ANTICHAMBRE DE LA SALLE DU COMITE
Ici les œuvres d'art sont nombreuses. Il y a quelques beaux portraits. Celui de Brizard notamment.
Brizard fut un des meilleurs acteurs tragiques du siècle passé. Pendant les trente années qu'il passa à la Comédie-Française, de 1757 à T786, il a acquis une réputation considérable. Pour apprécier convenablement son talent, nous n'avons qu'à reproduire les trois vers inscrits dans un cartouche sur le cadre de son portrait :
Aux yeux d'un peuple qu'il enchante
Brizard, sous ses traits imposants,
Rend le malheur auguste et la vertu touchante.
Le portrait de Damas par Pinchon (18 12); le portrait de M"* Fannier par Giraud, et une belle toile de Pérignon font un brillant cortège au portrait de Brizard^ dont nous n'avons pu découvrir Tauteur.
Le portrait d'Armand par Robert Lefèvre, portrait qui était primitivement en pied, a été coupé.
Sous un verre, qui le défend mal des injures du temps, un assez beau portrait au pastel de Ducis s'efface de jour en jour. Aujourd'liui c'est une image un peu confuse, mais dans laquelle on distingue encore çà et là des notes accusées, des traits caractéristiques. Que deviendra-t-il dans vingt ans ?
Ce qui ne bougera pas, c^est un portrait d'enfant signé : Rouvière, et daté de 1836. Cette toile est d^une pâte solide et d'un bel effet.
On a conservé — nous ne savons pourquoi — un type d'Italien peint par C. Boulanger en 1830. Certes le nom de l'artiste donne
DE LA COMÉpiE-FRANÇAlSE. I4f
de la valeur à ce tableau ; mais que vient foire ce Pitferaro dans une galerie de ccltîbriiés dramatiques?
Une toile dont la présence est mieux justifiée, c'est un ptysage de M. F.-A. Pernot (iSjô). Le petit village, qui montre, dans un coup de soleil ses maisons riantes, ses moulins joyeux, sa colline verte, a vu naître Jean Racine et s'appelle la Fené- M lion.
Le peintre a fait don de cette toile à la G>médic-Française en i8)7.
Ce n'est pas sortir de l'ordre d'idées dans lequel nous venons d'entrer, que de signaler deux photographies dont l'une représente les maisons de Pierre et de Thomas Corneille à Rouen, rue de la Pie, et l'autre la maison de campagne du Petit- Couronne, où Pierre Corneille a composé une partie de ses œuvres.
ANTICHAMBRE DU CABINET DE L'ADMINISTRvXTEUR
Nous avons vu déjù deux portraits de Lekaiii par Le Noir, l'un dans le foyer des artistes, et l'autre dans la galerie qui conduit du foyer à la scène. Lekain nous apparaît une troisième fois, non moins superbe, non moins chamarre, non moins éblouissant. 11 a sur le front le turban et l'aigrette, et sur les épaules la robe orientale à grands ramages. Une inscription placée sur le cadre nous apprend que le grand comédien portait ce costume caractéristique quand il jouait Djcnguyz-Kan {sic). Nous regrettons de ne pouvoir citer le nom de l'artiste qui a fait ce beau portrait au pastel admirablement conser\'é.
A côté de cette œuvre d'un portraitiste du siècle dernier, nous saluons deu-K bons portraits dus au pinceau de M. Riescner. L'un d'eux représente Thénard aîné et Pautre Grandville.
Non loin de là se trouve un tableau popularisé par la gravure, et connu sous le titre des Débuts de Talma. Cette toile représente Ducis et Talma causant dans le foyer des artistes de la Comédie-Française. Elle a pour auteur Ducis le peintre^ qui était le neveu du poëte Ducis et le beau-frère de Talma. Il est donc permis de croire que la ressemblance des personnages mis en scène est parfaite.
Une tombe crevassée^ envahie par les ronces, dévorée par la mousse, dans un vieux cimetière abandonné aux végétations de hasard, voilà le sujet du tableau suivant qui est de M. Auguste Régnier. On se surprend à rêver longuement devant cette toile quand on sait, comme nous, que la pauvre tombe ainsi représentée était celle de Molière, dans le cimetière Saint-Joseph en 1732.
Nous n'avons pas besoin de rappeler que les restes de Molière ont été transportés depuis au cimetière du Père-Lachaise.
Une des meilleures toiles du Musée de la Comédie-Française est celle devant laquelle nous nous arrêtons maintenant. Qu'on imagine un cadre de dimension moyenne, au fond duquel sourit à pleines lèvres une figure d'acteur comique. Bien servi par la nature, le comédien représenté sur ce tableau a la laideur spirituelle qui convient à son emploi, le masque large où les impressions se manifestent grandement, puissamment; où le rire se fend d'une oreille à Pautre; où les yeux, pétillants, se font plus petits pour être plus acérés. La physionomie est si vivante, l'expression si naturelle, qu'en regardant ce portrait on se sent presque gagné par une contagion de gaieté, comme si l'on avait entendu le mot drôle, la réflexion originale que l'acteur vient de dire. Et, pour que rien ne manque à cette oeuvre originale^ ces deux vers narquois sont inscrits sur le fond du portrait :
Tel quy rit voyant mon tableau N'est ny plus sage ny plus beau.
Nous avons retourné dans tous les sens cette toile si intéftssantc sans pouvoir découvrir la moindre initiale, le |4us petit signe qui pût nous aider à découvrir le nom du peintre qui Vê exécutée. Nous en sommes réduit à faire des suppositions. A qui faut-ii attribuer ce portrait qui parait dater du milieu du xviii» siècle? La pûte semble appartenir à un élève de Largilliùrc, le ton à un Van Loo. S'il faut absolument désigner un portraitiste, nous n'avons qu'une réponse à £iire : — le meilleur de son temps.
Cette salle renferme deux beaux bustes :
Le buste de Denis Diderot fait par Joseph Lescomé en 18 j j, et offert par le sculpteur à la Comédie-Française; et le buste de Coysevox par lui-même.
Il n'y a pas bien longtemps qu'on a découvert que ce buste représentait Coysevox. Jusqu'alors on l'avait pris pour un portrait de LuUi. Voici comment cette erreur s'était accréditée :
En 1 8 1 6, M. Dubief possédait un fort beau portrait en marbre signé de Coysevox qui se trouvait — quand il en devint propriétaire — posé sur un fût de colonne sur lequel on avait gravé le nom de Lulli. M. Dubief accepta sans contrôle cette indication, et dans une lettre du 15 mai 1816, conservée aux archives, offrit à la Comédie son fameux buste de Lulli par Coysevox.
Le 18 juillet suivant, on lui répondit que la Comédie acceptait son offre et qu'elle le priait, en échange, d'accepter ses entrées au théâtre du !•' août 18 16 au 1" août iSao.
Le buste et son socle furent placés dans le Musée, et il ne vint à l'esprit de personne de penser que M. Dubief avait pu se tromper ou être trompé lui-même. On crut ainsi, pendant bien
longtemps, posséder un portrait de Lulli, du contemporain et du collaborateur de Molière.
Un beau jour cependant, un sociétaire, voulant confronter un portrait gravé de Lulli qu'il possédait avec le buste signé Coysevox, s^'aperçut qu'il était matériellement impossible que ces deux images représentassent le même homme. Cela donna l'éveil. Les sociétaires érudits et amateurs se mirent à faire des recherches et découvrirent enfin que leur Lulli était un Coysevox sculpté par lui-même.