LE FOYER PUBLIC
|e foyer public de la Comédie-Française est certainement le plus beau foyer qui existe. Ce n'est pas que ses dimensions soient extraordinaires, ni sa disposition très-favorable. On peut reprocher en effet au salon d'être relativement trop petit et à la galerie des bustes d'être beaucoup trop étroite; mais on est forcé d'admirer sans réserve le goût et l'an qui ont présidé à leur décoration.
Quand on examine les détails de l'ornementation du foyer, on y trouve je ne sais quoi de musical. Les ors apaisés, les couleurs sobrement ménagées, composent une harmonie douce, sur laquelle les blancheurs du marbre dessinent un motif mélodieux. C'est ainsi que, dans une symphonie, les harpes modulent leurs arpèges en sourdine afin de ne pas étouffer le chant des flûtes.
Statue de marbre, bustes de marbre, cheminée de marbre, bas-reliefs et dessus de porte de marbre, c'est le marbre qui domine. La couleur ne prend d'importance qu'au plafond. — Là, dans un large médaillon formé par des enroulements d'or jaune et d'or rouge, on peut entrevoir un coin de ciel bleu sur
lequel passe un vol de nuages blancs. On sait que, de tous les tons, le bleu est celui qui s'harmonise le mieux avec le marbre. Dans la statuaire antique, on faisait des fonds bleus aux basreliefs en ronde bosse pour mettre les figures plus en valeur.
En dehors de cette échappée sur le ciel, une série de petits médaillons peints en grisaille rappelle quelques pièces importantes du répertoire. Dans ces encadrements resserrés, sur ces théâtres en miniature, des enfants groupés avec art et peints à la manière de Boucher représentent les principaux personnages des comédies ou des tragédies célèbres.
Ces médaillons curieux sont au nombre de douze; ils font allusion aux pièces suivantes :
L'Ecole des maris, de Molière.
Le Joueur^ de Regnard.
Horace, de Pierre Corneille.
Phèdre, de Racine.
Venceslas, de Rotrou.
Le Comte d'Essex, de Thomas Corneille.
Le Glorieux^ de Néricault Destouches.
La Métromanie, de Piron.
Le double Veuvage, de Dufresny.
Al:{ire, de Marivaux.
Rhadamiste, de Crébillon.
L'École des mères, de Voltaire.
Tous ces noms immortels d'auteurs qui ont illustré le théâtre, nous allons les retrouver tout à l'heure au-dessous de leurs bustes. Mais avant de les passer en revue, rendons à MM. Chabrol, Chabal-Dusurgey, Edmond Hédouin, Bresset Trébutien, qui ont exécuté la décoration du foyer public, le j^uste tribut d'éloges qui leur est bien dû.
La Comédie-Française a établi une division naturelle dans ses riches collections : dans la partie du théâtre cachée au public, c'est-à-dire dans le foyer des artistes, dans le foyer des travestis-
DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE. ^f
semcnts et dans les galeries intérieures, elle a placé les portraits et les marbres des grands comédiens, comme des modèles qu'il faut toujours avoir sous les yeux.
Dans le cabinet du directeur et dans la salle du comité, 0(1 se traitent ù la fois les questions d'art sccniquc et de littérature, Ic4 images des auteurs et des acteurs se trouvent rapprcx:liccs et confondues.
Le foyer public, ouvert à tous, a été, au .. iitiairc, exclusivement consacré aux souvenirs des auteurs Jiainatiques. Depuis Molière jusqu'à Alfred de Musset et Ponsard, tous ceux qui ont remporté au théâtre des succès durables ont leur buste dans cette admirable galerie.
Voltaire seul a une statue.
Du haut de son fauteuil, Voltaire semble présider cette réunion de marbres glorieux.
Que de critiques n'a-t-on pas faites à ce sujet ! Souvent nous avons entendu dire : Pourquoi a-t-on donné à Voltaire la place que Molière devait occuper ?
La réponse à cette question est facile.
Les chefs-d'œuvre de sculpture que possède le Théâtre- Français n'ont pas été faits en vue de la décoration d'une salle déterminée. C'est peu à peu, par des dons généreux des artistes, des particuliers ou de TEtat, que la collection de la Comédie s'est formée. Quand le foyer a été construit et qu'il s'est agi de l'orner, on s'est contenté de faire un choix parmi les objets d'art que l'on possédait.
On s'est trouvé alors en présence d'une grande statue de Voltaire et d'un petit buste de Molière. Le Voltaire de Houdon était une de ces œuvres exceptionnelles, un de ces bonheurs du ciseau qui ne se rencontrent pas deux fois en dix siècles. Fallait-il le chasser du foyer pour faire honneur à Molière? Fallait-il priver le public de la vue de ce chef-d'œuvre, ou l'exposer dans
quelque autre endroit de la Comédie où il aurait été moins en lumière ? Ceux-là même, qui se sont élevés le plus amèrement contre la décoration actuelle du foyer, auraient été les premiers à se plaindre si l'on avait commis une pareille hérésie artistique.
On a fait ce que l'on devait faire en donnant à ce marbre hors ligne une place digne de lui.
La statue de Voltaire est un des grands attraits du foyer. Quelque connaissance que l'on ait de ce chef-d'œuvre, on aime toujours à le revoir. C'est le propre des choses parfaitement belles de ne jamais lasser.
Ce que Ton admire le plus dans le marbre de Houdon, c'est le talent avec lequel Tartiste a su, sans dissimuler la laideur de son modèle, l'illuminer et le rendre beau par l'expression. Jamais on n'a montré aussi clairement la pensée, éblouissante, à travers un masque aussi repoussant. Examinez tous les détails de la figure; vous verrez des yeux saillants, des joues creuses, des rides profondes, un menton proéminent et mince, une anatomie horrible du cou. Il n'y a pas un trait qui soit régulier, pas une ligne qui soit agréable. Et cependant l'ensemble est admirable. Voltaire nous paraît transfiguré. Il est beau dans sa laideur éternellement souriante et spirituelle.
Et les mains ! — pauvres mains transparentes à force d'être maigres. Elles sortent de la draperie, et se posent, fiévreuses et crispées, sur les bras du fauteuil. Ces deux mains ridées disent assez les faiblesses et les défaillances d'un corps usé, dans lequel une seule chose, l'esprit, est restée jeune et puissante. Elles trahissent le squelette décharné de Voltaire, et nous en épargnent la vue qui serait trop pénible.
Ce qui frappe encore dans ce marbre, c'est la facilité et le naturel de la pose. Voltaire est assis, dans un large fauteuil de malade, le buste légèrement penché en avant, la tête tournée et attentive. Il a l'air de suivre une conversation commencée. La
draperie qui le couvre est jetée assez habilement, pour n'avoir pas l'air d'un travestissement antique. Le croirait-on? cette disposition, que nous admirons aujourd'hui, a été vivement critiquée autrefois. Diderot seul a pris la défense du sculpteur : <i On n'en trouve pas l'attitude heureuse, a-t-il dit en parlant de la statue de Voltaire; c'est qu'on nVst pas assez touché de sa simplicité. On lui aimerait mieux une robe de chambre que cette volumineuse draperie; mais aurait-elle été aussi propre à dissimuler les maigreurs d'un vieillard de quatre-vingt-quatre ans? » Si Houdon avait besoin d^une autre justification, nods engagerions ses détracteurs h aller voir la statue de Pigalle qui se trouve à l'entrée de la bibliothèque de l'Institut. Voltaire y est représente sans draperie aucune. Le pauvre grand homme s'en est plaint lui-même, en accusant Pigalle de Tavoir habillé en singe.
11 faut savoir gré à Houdon de ne pas être tombé dans la même erreur. Il aurait pu y être entraîné par la coquetterie du talent, lui qui avait si savamment étudie l'anatomie humaine pour faire son fameux modèle d'écorché. Il ne l'a pas fait, et c'est une grande preuve de goût.
Nous avons dit, dans le chapitre consacré à Thistorique du musée de. la Comédie, comment ce chef-d'œuvre était devenu la propriété de la Comédie-Française. Il nous semble donc inutile de reproduire ici les documents authentiques que nous avons déjà cités.
A côté de la statue de Voltaire^ qui date de 1781, on peut voir aussi dans le foyer un buste de Voltaire, exécuté par Houdon en 1778. Comme il pâlit près de la statue! Est-ce le même Voltaire ? Est-ce le même Houdon ?
Nous avons trouvé aux archives de la Comédie deux documents qui concernent ce buste — que nous estimons peu; —
mais qui fut très-apprécié par les contemporains de Houdon, et qui a son histoire.
Le premier est une lettre adressée par le semainier Des Essarts à l'artiste :
« Monsieur,
« La Comédie reconnaît et l'offre que vous lui faites et votre honnêteté' et l'amour du ge'nie, qui caractérise vos ouvrages, pour les grands hommes ; elle vous remercie du cadeau que vous voulés bien lui faire et l'accepte avec une reconnaissance proportionnée à son amour et à son admiration pour l'homme immortel dont ce buste est l'image. Elle sent pourtant le danger qu'il y aurait de placer tout autre qu'un Voltaire , en son vivant, dans le foyer, à côté des Corneille et des Racine. Elle va feire une délibération qui attestera l'exception que mérite M. de Voltaire, et qui fait, à son égard seulement, renoncer la Comédie à l'usage de n'y admettre que les morts. Le grand âge de M. de Voltaire est une excuse : l'impatience de l'immortaliser ne lui reproche point sa longue vie; mais, grâce à elle, elle le païe comptant en ce que Molière et Corneille se sont trop hâtés d'obtenir par une mort prématurée.
« i6 mars 1778.
« Des Essarts, »
Ajoutons que la Comédie reconnut le cadeau de Houdon — une lettre du 3 août 1779 en fait foi — en lui accordant en échange une entrée pour M. Dezéde, qui s'était présenté chez l'artiste et qui lui offrait de payer le buste.
Houdon a fait encore, en 1778, le buste de Molière*. Le sculpteur a parfaitement réalisé le type que la tradition prête à notre grand génie comique. Franche et loyale, honnête et fine, la figure de Molière reflète ses pensées secrètes. Il y a du rire et des larmes, de la' raillerie et de la souffrance dans tous les traits
I L'original en terre cuite du buste de Molière par Houdon appartient à M""' Paul Lacroix, la femme du cjlèbre bibliophile.
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de son visage. Il y a de la noblesse et de la force dans cette tcte, qui se tourne; de la grâce dans le mouvement de la perruque, dont le côté gauche est rejeté sur l'épaule } mais ce que l'on trouve surtout dans la physionomie de Molière, c'est le cœur. On se sent attiré vers ce marbre vivant par une sympathie invincible^ et cela explique comment il est devenu si populaire. Mais — c'est ici que commence la critique — on peut lui adresser un reproche terrible. 11 ne ressemble nullement à Molière. Ce ne sont ni les traits, ni la coiffure de notre grand auteur comique; c^est un buste fait au goût du jour, une adaptation, que démentent tous les portraits peintset écrits du temps de Molière. Que signifient cet enjolivement, cette beauté prêtée à un homme qui avait plusd^esprit que de beauté; cette coiffure du xvin' siècle, cette petite calotte, données gratuitement à un contemporain de Louis XIV?
Le talent dépensé par Houdon dans ce merveilleux morceau de sculpture, loin d'être une excuse à sa faute, est une aggravation. Autant il est louable à un grand artiste de faire le portrait exact d'un grand homme, autant il est criminel d'en composer une image toine de fantaisie. Molière n'a pas à se plaindre, dira-t-on peut-être, on l'a flatté. Certes, c'est un beau monsieur que Houdon a sculpté, c'est une allégorie du génie comique, si l'on veut; mais ce n'est pas Molière. Et que répondre à cela ?
C'est à Sedaine, qui abandonna tous ses droits sur la Gageure imprévue, que la Comédie doit cette œuvre sur laquelle la critique peut s'exercer sans diminuer sa valeur artistique. Ce sera toujours un admirable morceau de sculpture.
Les bustes de Pierre et de Thomas Corneille ramènent ici le nom de Caffieri. Nous avons publié précédemment, à propos des tableaux qui ont servi de modèles au sculpteur, deux lettres qu'il adressa à la Comédie-Française, et qui renferment des
détails fort intéressants. Nous nous bornerons à les rappeler ici. Outre les bustes des deux Corneille, la Comédie possède encore plusieurs portraits sculptés par Caffieri.
Ainsi que nous l'avons déjà dit^ les relations de l'artiste avec les comédiens remontent à la mort de Piron,en 1773. C'est alors qu'il offrit, par l'entremise de Mole, de faire le buste de l'auteur de la Métromajiie, en échange d'une entrée à vie.
Le buste du poëte dijonnais est donc le premier qui ait figuré dans la belle collection du Théâtre-Français. Il fut achevé et livré en 1775. Caffieri a très-bien rendu dans son œuvre la physionomie sensuelle de Piron, ses yeux pétillants d'esprit, son menton à deux étages. Mais il nous est impossible de ne pas préférerià ce buste celui de Rotrou , où l'inspiration du sculpteur nous semble avoir été plus haute. Ce buste de Rotrou est certainement la plus enlevée des œuvres de Caffieri. La mine du poëte est fière; sa moustache galamment retroussée, son air cavalier, son large col de dentelles, rattaché par une torsade de soie dont les glands retombent sur un manteau à l'espagnole, en font un type achevé de gentilhomme. Caffieri a très-heureusement disposé les cheveux; tout en leur conservant une chute naturelle, il a su les écarter assez du visage pour lui ménager un cadre d'ombre. Grâce à cet artifice, la figure ressort et s'empreint d'un caractère à la fois gracieux et énergique. C'est bien ainsi que l'on aime à se représenter l'auteur de Venceslas, le grand citoyen qui mourut victime de son devoir. Il était à Paris, en effet, lorsqu'il apprit qu'une épidémie terrible ravageait la ville de Dreux, dans laquelle il remplissait les fonctions de lieutenant criminel. Il n'écouta que sa conscience et partit. La mort Pattendait.
Bien différent du Molière de Houdon, Rotrou est ressemblant. Une lettre de Caffieri, datée du 22 décembre 1783 , nous
fournit des indications précieuses à ce sujet. Parlant de ce buste, le sculpteur dit :
« Je l'ai fait d'après le tableau original qui m'a été prêté par M. de Rotrou, auditeur des comptes, arrière-petit-neveu du poète. Il a ajouté à ce service celui de me communiquer la généalogie de la famille des Rotrou, qu'il m'a prie de vous faire accepter pour servir à l'histoire du théâtre. »
Le 12 décembre 1782, Caffieri, qui semble prendre à tâche d'enrichir le musée de la Comédie, écrit encore :
« J'ai l'honneur de vous proposer de faire les portraits en marbre de Jean-Baptiste Rousseau et de René Le Sage, pour les entrées de ma nièce et d'un ami que je désire obliger. »
L'échange fut accepté pour le buste de Jean-Baptiste Rousseau seulement, et l'entrée à vie, donnée à l'artiste, fut attribuée à son ami en 1 787, dès que l'œuvre eut été livrée.
Quant à la nièce du sculpteur, elle dut attendre bien longtemps avant de jouir de cette faveur.
Nous n'avons retrouvé aucun document relatif au buste de La Chaussée, daté de 178^ ; et pourtant Caffieri écrivait volontiers.
A propos du buste de de Belloy, il y a toute une volumineuse correspondance dans laquelle se trouvent les passages suivants :
V 33 décembre 1788.
« Messieurs et Dames ,
m J'ai l'honneur de vous proposer le buste en marbre de feu de Belloy, de même grandeur et aux conditions que j'ai fait les autres, pour les entrées de M. le comte de BufTon, fils de feu M. le comte de Buffon, de l'Acadcmic française. »
Cette proposition — il faut bien le dire — ne fut pas acceptée sans difficulté. Les comédiens trouvaient qu'il y avait déjà trop de bustes de Caffieri dans leur foyer.
Le sculpteur se formalisa et répondit sur un ton aigre-doux par la lettre que voici :
« J'auray l'honneur de vous observer que le buste en question est tout prêt; qu'enfin, en convenant que M. de Belloy est digne de cet honneur, vous ne pouvés pas, j'ose le dire, en avoir une ressemblance plus frapante , actuellement qu'il est mort , que celle que j'ai l'honneur de vous offrir et qui est faite d'après nature , à moins qu'on en fasse le marbre d'après mon modèle, ce qui serait une indignité dont je ne crois capable aucun de mes confrères... »
Après avoir rappelé quels liens d'amitié l'unissaient à de Belloy, Caffieri répond au reproche d'avoir accaparé la majeure partie des bustes qu'il y avait à faire :
« J'aurai l'honneur de vous répondre à cela, que je n'ai jamais été au-devant de personne pour cette objet. Après que j'eus offert à la Comédie le buste de Piron, pour mes entrées, et que la Comédie eut manifesté le désir d'en avoir d'autres, aux mêmes conditions, plusieurs personnes s'adressèrent à moi comme ayant été le premier qui avait songé à ce moyen d'honorer la mémoire des auteurs célèbres qui ont illustré notre théâtre. J'ai fait, avec votre agrément, ceux qu'on m'a demandés. »
Les comédiens ne se laissèrent pas toucher par ce plaidoyer. Ils furent un peu ingrats envers l'artiste auquel ils devaient tant de bons offices.
Mais Caffieri était tenace. Il s'entêta. Le i) février 1792, il écrivit encore :
« Il y a douze ou quatorze ans que M. Buirette, comme héritier de feu M. de Belloy, son cousin, a vendu toutes ses pièces à MM. les comédiens français. Par le même traitement il a obtenu ses grandes
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entrées à ce théâtre , à condition qu'il donnerait i U Comédie le buste en marbre de feu M. de Belloy; depuis ce moment M. Buirette jouit de ses entrées, sans avoir satisfait à son engagement. »
Ce fut la dernière lettre du sculpteur. Six mois tprès, le 23 juillet 1792, les comédiens recevaient un petit mot de m nièce, leur annonçant que Caffieri, mort depuis un mois, lui avait légué en mourant le buste de M. de Belloy pour qu'elle put le leur offrir en échange de ses entrées.
Cette fois la proposition fut acceptée.
C'est un élève de Caffieri, c'est Foucou qui a sculpté le remarquable portrait de Rcgnard, qui se trouve dans le foyer public. Il faut reconnaître que Tartiste a été bien inspiré dans cette composition. La figure est belle et expressive. Le détail de Texccution ne laisse rien à désirer. La perruque bouclée, ondoyante et longue, est finement traitée. Les draperies sont hardies. Le mouvement général est bon.
Le }o janvier 1781, Foucou offrit de faire, en échange d'une entrée, un nouveau buste : « celui de Dufresny dont le caractère de tête est très-beau et que j'aimerais à faire, d'autant plus que j'aurais le secours d'une bonne estampe. »
A l'assemblée du 26 février 1781 , les comédiens discutèrent sa proposition. Depuis plus d'un an, le buste de Dufresny avait été commandé à Pajou. On se décida à demander à Foucou le buste de Dancourt.
C'est ainsi que le portrait de Dancourt, qui n'est pas une œuvre ordinaire, figure dans la galerie des bustes.
Le buste de Destouches est dû au ciseau de Pierre-François Berruer. Il compte parmi les meilleures œuvres de ce sculpteur, auquel le théâtre de Bordeaux doit ses belles statues de Polymnie, Thalie, Melpomône et Terpsichore; Berruer était à l'apogée de son talent quand il fit cette composition en 1781. Son Des-
touches est beau ; il a des traits distingués, un sourire particulièrement bon et spirituel. Sa perruque n^est pas frisée comme celle de Regnard, elle descend simplement en mèches et en boucles pendantes.
D'Huez a copié, en 1778, le buste de Crébillon, que l'on voit au foyer, sur un buste que Lemoyne avait fait en 1760, diaprés un portrait de Quentin de La Tour. Pour n'avoir pas le mérite de l'invention^ d'Huez n'en a pas moins celui de l'exécution, et l'exécution est parfaite. Le masque accusé de Prosper Jolyot de Crébillon dénote un caractère ferme. Les sourcils froncés lui donnent l'air dur. Et cependant l'auteur de Rhadamiste était bon; mais il se plaisait à ne mettre en scène que des sujets terribles. « Son génie nous asservit, dit un de ses biographes; mais c'est en tyran, à force de nous faire trembler et d'étaler à nos yeux le carnage et l'horreur. »
Le buste de Racine a été sculpté en 1 779 par Simon Boizot, qui a fait aussi la statue de Racine placée dans le vestibule de l'Institut.
Encouragés par l'exemple de Cafïieri, tous les grands sculpteurs de la fin du xviii" siècle vinrent mettre leur talent au service des comédiens. Augustin Pajou , surnommé par ses contemporains le Restaurateur de l'art statuaire, ne fut pas le dernier à faire des offres qui furent acceptées avec empressement. Le 22 octobre 1779, il écrivit aux comédiens une lettre qui commence ainsi :
« Tout le monde sçait combien votre compagnie désire rassembler sous ses yeux et sous les regards du publique les bustes des grands hommes qui ont illustré la scène française, dont elle représente tous les jours les chefs-d'œuvre... »
Pajou termine en remerciant les comédiens de lui avoir donné à faire le buste de Dufresny. Foucou trouvait que c'était
un beau sujet à traiter. Pajou lui a donné raison en exécutant avec sa fermeté et sa pureté ordinaires le portrait de Dufresny qui termine la collection exposée dans le foyer de la G>médie.
On le voit, tous ces bustes de grands hommes sont signés par des noms de grands artistes, et partout le ciseau est à la hauteur du modèle.
Une autre remarque : tous les marbres que noos venons d'énumércr ont complètement perdu aujourd'hui la crudité du marbre neuf pour prendre cette blancheur adoucie que Canova obtenait artiHcicllcment. Le temps a estompé les creux et donné, suivant les indications du sculpteur, delà vie aux chairs et de l'expression aux regards; il a fuit sa grande distribution de lumière et d'ombre, et achevé, en maître, l'œuvre de l'artiste. Contrairement aux marbres frileux qui s'effritent et se gercent pendant les nuits d'hiver, ceux-là , maintenus dans une atmosphère favorable , ont toujours gagné en beauté et en douceur. Ils sont aujourd'hui plus admirables qu'au jour de leur création.
Avant de quiiicr le loyer, arrcions-nous devant la vaste cheminée de marbre blanc qui le décore. Cette cheminée est un véritable monument, dont le fronton est destiné à recevoir l'image du prince ou du principe régnant. C'est assez dire que le couronnement de Tédificcvarie assez souvent.
Le buste mobile du fronton n'est heureusement pas le seul ornement de la cheminée. Elle est décorée par un bas-relief, qui représente le couronnement de Molière. Le buste de Molière, placé sur un piédestal^ occupe naturellement le milieu de la scène. De chaque côté, s'avancent, portant des couronnes d'immortelles, les types éternels de ses comédies, Célinjène, Agnès, le Malade imaginaire, Tartuffe, le Misanthrope, Mercure, Scapin, Léandre, le Bourgeois gentilhomme, Mme Pernelle; on ne compte pas moins de seize personnages très-habilement groupés.
deux par deux ou trois par trois. Cela est très-bien comme composition; mais il est regrettable qu'aucun des types de la comédie mis en scène ne ressemble à Toriginal. L'artiste se proposait, paraît-il, de faire de ce bas-relief une série de portraits. On ne reconnaît dans son défilé que M. Provost.
Notre visite au salon est terminée, il ne nous reste plus qu'à parcourir la galerie qui lui fait suite.
Là nous trouverons les bustes de Le Sage par Desbœufs (1842), de Diderot par Lescorné (18^3), de Sedaine par Gat- .teaux (1843), de Beaumarchais par Mathieu Meusnier fi8^2), de Gollin-d'Harleville par Oliva (1868), et enfin les quatre derniers bustes placés : Scribe par M"° Fanny Dubois-Davesne (186^), Alfred de Musset par Mezzara (1867), F. Ponsard par Franceschi (1869), et Marivaux par M"'= Fanny Dubois- Davesne (1874).
Parmi les plus curieux, notons le buste de Diderot^ qui se distingue par le caractère antique de la tête. Malgré la cravate à effilés et le gilet moderne, on le prendrait pour un romain.
La figure de Collin-d'Harleville, maigre^ jeune, inspirée, est vraiment saisissante. C'est un marbre devant lequel il y a toujours du monde.
Musset surtout, Musset le poëte aimé, qui revit dans Pœuvre de Mezzara, reçoit chaque jour de pieuses visites. Souvent des groupes s'arrêtent pour le contempler; aucune physionomie ne reste indifférente alors. Les unes s'assombrissent, les autres s'éclairent : double hommage de regret et d'admiration.
Au bout de la galerie s'élevait autrefois la fameuse statue de la Tragédie par Clésinger. Elle a été remplacée , au mois de juin 1 877, par la statue de George Sand, due au ciseau du même artiste. Cette œuvre date de trente et quelques années. M'^^Sand
y est représentée dans toute la force de l'âge — on pourrait presque dire de la beauté. — Elle est assise sur une sorte de chaise curule, en costume grec et les pieds nus. Cette sutue appartenait à M. Emile de Girardin, qui a bien voulu la céder au directeur des Beaux-Arts, afin que le musée de la Comédie possédât un beau portrait de l'auteur du Marquis de Villemer.