étudiés en détail. On n'a, en effet, placé dans cette pièce que des œuvres choisies parmi toutes les richesses de la Comédie.
Ainsi c'est là que se trouvent les portraits des deux Corneille, Pierre et Thomas, donnés par Caffieri, et d'après lesquels le sculpteur a composé ses admirables bustes.
On conserve dans les archives du Théâtre-Français deux lettres fort curieuses relatives à ce cadeau. La première porte la date du 21 novembre 1777. Elle est ainsi conçue :
« Messieurs et dames,
« M. Godefroy m'a prié de vous remettre le buste en marbre de Pierre Corneille pour s'acquitter de ses abonnements avec la Comédie. L'amitié me fit désirer de faire ce buste, et je m'en suis acquitté avec zèle. M™« la comtesse de Bouville a eu la bonté de me prêter le portrait original de P. Corneille, peint par Charles Lebrun. C'est d'après ce grand peintre et la vie de Corneille par Fontenelle que j'ai tâché de rendre son caractère ferme et vigoureux, cet esprit vaste et éclairé, sa bonhomie et sa simplicité. Je désire d'avoir réussi. Ce double avantage mettra le comble à ma satisfaction.
« On vous a donné, il y a quelques années, messieurs, un portrait peint de P. Corneille, qu'on sait n'être pas le sien. J'ai cru vous obliger en vous présentant une copie fidèle du véritable portrait de ce grand poète. Votre foyer sera désormais le dépôt des portraits de ceux qui ont illustré la scène ; mais ils ne deviendront intéressants qu'autant qu'ils seront ressemblants. On peut compter ' sur l'exacte ressemblance de celui-ci que je vous prie d'accepter comme un hommage que je rends au grand Corneille et à vos rares talents.
« J'ai l'honneur d'être. . .
« Caffieri. »
Dans une étude récente sur les portraits de Corneille, M. Edouard Thierry a comparé le portrait fait par Michel Lasne, en 1 643 , et la copie de Lebrun donnée par Caffieri. Il a fait ressortir les différences de style qui existent entre ces deux
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toiles. Dans la première, Corneille a Pair simple d'un honnête homme. Son grand front indique une belle intelligence; le costume, les accessoires, la figure, tout est largement et sévèrement traité, sans aucune prétention à l'effet.
L'impression du portrait de Corneille par Lebrun est tout autre. Si les traits sont restés à peu de chose près les mêmes, on ne peut pas en dire autant de la physionomie. Le front "temble illumine par le génie; les boucles de cheveux ondoyants lui font comme une auréole. Le sourire est indulgent et paternel. On sent que l'artiste pensait au Cid en composant ce portrait du poctc. Le portrait de Thomas Corneille n'est pas moins remarquable au point de vue de l'exécution. C'est une copie de Jean Jouvenet, et c'est aussi à Caffieri que la Comédie en est redevable.
La note que voici en fait foi :
« 3 janvier 1783.— M. Caffieri a l'honneur de vous observer quil a fait présent à la Comédie-Française, en 1778, de deux fidèles copies qu'il a fait faire à ses dcpens de Pierre Corneille peint par Ch. Lebrun , et Thomas Corneille peint par Jean Jouvcnct d'après Jesdits originaux que possédait M"" la comtesse de Bouvillc. Les deux dites copies ont coûte h M. Catlieri douze louis.
« M. Caffieri, anime du même zèle d'enrichir la Comcdie-Française des portraits de ses illustres auteurs, a donné en 1773 â MM. les comédiens du roi les deux bustes en terre cuite de Philippe Quinault et de Jean de La Fontaine.
« M. Caffieri observe qu'il vend ordinairement chacun de ces bustes en terre cuite vingt-cinq louis. »
Nous n'insisterons pas sur les termes singuliers de cette note qui a tout l'air d'un document présenté à l'appui d'une plainte; nous ne l'avons citée que parce qu'elle contient des renseignements intéressants sur la provenance et sur le prix des deux toiles en question.
Les portraits originaux de Pierre et de Thomas Corneille par
I jO
Ch. Lebrun et Jean Jouvenet dont parle Caffieri, appartiennent à M. le comte d'Osmoy, député, qui descend de M™" la comtesse de Bouville, et qui est par conséquent petit-neveu de Corneille. L'intention bien arrêtée de M. d'Osmoy — il nous Ta dit luimême, — est que ces précieux tableaux ne sortent jamais de sa famille que pour aller enrichir le Musée de la Comédie.
Un des beaux portraits de la salle du comité, c'est celui de Regnard par Largillière. C'est un présent de M. Arsène Houssaye et un souvenir de son passage à la direction du Théâtre- Français.
Regnardj au dire de l'un de ses contemporains « était grand, bien fait et de fort bonne mine ». On le croit sans peine quand on voit l'œuvre de Largillière, si franchement peinte, avec une richesse de tons, une ampleur qui n'appartiennent qu'à ce grand portraitiste. Sa figure , encadrée dans les flots d'une large perruque blonde, est à la fois aventureuse et sympathique. Elle a je ne sais quel mélange d'esprit et de franchise, de douceur et d'audace, qui compose un type séduisant.
Quelle histoire romanesque que celle de Regnard ! Jeune et riche, il se laisse d'abord entraîner par la passion des voyages, L'Italie l'attire. Il veut voir Rome, Gênes, Naples et Venise ; mais voilà qu'à Bologne il fait la rencontre d'une femme admirablement belle et dont il devient éperdument amoureux. Adieu les voyages! au diable l'itinéraire! Il n'a plus qu'un but : la suivre au bout du monde. Bientôt il apprend que sa belle inconnue s'appelle Elvire, qu'elle est originaire de la Provence et qu'elle est mariée à M. de Prade. Qu'importe! Les obstacles ne font qu'irriter son amour. M. et M™'' de Prade s'embarquent. Il s'embarque avec eux, et trouve moyen, pendant la traversée, de se rapprocher de celle qu'il aime.
Le malheur veut que deux corsaires algériens rencontrent le
navire qui portait la fortune de Regnard. Après trois heures de bataiUe, le poëte, la belle Provençale et le mari , sont faits pri> sonnicrs.
On les conduit à Alger, au marché des esclaves. Regntrd est adjugé 1,^00 livres à Achmct-Talem, la belle Provençale 1,000 livres i\ un autre musulman, et le mari à un troisième amateur, on ne sait pas à quel prix. Nous passons sous silence les bonnes fortunes du pocte français près des favorites de son maître, bonnes fortunes qui allaient le faire empaler lorsque, heureusement, il reçut de France 12,000 livres pour payer sa rançon et celle de M^'de Pradc. Quant à M. de PraJc, le bruit de sa mort s'était répandu sur ces entrefaites.
Les amoureux revinrent en France, la belle veuve pleurant un peu, pour la forme; Regnard plein d'espoir et d'amour. Ils allaient enBn terminer leur roman par le dénoûment le plus légitime, lorsque M. de Prade, parfaitement vivant, eut k mauvais goût de reparaître. La fête, préparée pour le mariage de U jolie veuve, servit à célébrer le retour du mari, et Regnard, désespéré, alla promener sa douleur en Flandre, en Hollande, en Danemark et même en Laponie.
Dans le portrait de Regnard, nous retrouvons parfaitement le héros de cette aventure, le voyageur pai" amour, l'homme à bonnes fortunes.
« Qui ne se plaît pas avec Regnard n'est point digne d'admirer Molière, > a dit Voltaire, dont le ponrait se trouve à quelque distance. Ce n'est pas le Voltaire maladif et mordant des dernières années, c'est Voltaire à vingt-quatre ans. Il sourit. Sans doute, il y a déjà dans son sourire beaucoup d'ironie, mais elle est tempérée par les illusions de la jeunesse et l'espoir de la gloire future. L'homme qui espère est toujours bon.
Ce portrait de Voltaire n'est qu'une copie faite par M" de
Romance-Romany en 1836; mais cette copie n'est pas sans mérite. Ainsi que l'atteste une inscription placée sur la partie d'ombre du tableau , elle a été faite d'après le tableau original de Largillière, qui est dans la bibliothèque du château de Villette. Ce n'est pas l'œuvre originale du maître, mais il y a un reflet magistral dans la toile de M"*" de Romance-Romany.
On reconnaît le pinceau ferme , la touche large, la couleur vigoureuse de Van Loo dans le portrait de Marivaux.
Boilly père est représenté dans cette galerie par plusieurs petits portraits : Pigault-Lebrun , Picard et A. Duval. Voici l'histoire de ces peintures. L'éditeur Barba, désirant publier les œuvres de Pigault-Lebrun, de Picard et d'A. Duval , s'adressa à Boilly pour avoir des portraits gravés de ces trois auteurs. L'artiste alla les voir, fit leurs portraits peints et s'en servit comme documents pour ses gravures. Les miniatures de la Comédie-Française sont les portraits originaux peints à cette occasion. Une adorable miniature de M"" Mars , dans la Jeunesse d Henri IV^ se trouve près de la cheminée. Malheureusement, nous n'avons pu découvrir le nom du peintre qui a fait ce bijou.
On attribue à Gérard un assez bon portrait de Ducis, qui est dans cette salle. Cette toile ne serait pourtant pas l'original du portrait de Ducis par Gérard , mais une copie , ou , pour mieux dire, une répétition de ce portrait faite par Gérard lui-même.
Il convient encore de citer un beau portrait d'Alfred de Musset par PoUet, donné par M. Paul de Musset.
Ne quittons pas les tableaux sans signaler la remarquable composition de Robert Fleury, qui a pour sujet la mort de Talma. Il y a dans cette toile un sentiment de douleur et de calme qui émeut. La figure du mourant, discrètement éclairée, est admirablement belle. C'est ainsi que doivent mourir les
hommes qui ont la conscience d^avoir noblement accompli leur mission sur la terre.
Lumineuse, éblouissante, pleine de loleil, de fleurt et de reflets d'(itoffcs précieuses, une toile de Geffroy , représentant ic* Caractères de la comédie, fait un contraste puissant avec li précédente. O gracieux Valére, comme vous soupirez amoureusement vos distiques dans ce décor bocager ! Aimable Isabelle, comme vous voilà toute confuse tt toute heureuse des aveux du bien-aimé I Quant à vous, Sganarelle, Mascarille, Orgon, Jourdain, Tartuffe et Diafoirus, allez et venez, vivez votre vie. Le bruit que vous faites, les éclats de votre gaieté ou de votre colère ne sont pas assez forts pour troubler cette éternelle idylle de l'amour et de la jeunesse.
La toile la plus intéressante de la salle du comité est un portrait de Molière en forme de médaillon. Il fut acheté en 187$, lors de la vente de la galerie de l'évéque de Winchester. M. Emile Perrin s'en était personnellement rendu acquéreur; mais, comprenant quel intérêt il y avait pour la Comédie à posséder cette admirable image de son fondateur, il céda obligeamment son droit de propriété.
Ce portrait, plus expressif, plus vivant que celui du foyer des artistes, a une rare valeur artistique et historique. Il a été traité avec un art parfait, largement; le ton et la disposition des draperies sont très-heureux et dénotent la main d'un maître. La physionomie très-expressive est bien celle que l'on se plaît A reconnaître à Fauteur du Misanthrope. Aucun repeint n'est visible; mais l'aspect de la toile, qui paraît neuve, laisserait supposer que le portrait a été rentoilé il y a peu de temps.
Quel est l'auteur de ce portrait? Selon les uns, c'est Mignard. Selon les autres, Robert Tournières. Cette seconde hypothèse
nous paraît la plus admissible. Robert Tournières, qui vivait de 1668 à 1752, sortait de l'école de BouUongue. Il fut reçu à l'Académie, en 1702, comme peintre de portraits et, en 171 6, comme peintre d'histoire. Il préférait les petits cadres aux grands. La dimension du portrait de Molière et sa forme de médaillon lui étaient familières.
Un autre portrait de Molière se trouve dans la salle du comité, mais c'est une œuvre moderne; Picot en est l'auteur. C'est dire à la fois que cette pièce du Musée est honorable au point de vue artistique ; mais qu'elle doit laisser à désirer comme document. Nous ne croyons guère en effet — et nous avons des raisons pour cela — à l'exactitude des portraits exécutés deux siècles après la mort de l'original.
Je pourrais en dire autant des deux statuettes en bronze de Molière et de Corneille par Mélingue. Ce sont deux œuvres remarquables au point de vue du sentiment. Ce ne sont pas des preuves à invoquer.
Dans un coin de ce salon, quelques tableaux non classés sont placés les uns contre les autres, la face retournée contre le mur. Il y a, à la Bibliothèque nationale, une réserve de livres qu'on appelle l'Enfer. Ces quelques toiles constituent l'enfer du Musée Molière. Ce sont des reproductions de quelques scènes de la comédie italienne très-licencieuses. Nous ne les décrivons pas. Il nous suffit de les avoir comprises dans notre catalogue.
Voici des bustes maintenant : un Beaumarchais par S. Couriger, qui est d'une ressemblance parfaite, et un Carlin Bertinazzi, une des meilleures œuvres de Pajou.
Il y a, dans les Mémoires de Fleury, un chapitre entier consacré à Carlin et où le comédien italien est peint de main de maître, avec ses boutades, ses brusqueries et sa bonté. On sait d'autre part que Bertinazzi servit de type au Bourru bien/ai-
DE LA COMÉDIFFRANÇAISR. IJf
sant Je Goldoni et que Florian écrivit le bon Père, d^aprit
nature, en sortant de chez maître Arlequin.
Le buste de Pajou rend avec une étonnante vérité ce caractère complexe. Plus on regarde cette terre cuite merveilleuse, plut on Taime. Il semble qu'elle vit, qu'elle a de l'esprit et du cœur comme Toriginal. Jamais physionomie plus mobile et plu» fine ne fut mieux rendue. De tous les trésors d'art, que possède la Comédie, ce buste est un des plus précieux. 11 a été généreusèment donné au Musée par le pctit-fîls de Bertinazzi.
Enfin, dans une vitrine bien close, sont rangées plusieurs figurines en biscuit de Sèvres, extrêmement rares, qui représentent Moliùre, Corneille, Racine, Poisson, Préville, Volange, Grcssct, La Forest l'aînée, M"» Dangeville, et Thalie sous les traits de M"" Contât. Ces statuettes ont été confiées à la Comédie par le maréchal Vaillant. Elles restent la propriété de l'Etat. Si l'on conserve précieusement ces jolis biscuits, cela va sans dire. On a jugé que le plumeau était trop brutal pour les approcher. Afin d'éviter tout accident, un homme de confiance vient souffler, une fois par an seulement, sur les figurines et fait envoler la poussière de l'année.