FOYER PUBLIC
Regnard, par Foucou (marbre) 1 77g
Molière, Houdon — 1778
Dancourt, Foucou — 1782
Th. Gorneille, Gaffieri — 1785
Baron, Fortin — 1802
Grébillon, d'Hus(d'Huez) — 1778
Gresset, Fortin — »
Racine, Boizot — ^779
P. Gorneille, Gaffieri — ^777
Voltaire, Houdon — 1778
Rotrou, Gaffieri — 178^
Ainsi, en 181 5, le musée de la Comédie ne comptait que 1 2 toiles et vingt marbres. Son catalogue général n'aurait pas exigé plus de trente-deux numéros. La qualité des œuvres suppléait, il est vraij au défaut de la quantité.
Les vingt-cinq premières années de notre siècle ont été remplies par trop d'événements militaires et politiques pour qu'il ait été possible de songer au musée de la Comédie-Française. 11 fallait être Napoléon, ce triple génie, pour dater de Moscou un décret relatif aux théâtres de Paris.
Jusqu'en 1826, les choses restèrent donc à peu près dans le même état. Le catalogue ne subit aucune modification notable.
Il en fut autrement quand la période tourmentée et violente eut fait place à une phase plus tranquille. Le public inoccupé se jeta dans la mèlcc des classiques et des romantiques. 11 y eut un grand brassemcnt d'idées anciennes et nouvelles. Les mots : forme, art, talent^ génie, redevinrent à la mode, et la collection du Théâtre- Français dut à ce courant de reconquérir la faveur publique.
Picot , le peintre , offrit le premier aux comédiens son portrait de Talma si vivant, si expressif. Son exemple fut suivi. Les dons de tableaux recommencèrent. Ils prirent, surtout à partir de 1 8)0, un grand développement.
En 1845, on dressa un nouvel inventaire des tableaux que l'on compléta en 1 847 par un inventaire des marbres.
Ces deux documents permettent de constater les progrès du Musée.
Le nombre des bustes s'est élevé à trente-deux. Il y a, en outre, au Théâtre, deux statues : celle de Voltaire dont on connaît déjà la provenance, et celle de Talma que la Comédie a achetée le 29 mars 18)7 à David le sculpteur, moyennant une somme de 4,000 francs.
Cela porte à trente-quatre le nombre des marbres, qui était de vingt en 1815.
Les bustes acquis de 1830 à 1847 sont ceux de :
Marie-Joseph Chénier, par David. | Le Sage, par Desboufs..
Casimir Dclavigne, David. I Marivaux, Fauoinit.
André Chénier, par Etex.
Andrieux, Elshoet.
Picard, Dantan aîné.
Sedaine, Gatteaux.
Ducis, par Taunay.
Beaumarchais, Gois.
Duval, Barre.
LuUi, (?) CoYSEvox.
A propos de ce dernier buste qui est porté sur le catalogue de 1847 comme étant celui de Lulli, il est utile de dire qu'il ne représente nullement le chef des petits violons. C'est le buste de Goysevox fait par lui-même.
Si la sculpture s'est développée, la peinture a pris un accroissement encore plus grand. Il n'y avait que douze toiles au foyer des artistes en 181 5 ; en 184J, nous en comptons :
26 dans le foyer des artistes.
10 dans la salle du comité.
26 dans le cabinet du commissaire royal.
7 dans la salle d'attente.
2 au secrétariat.
9 non classés.
Total 80 tableaux.
Parmi les toiles acquises de 181^ à 184^, il en est qui sont signées par Nattier, Santerre, Picot, Pinchon, Geffroy, M"" Adèle de Romance-Romany, Lagrenée, Sicardi, Cavalli, C. Boullanger, E. Fragonard, Coignet, Justin Ouvré, Beauvallet, Ansiaux, etc. etc.
Notons aussi l'un des tableaux les plus curieux du Musée : les Farceurs français et italiens, peints en i6yo, offert par M. Lorne à la Comédie-Française en 1839.
Malheureusement toutes ces toiles ne sont pas des portraits. On trouve dans le nombre des tableaux de genre et des paysages qui n'ont aucun rapport avec Fart dramatique.
En outre de ces quatre-vingts toiles, la Comédie possède un assez grand nombre d'aquarelles, de dessins, de gravures et de lithographies. Elle a des petits sujets traités soit au crayon,
DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE. I f
soit au pinceau, par Dccamps, Gdniole, Lami, les deux Johannot, Dcsuiné.
Le désir d'accroître leur collection a fait , on le voit, un peu perdre de vue aux artistes de la Comédie- Française le but primitif de leur Musée. Ils ont accepté des sujets de fantaisie, des crayons, des aquarelles, toutes œuvres auxquelles les noms de leurs auteurs donnent une valeur incontestable, mais dont le grand défaut, selon nous, est de se trouver fort mal à propos dans une collection qui ne devrait être formée que de portraits d'auteurs ou d'acteurs.
Les commissaires impériaux et les gentilshommes du roi, qui furent chargés de la surveillance de la Comédie sous le premier Empire et la Restauration , avaient négligé de s'occuper du Musée. Le baron Taylor, nommé commissaire royal en i8)o, Jouslin de La Salle qui reçut le titre de directeur le I" décembre 1834, et ses successeurs, Vedel, ancien caissier du théâtre, Buloz, ancien commissaire royal, s'en occupèrent davantage. Ces deux derniers professaient pour les arts une passion malheureuse. C'est à eux que l'on doit en grande partie Tintroduction de quelques toiles médiocres et d'une authenticité douteuse.
M. Lockroy fut nommé directeur en 1848. Après lui deux intermédiaires, dont l'un est M. Seveste, se succèdent. Nous ne croyons pas que ces trois directeurs se soient fort inquiétés de développer la galerie du théâtre.
En 1850, le titre de directeur fait place à celui d'administrateur général. M. Arsène Houssaye en est le premier revêtu et le conserve jusqu'en 1856.
L'arrivée de M. Arsène Houssaye à la Comédie fut une bonne fortune pour le Musée.
Un des premiers soins du nouveau directeur fut de revoir en détail les collections de la Comédie. Une de ses premières pcn-
l6 LE MUSÉE
sées fut de demander à TÉtat de traiter le Musée-Molière comme les autres musées et de lui accorder une subvention qui lui permît de s'adresser aux meilleurs artistes pour obtenir des oeuvres nouvelles et dignes de celles que possédait déjà le Théâtre- Français.
Au mois de septembre i8j2, l'administrateur général de la Comédie écrivit à M. Romieu, alors directeur des Beaux-Arts, non pas un rapport, mais une lettre étincelante de couleur, dans laquelle il lui exposait l'état des collections , et ce qu'il serait convenable de faire en leur faveur. C'est une des meilleures pages de l'écrivain qui cisela la Galerie du xvni' Jiècle ; comme c'est en même temps un document précieux pour l'histoire du Musée, nous n'hésitons pas, malgré sa longueur, à citer cette lettre entièrement :
LETTRE A Monsieur Romieu, directeur des Beaux-Arts.
Septembre i852.
« Vous m'avez demandé pour le ministre un rapport sur les musées de la Comédie; j'aime mieux causer tout simplement avec M. de Persigny comme avec vous, car il a le temps de causer et il n'a pas le temps, après tant d'ennuis officiels, de lire un rapport officiel.
« Entrons donc d'abord , comme le public , dans le musée des marbres.
« Deux historiens célèbres qui ont pensé, fort justement, que l'histoire doit promener son regard studieux sur les chefs-d'œuvre des arts et des lettres comme sur les événements pohtiques,
M. Thiers et M. Guizot, ont exprimé avec beaucoup de vérité les divers caractères de la peinture et de la sculpture depuis le commencement du siècle. C'est M. Thiers qui, le premier, a venge l'école vraiment française, l'ccole de la palette, contre les pédants de la ligne sans couleur. C'est M. Guizot qui, le premier, a dit que David et ses disciples avaient contrefait sur la toile la sculpture antique, sans môme comprendre la sculpture française. Les deux historiens, qu'on ne doit pourtant point accuser ou louer de romantisme, ont donc rendu justice ù l'ccole du dix-huitième siècle, dans un temps où l'art du dix-huitième siècle était honni.
« Le dix-huitième siècle a été la grande période des portraitistes, sculpteurs et peintres. En forçant un peu les dates il commence, pour la sculpture, avec Girardon, Coysevox et Coustou; il prend en route Bouchardon, Lemoine, Falconnet, Pigalle, Pajou, Caflieri, Allcgrain, Houdon; beaucoup d'autres moins connus, comme Foucou. Pour la peinture, le dix-huitième siècle est tout aussi éblouissant par la renommée de ses portraitistes : Rigault, Largillière, Watteau, Nattier, Van Loo, Boucher, Greuze, Vcstier, mais il faudrait en nommer vingt!
« Presque tous ces maîtres peuvent être étudiés dans les deux foyers de la Comédie- Française. Les sculpteurs surtout y sont admirables par la vie, l'intelligence et le ciseau ; on peut dire qu'ils avaient de la tète et de la main. Quoi de plus beau que ce Molière et ce Voltaire par Houdon! que ces deux Corneille par Caffieri! Et ce Rotrou, qui n'est pas un buste, qui est un dieul Et tous ceux qu'a signés ce ciseau d'or! On pourrait dire comme Rembrandt : « Et nous aussi, nous avons nos antiques! » Qu'on parcoure tous les musées de l'Italie, qu'on fasse encore des fouilles en Grèce, et, quelles que soient les trouvailles inespérées, on finira par reconnaître que jamais l'art de sculpter n'a atteint le but avec plus de vérité et plus d'idéal.
ft C'est l'homme, mais c'est l'àme. Comme ce Molière et ce Voltaire nous forcent à la méditation 1 II y a là toute l'image et tout le caractère de deux siècles dans la physionomie de ces deux hommes qui ont plus combattu pour l'humanité que tous les héroïsmes de leur temps. Ce qu'il y a de plus beau, ce qu'il y a d'admirable, c'est que Houdon les a faits contemporains de tous les siècles : Molière, par le sentiment de la passion et de la mclan-
colie; Voltaire, par le front armé d'idées, par la bouche armée d'esprit.
« Caffieri , lui aussi , sculptait d'une main rayonnante ; il prenait du génie pour représenter le génie. Qui ne s'est arrêté , tout émerveillé de la grandeur de l'homme, devant la tête de Rotrou ! Il y a du dieu là-dedans, comme je viens de le dire. On sait sa vie : tout un sacrifice jusqu'à la dernière heure. On a parlé de l'Apollon du Belvédère, comme la plus haute expression du beau illuminé par le génie; pour moi, c'est le marbre de Rotrou, que dis-je, le marbre! c'est la vie elle-même , c'est la poésie qui rêve, c'est la passion qui se souvient, c'est l'héroïsme qui veille. Voilà le dieu de l'art moderne. Heraclite a dit : « Les dieux sont des hommes immortels , « et les hommes sont des dieux mortels. » Certes, Rotrou était un de ces hommes-là. Voilà pourquoi Caffieri a été bien inspiré de jeter la flamme sur ce marbre, comme il a été bien inspiré aussi de donner au grand Corneille le caractère plus calme de la méditation. Mais, quoique tout à sa pensée, voyez comme le poëte de Cinna montre sa fermeté; il pourra mourir pauvre, mais il mourra fier. Pour La Fontaine, c'est le bonhomme des fables, un génie qui s'ignore, qui se renferme.
« Pajou ne fut pas un maître , mais il a signé un Dufresny qui ne trahit pas cette tête charmante et moqueuse. C'était le petit-fils de Henri IV et de la belle jardinière d'Anet, qui, sans doute, n'était pas une petite-fille de Diane de Poitiers. Que d'amours perdus et de roses effeuillées exprime le sourire de ce poëte qui fut le premier des bohémiens.
« Il faudrait s'arrêter devant tous les bustes. Saluons Regnard par Foucou. Le sculpteur a bien compris ce maître railleur, qui a commencé dans la légende française la série des Don Juan, je veux dire les Don Juan byroniens. Il a eu en Algérie son Haydé. Cent ans avant Byron, il a vécu la vie de Byron. Si Foucou ne lui eût ajusté la perruque Louis XIV, vous auriez tout Byron dans ce buste : la lèvre voluptueuse et enivrée , la narine ouverte et impatiente, l'œil hardi et nourri d'éclairs.
« Mais il ne faut pas admirer tous les bustes du foyer, quel que soit notre amour pour les auteurs dramatiques. Je salue Racine dans ses chefs-d'œuvre, mais non pas dans son marbre. Si vous voulez voir de mauvais bustes, regardez ceux des sculpteurs du dix-neu-
DE LA COM^IDfE-FRANÇAlSE.
vièmc siècle. On a très-bien remarqué que cette dpoque héroïque de Napoléon , « époque de bronze et de marbre' • , n'a pas produit un seul sculpteur. Aussi il faudrait refaire les bustes de Le Sage, de Marivaux, de Beaumurchnis.
u Je ne parle pas de ceux qu'on n'aurait pas dû faire du tout, comme Duval , Andricux et les autres de la mâme trempe. Aux auteurs de passage, il ne faut que des bustes de neige.
« Souvent, mon cher Romieu, mon vrai spectacle, si on joue les Andricux d'aujourd'hui , c'est une promenade dans la galerie des bustes, CCS Champs-Elysées de la Muse dramatique, où j'évoque tant de souvenirs et tant de symboles. C'est mon Parnasse de Raphaél, avec Molière pour Apollon, et Rotrou pour Jupiter. Ce que j'aime dans ces illustres morts, c'est qu'ils ont tous plus ou moins fait des chefs-d'œuvre avec leur esprit, et qu'avec leurs figures ils ont encore donné à Houdon, à CafReri, à Lemoyne, ù Foucou un prétexte à faire des chefs-d'œuvre.
« Je te salue, Molière, malade imaginaire des maladies de l'âme, misanthrope mort d'avoir trop aimé, médecin malgré toi des folies de ton siècle! Je te salue, Voltaire, 6 toi qui as tout dit, excepté le mot de la comédie ! Comme te voilà vivant encore, malgré la neige des ans et la glace du marbre I Tu ne croyais pas au diable, parce que tu ne croyais pas à toi; mais n'étais-tu pas le diable immortel? Et toi, diable d'argent et de vif argent, Beaumarchais, Figaro qui cachais Chérubin , malin comme Suzanne, rusé comme Basile et passionné comme Almaviva! Et toi, Rcgnard, Don Juan avant la lettre, toi qui n'as écrit des comédies que comme \e post-scriptum de ta vie amoureuse! Voilà le doux Racine, Racine au repos,
' C'est Thoré qui dit cela; il a dit aussi du buste de Moliire : i II est formé à l'image de Dieu, suivant le symbole de la Genèst. Kt comme les Athéniens reconmandaient à leurs femmes, afin qu'elles procréassent de beaux enfants, d orner leurs maisons avec les statues des gladiateurs et des héros, de mime on pourrait conseiller aux matrones de notre temps de placer dans leurs alcdves le portrait de Molière Le* générations futures y gagneraient sans doute en be.tuté physique et morale. •
marié et père de Louis Racine, ne songeant plus à M^^^ de Champmeslé, cherchant à ressembler par l'arrangement de sa perruque à son roi , qui , tout à l'heure, va le décapiter d'un regard ! ô Pierre Corneille, que tu as raison de ne pas hanter Louis XIV , et de ne connaître que les royautés du passé 1 Pauvre de Belloy, toi aussi tu faisais des tragédies , toi aussi tu fus porté en triomphe , toi aussi tu mourus de misère ; mais tu ne t'appelais pas Pierre Corneille, ni même Thomas Corneille ! Pendant que tu faisais des tragédies oubliées, ce doux et fin Nivelle de La Chaussée faisait des comédies dont on ne se souvient guère : mais il a laissé une tête charmante dans le musée des auteurs ! Voilà Piron qui regarde Gresset : lequel est le plus métromane? lequel est le plus méchant ? Ils ont fait les deux meilleures comédies de leur siècle , au point de vue d'Aristote et de la Harpe ; mais si on me permet de parler en prose, j'aime mieux Turcaret et le Mariage de Figaro. Que faites-vous là, Destouches, si glorieux de vos protocoles et de vos comédies ! Vous n'êtes pas beau à voir, et vous n'êtes pas amusant à entendre. Comme il m'agrée mieux, ce vif Dufresny, qui me parle tout une heure sans faire jabot, quoique sa blanchisseuse lui en ait donné le droit! Je fuis de terreur, ô Crébillon, devant ta coupe d'Atrée, et je tombe dans les bras de La Fontaine, qui me verse son esprit champenois dans sa Coupe enchantée! Divin et profane La Fontaine 1 toi qui chantes sur les berceaux et qui égayés les derniers crépuscules 1 Marivaux est là qui sourit de Sedaine 1 Sedaine est là qui sourit de Marivaux ! Ils sont aux deux points extrêmes de l'art dramatique ! L'un est arrivé au but par la ligne droite, l'autre par le chemin des écoliers! mais ne sont-ils pas arrivés tous les deux!
« Il y a là beaucoup de bustes que je ne connais pas, parce qu'ils sont mal sculptés. Parmi les ennuis de la célébrité , celui-là n'est pas un des moindres qui consiste à être exposé , par un portrait posthume, sous une figure qu'on n'avait pas.
DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE. 2f
( Il y a ù la Comédie-Française trois musées, les portraits des Comédiens, depuis l'origine de la comédie ; la galerie des bustes, enfin les poCtes de la salle du Comité. Quiconque est venu à Paris sans avoir pénétré dans ses trois sanctuaires de l'art dramatique a été à Rome sans visiter le Vatican. La Comédie-Française, n'est-ce pas un Vatican profane ?
€ Si, dans un cntr'acte égaré dans les labyrinthes de la Comédie- Française, vous demandez votre chemin à quelque petite-fille de Molière, elle vous conduira d'un air malicieusement ingénu tout droit au foyer des acteurs, ce fameux foyer dont on ne franchit guère le seuil sans terreur : car ce n'est pas le parterre seulement qui a le privilège des sifflets; les comédiens se donnent la comédie dans leur foyer aux dépens de ceux qui s'y aventurent.
« Ce foyer est tout un musée ; on y retrouve les comédiennes de trois siècles, depuis Champmeslé jusqu'à M"* Brohan. Celles qui vivent de la vie réelle sont-elles plus vivantes que celles qui vivent par la peinture et par la tradition ? Où commence et où finit le rêve ? En entrant, on salue du même coup de chapeau M"" Rachel et M"" Clairon : M"" Clairon tout aussi éloquente dans son sourire que Rachel dans sa moqueuse périphrase.
« Elles- sont toutes là, vivantes encore et souriantes sous le prisme éternellement gai de leurs folies d'autrefois, ces Donnes fortes en gueule de Molière, ces Martons presque sentimentales de Marivaux, ces Suzannes trop spirituelles de Beaumarchais et ces Victorines attendries de Sedaine 1 Là elles jouent de l'éventail, ces grandes coquettes qui jouent du sceptre depuis M"" Molière jusqu'à M""Plessy! Là elles se dispersent sous les ramées, ces ingénues qui fuient l'amour parce qu'elles le cherchent ; ces Psychés-Agnès, ces Galathées-Fanchettes qui prennent des leçons et qui en donnent ! N'avez-vous pas reconnu ces pleureuses et ces furies, ces tempêtes incarnées, ces symboles illustres de la passion qui s'appellent Champmeslé, Lecouvreur, Gaussin, Clairon, Rachel ?
« Plus d'une fois, quand j'étais seul, j'ai prié les princesses de l'an-
cienne comédie de descendre un instant de leur cadre et de venir me conter ce qui a été la joie et le tourment de leur vie. Et toutes sont venues avec les déesses des forêts de l'Opéra. Et toutes m'ont conté leur histoire. Gaussin m'a parlé d'Helvétius et m'a présenté à M"° Sainval, qui a dansé sur ses larmes avec la bouche en cœur. M"^ Dangeville m'a dit : « Écoutez Clairon, qui est un philosophe. » Je n'aime pas les philosophes à rubans, surtout M^^"' Clairon, qui ne contait pas, qui dissertait. Elle voulait prouver que tous les grands comédiens doivent avoir pris leurs degrés en Sorbonne. Je me moquais de ses paradoxes avec M^^^ Dumesnil, qui ne consultait pour bien jouer que l'oracle d'une bouteille de vin. M"" Lange, en costume de chasseresse, se mêlait au débat; s'il faut l'en croire, ce sont les beaux yeux qui jouent la comédie. M'^'' Dangeville affirmait qu'il n'y a que celles qui n'ont pas de talent qui jouent des yeux. Ce n'était pas l'opinion de M''® Mars, qui avait la coquetterie de l'amour et la coquetterie de la scène! M"" Lecouvreur disait que les cendres de la comédie sont dans l'urne qu'elle tient contre son cœur! M™'' Favart, la chercheuse d'esprit, disait à IVP^^ Lecouvreur qu'elle aurait mieux fait d'inhumer la maréchale de Saxe dans son urne que d'y ensevelir la tragédie. M^^" de Champmeslé leur chantait à toutes, d'une voix un peu solennelle qui sentait son grand siècle, que la comédienne la plus savante est celle qui ne sait que son art. « C'est celle qui ne sait que son cœur, » ajoutait M'^'^ Gaussin.
« Et ainsi, de propos en propos, je voyageais à travers ces deux siècles, jusqu'au moment où la comédie contemporaine m'apparaissait sur la toile savante où Geffroy l'a représentée. Car les voilà, les gaies et les folles, les graves et les affligées, Jeanne qui rit et Jeanne qui pleure. C'est M"^ Mars qui fait les honneurs du salon de Célimène, mais tout le monde y est chez soi.
« Je ne suis jamais entré sans un sentiment de respect et de tristesse dans la salle du Comité de lecture, ce Campo-Santo de tant de jeunes espérances, cette Nécropolis de tant d'œuvres mortes
à leur premier cri ! Mais les jeunes gens qui tombent sur ce champ de bataille, sous le regard sympathique ou railleur des oTeux, ne sont-ils pas consolés par avance de leur défaite, en voyant combien peu dure le travail d'une ge'nération ? Ce fin et vif Dufresny, on ne le )ouc jamais! Regnard, ce rire étincclant, on n'en rit plus! Crcbillon le tragique n'arrache plus de larmes ! Thomas Corneille, à qui il aurait fallu vingt théâtres, est maintenant solitaire au milieu de ses œuvres délaissées, comme Ariane sur son rocher I Et Ducis ? que fait-il ? on n'en sait rien. Mais vous-mime. Voltaire, vous qui vous êtes cru Shakspeare, Molière et Racine, vous qui avez tenu tant de place sur la scène de la Comédie-Française, sur la scène du monde et sur la scène de Ferney, vous feuilletez Nanine ; mais qui donc, au Comité, se souvient de Sémiramts > O postérité dédaigneuse, tu inscris le nom dans le temple, mais sous les autels que tu dresses il y a toujours de la place pour un tombeau I
« Comment voulez-vous qu'on croie à ces juges d'une heure, quand le jugement des siècles a eu tort I Un jeune po<!te trouve assemblés pour décider de son sort poétique MM. Geffroy, Samson, Beauvallct, Régnier, Provost, Got, Bressant, Delaunay, sous ma présidence si nous sommes au milieu du siècle. Quel que soit i'arrèt, il est révocable. Et cependant si les portraits descendaient de leurs cadres pour prendre part au scrutin, si Molière qui a devine Racine, si Racine qui a deviné Campistron, si Corneille qui comprenait Rotrou; si Crébillon, censeur royal qui signait des billets de faveur pour la postérité; si Marivaux qui s'est presque compris lui-même, si Piron qui ne voulait pas comprendre Voltaire, si tous ensemble ils venaient discuter sur l'œuvre de l'inconnu, savez-vous ce qu'ils feraient ? Ils se tromperaient !
f On dit communément de tel endroit fâcheux : t Je ne voudrais pas y être en peinture! • Certes, c'est au Comité du Théâtre- Français que le proverbe a raison ! Comme je plains toutes ces belles intelligences qui ont, durant leur vie, entendu débiter tant de sottises, et qui sont condamnées à ce métier d'écouteurs posthumes !
< Maintenant, ils sont là comme des vainqueurs dans une forteresse prise d'assaut, se rappelant encore toutes les angoisses du siège, toutes les périlleuses aventures de la première représenta-
tion ! Les voilà passés au rang des demi-dieux, mais force's d'assister toujours aux e'preuves des simples mortels ! Toutefois Racine évoque plutôt les pompes de Versailles que les fêtes de l'hôtel de Bourgogne ! Voltaire, encore couronné de sa jeunesse, ne se soucie pas des couronnes d'Irène ! Regnard a l'air de se rappeler son dernier coup de lansquenet, Molière pense à sa femme, Dufresny à sa blanchisseuse et Marivaux à M"" Sylvia. Crébillon, drapé à la romaine, se croit sur le forum, et Ducis, couvert de fourrures, traverse, le front nuageux, le pays d'Hamlet et de Macbeth ! Seul le vieux Pierre Corneille est tout à sa tragédie !
« Quel beau portrait que ce Pierre Corneille, majestueux et triste dans son manteau troué ! Comme il renvoie à leur théâtre de société ces messieurs bien habillés, Duval, Colin d'Harleville et Andrieux, qui ont cru dans leur temps qu'ils étaient chez eux dans la maison de Molière !
« Les misanthropes et les misogynes auront beau crier, les petits Bossuets d'à présent auront beau renouveler les anathèmes de Bossuet le Grand contre la comédie et contre les comédiennes, le goût du jour est aux héros et aux héroïnes du théâtre. Ils ont pour eux cet attrait de la fréquentation quotidienne qui reste après tout la plus invincible loi des affections humaines. On les voit tous les soirs, vêtus de leurs plus beaux habits, parlant un idéal langage, obligés à l'urbanité et del'urbanité tirant un moyen de domination. Ils ont été patronnés devant le tribunal des siècles par les plus éloquents plaidoyers, et comment réfuter ces avocats incomparables, Aristophane, Plaute, Shakspeare, Corneille, Molière, Voltaire, Victor Hugo ? Aussi chaque accident intéresse dans ce roman compliqué des ouvriers de la fiction ; le charriot de la Rancune et de M*i° La Caverne y a son prix, comme le vaisseau qui emportait Jenny Lind conquérante vers la terre de l'indépendance — et des dollars! Aussi les écrivains qui discourent d'Hermione ou de Marguerite Gautier sont les écrivains en faveur. Il manque plus d'une comédienne et d'un comédien à la Coniédiç.
c Vous êtes là, rayonnantes de vos inipiratiom si diverses, joyeuses de vos triomphes presque pareils, 6 vous les trois déesses de l'Olympe tragique aux trois cimes! ô Rachel 1 6 Georges I ô Ris* tori ! Le drame, c'puisd de douleurs, sanglote sur les notes graves qui sortent de cette ûme énergique. M"» Guyonl de cette Ame vaillante, Lia Kclix. La comédienne prodigue ses sourires, ses concctti, ses gracieuses et folles attitudes sous l'aimable apparence de M"* Aagustine Brohan. Richclieu-Fretillon se glisse dans tous les boudoirs et dans toutes les mansardes pour la plus grande gloire de M"* Virginie Dcjazet, Richelieu et Frétillon tout ensemble. Ravel pini" Grassot glousse! Frederick se drape dans ses royales guci>< Mélinguc campe le poing sur son épéc, Bocage arme ses lèvres de sa plus amcre ironie ! Ouvrez l'oreille, ouvrez les yeux aux battements de ces quatre ailes qui se frôlent : Jovita-Rosati vient de rencontrer dans la patrie aérienne sa rivale Orfa-Cerrito ! Laissez passer la finesse sobre de Régnier et la verve abondante de M°« Ugalde ! Acceptez les gaietés dédaigneuses de Bressant et les tristesses enthousiastes de La Fontaine ! Accueillez ces deux vignettes délicates, Eugénie Doche, blonde, effilée, charmante, une élégie de keepsake, l'Ophélie d'un Livre de Beauté \ et la brune Fargueil, la passion sous la raillerie ! Souffrez le bouffon Arnal auprès de la pythonissc Cruvelli ! Accordez votre pitié aux tortures de M"»" Stolz, âme errante, corps exténué, damnée de l'enfer de la mélodie, et rappelez votre gaieté quand Marie Cabel, cette grisette de génie, battra le trille de sa ronde des Fraises 1 M"* Marie Laurent, passionnée, éloquente, dépensière de sa force et de ses larmes, vous raconte les angoisses d'une maternité inconsolable : pleurez ! M"" Viardot vous initie au principe de son art savant, mystérieux, sacerdotal : saluez ! Fechter vous offre, comme Bressant et Brindeau, le séduisant modèle du dandysme : étudiez, successeurs de Brummell Boutin incarne les joies et les tristesses, les ridicules et les grandeurs de l'ouvrier, toute une odyssée des faubourgs : comparez, admirateurs de Tiercelin !
( Pour ceux qui savent lire dans la physionomie, les portraits sont d'excellents livres d'histoire. — Je ne parle pas seulement des portraits historiés qui, par leurs accessoires, peignent toute une époque au point de vue des ameublements, des costumes, des modes, — je parle de l'homme même. Dans une seule figure, si elle est marquée
du sceau de l'intelligence, je de'couvre les passions, les idées, les aspirations de toute une pe'riode. Le portrait de Voltaire jeune a toute la folie railleuse de la Re'gence; vieux, quand Houdon saisit son âme, n'est-il pas l'image de ce dix-huitième siècle qui tombe en ruines en riant de tout ? il n'y a encore qu'un historien de Richelieu, c'est Philippe de Champaigne.
« Je viens vous prier, mon cher Romieu, de consacrer une toute petite part du budget des beaux-arts aux deux muse'es de la Comédie-Française, celui du foyer des acteurs et celui du foyer public. Il ne faut pas que les auteurs dramatiques, non plus que les comédiens, soient morts pour qu'on songe à les peindre et à les sculpter.
« Ce que je vous demande surtout, c'est de confier les figures de Hugo, de Dumas, de Musset, de Vigny, de Scribe, d'Augier, de Ponsard, comme de Rachel, de Samson, de Provost, de Régnier, d'Augustine Brohan, de M™^ Plessy, à des portraitistes hors ligne en marbre et en couleur ; car depuis un certain nombre d'années le musée du théâtre s'est appauvri par des œuvres au-dessous du médiocre, si le pire ne vaut pas mieux que le médiocre.
« M. Ingres, qui ne sait comment me remercier de ses entrées et surtout de celles de M™" Ingres, ne demande qu'à faire le portrait d'un comédien. Eugène Delacroix va tenter de peindre M'^" Rachel en muse de la Tragédie. M. Henry Lehmann peindra M"*^ Brohan. M. Clésinger demande à sculpter tout le monde. Aucun de ces beaux portraitistes ne parle d'argent ; mais il ne faut pas compter sans l'hôte, a dit M"* Brohan dans son dernier proverbe.
« Arsène Houssaye. »
Après avoir pris connaissance de cette lettre , le directeur des Beaux-Arts répondit officieusement à M. Arsène Houssaye, qu'un musée qui inspirait d'aussi belles pages méritait toute la sollicitude du gouvernement; qu'il était prêt, pour sa part, à
prélever sur le fonds des commandes une vingtaine de mille francs pour faire exécuter des statues et des tableaux. Cependantj ajoutait M. Romicu, puisque « tous ces beaux poruaitistcs ne parlaient pas d'argent », il n'était peut-être pas bien utile de placer la question sur le terrain financier. La somme de vingt mille francs disponible était bien petite pour payer toutes CCS gloires. Il y a des cas oU « rien > est plus offrable que « peu ».
M. Arsène Houssaye entra résolument dans la voie qu'on lui indiquait. Il chercha un moyen qui pût concilier les intérêts du musée, ceux du Trésor et l'amour-propre des artistes. Le procédé de CatTieri lui parut encore le plus convenable. En conséquence, il offrit à quelques peintres des entrées personnelles.
Ceux-ci répondirent à cette gracieuseté en envoyant des loilcs de toute sorte, paysages, études, tableaux de genre. Ce n'était pas cela que Ton voulait. On dut donc, pour éviter un encombrement, partager entre les sociétaires ceux des tableaux qui ne rentraient pas dans le programme de la collection. On ne conserva que ceux de Getfroy, de M"* O'Connell, de Pcnguilly, de Chaplin et de Faustin Besson, qui représentaient des comédiens célèbres.
Quant au crédit accordé par M. Romieu, il fut employé à Tachât d'un portrait de Talma par Delacroix, et d'une statue : la Tragédie {Rachd), par Clésinger.
L'administrateur général fit, en outre, décorer à l'italienne la loge directoriale donnant sur la scène. Ce fut M. Faustin Besson qui brossa les panneaux de ce coquet buen-retiro.
M. Arsène Houssaye a fait don à la Comédie d'un très-beau portrait de Regnard, par Largillière. Il a fait également acheter par les sociétaires un portrait de Préville, par Van Loo.
Son successeur, M. Empis, recueillit encore les fruits de l'initiative intelligente qu'avait prise M. Houssaye. Ingres,
après avoir beaucoup hésité, se décida enfin à offrir au Théâtre- Français son Déjeuner de Versailles.
Sous le même M. Empis, un directeur de Londres^ M. Mitchel, fit don au foyer des artistes d'un grand portrait de Rachei par M. Dubufe.
La direction de M. Edouard Thierry fut marquée par d'importantes acquisitions.
Le beau portrait de Molière par Mignard, provenant delà vente Vidal, fut acheté sous son règne. Vers la même époque, un portrait de Rachei, par M. Gérome, vint enrichir la collection. La galerie des bustes reçut les portraits en marbre d'Alfred de Vigny, de Ponsard, d'Alfred de Musset et de Collin d'Harleville. Citons encore la statue de la Tragédie de Duret, la statue de la Comédie de Thomas, et le plâtre du Corneille assis de Falguière.
M. Emile Perrin devint administrateur général du Théâtre- Français, le 19 juillet 1871. On était alors sous le coup des événements qui venaient de troubler si profondément le pays. Le vent ne soufflait guère du côté de l'art. Il faut dire à l'honneur du nouveau directeur qu'il ne partagea pas l'indifférence générale. Fidèle a son passé artistique, il réagit au contraire vigoureusement.
A son arrivée, M. Emile Perrin trouva le musée dans un état de pléthore alarmant. Les toiles et les marbres débordaient des foyers jusque dans les corridors et les escaliers. Sa sollicitude pour cette importante galerie se manifesta de toutes les manières, par des acquisitions nouvelles et par des restaurations intelligentes.
Sacrifiant ses goûts personnels d'amateur, M. Perrin abandonna gracieusement son droit de premier acquéreur sur un beau portrait peint de Molière, oîi l'on reconnaît la touche
DE LA com^:dif.-française. 39
énergique et vivante de Mignard. Ce précieux médaillon provient de la vente de la galerie de l'évéque de Wincester.
C'est sous la direction de M. Emile Perrin que le foyer des artistes s'est enrichi, en décembre 187), du portrait de M"* Joly, par le grand David; que la galerie des bustes a reçu le portrait en marbre de Marivaux; et que la Comédie- Française a pu placer^ parmi les illustres figures des grands écrivains français, la statue de George Sand par Clésinger.
Ces dons et ces achats ont porté à trois cent trente-neuf le nombre des objets d'art qui composent le musée.
Le catalogue que nous en avons dressé comprend :
Tableaux « 7 1
Aquarelles, dessins, gravures 61
Marbres 77
Bronzes 6
Terres cuites 9
Biscuit de Sèvres i{
M. Emile Perrin a encore d'autres titres à la reconnaissance de ceux qui s'intéressent aux collections artistiques de la Comédie. On lui doit la réforme définitive du décor trop longtemps négligé au Théâtre- Français. Comme toutes les réformes, celle que M. Emile Perrin a faite a eu des partisans et des détracteurs. Parmi ceux-là même qui admirent Lekain pour avoir réformé la déclamation, et Talma pour avoir réformé le costume, il s'est trouvé des esprits qui ont manqué de logique au point de ne pas reconnaître que les progrès accomplis par ces deux grands artistes en appelaient un troisième : le progrès de la mise en scène.
Grâce à la persévérance du directeur actuel, les comédiens
français qui disent vrai, qui s'habillent Juste,, jouent maintenant dans des milieux exacts.
Pour tous ceux qui ont observé les liens qui existent entre l'homme et les objets familiers qui l'entourent, la révolution qui a été faite à la Comédie- Française est des plus importantes. Que d'habitudes, que de traits de caractères dénotent les choses que nous choisissons et avec lesquelles nous vivons journellement.
On a souvent reproché aux comédies de ne pouvoir présenter des types aussi fouillés, aussi profondément étudiés que dans les romans. Avec un décor bien compris, la comédie peut entrer aussi profondément que le livre dans l'intimité des personnages. Pour ne citer qu'un exemple, nous rappellerons le décor du premier acte du Sphinx, de M. Octave Feuillet.
Ce décor représente un salon , d'une élégance rare et pleine de surprises. Au délicieux fouillis de meubles précieux, aux formes nouvelles des sièges, à la profusion des plantes exotiques, aux mille petits riens coquets des étagères, à l'étrangeté luxueuse, nerveuse même de l'ensemble, ne devine-t-on pas déjà quelle femme est le Sphinx? Ce décor vaut dix pages de description minutieuse sur le caractère et l'esprit de la femme qui s'est fait cet intérieur.
C'est donc dans le magasin des décors que la Comédie possède, boulevard Bineau, que l'on peut voir surtout combien M. Emile Perrin s'est intéressé aux collections artistiques du théâtre. Mais nous espérons bien que le directeur actuel ne s'en tiendra pas là. Le musée des tableaux et des marbres réclame tous ses soins. Il est triste de voir tant de belles pages , tant d'œuvres précieuses, tant de documents si intéressants entassés, disséminés dans des locaux mal éclairés et insuffisants. Au nom de l'art, nous le prions et nous prions le ministre de l'Instruction publique d'étudier cette importante question d'une distribution
DE LA COMÉDlE-FRANÇAiSE.
nouvelle. Nous ne nous dissimulons pas les difficultés matérielles qu'il y aura à vaincre pour arriver à ce résultat; mais nous sommes convaincu que le directeur des beaux-arts et le directeur des bâtiments civils ne pourront répondre par un refus le jour où M. Emile Perrin demandera un peu de lumière et un peu d'espace pour un musée qui est unique au monde. Le Théâtre-Français a près de lui une annexe toute naturelle : son ancien foyer qui fait partie du Palais-Royal et qu'on pourrait lui rendre.
Et puisque nous avons été entraîné à parler de l'avenir de cette importante galerie, qu'il nous soit permis d^ajouter quelques mots.
La Comédie s'était fait une règle — cela nous est prouvé par plusieurs documents — de n'admettre dans son foyer que des portraits d'auteurs ou d'acteurs décédés. Sans doute l'honneur dont on est si ménager a plus de prix; mais ne serait-il pas possible, sans enfreindre cette règle, d'assurer dès à présent l'avenir du musée? Ne pourrait-on pas, dans l'hypothèse où l'on obtiendrait un peu plus de place, ouvrir une salle nouvelle exclusivement consacrée aux acteurs et aux auteurs contemporains, un petit musée du Luxembourg, d'où les portraits seraient enlevés à la mort de l'artiste ou de l'écrivain, pour passer dans le Louvre définitif, dans le grand foyer? La manière dont se recrutent les sociétaires de la Comédie, le soin avec lequel les auteurs sont triés parmi les meilleurs, ne les rendent-ils pas tous dignes de Thonncur d'avoir leur image auprès de celles de leurs devanciers? Il n'est point douteux que cette manière de faire vaudrait à la Comédie des dons importants. MM. Régnier, Bressant, Got, Delaunay, Coquelin, M"' Sarah Bernhardt, M'" Croizette, pour ne citer que quelques noms contemporains, ont été souvent représentés sur lu toile ou dans le marbre par des artistes d'une grande valeur. Pensant qu'il s'agit de laisser à la postérité
leur portrait à côté de ceux que Mignard et Largillière ont signés, ils tiendraient sans doute à désigner eux-mêmes celle de leurs images qui leur semblerait la plus digne de figurer dans la galerie des ancêtres.