‹ Le musée de la conversation: répertoire de citations françaises, dictons modernes, curiositésChapitre 112 sur 434 · CALEMBOUR — CALICOT · texte numérisé non relu

CALEMBOUR — CALICOT

campagne qui doit se terminer par une surprise, c'està-dire par un lâche abandon qui précipitera Fantine dans la prostitution.

Ces intéressants messieurs, mis en gaîté par cette bonne farce, chantent et font de Tesprit :

— Tholomyès, fit Blachevelle, contemple mon calme

— Tu en es le marquis, répondit Tholomyès.

Cette fine allusion à un royaliste alors célèbre est accueillie par un silence de glace.

— Amis, s'écria Tholomyès..., remettez-vous. Il ne faut pas que trop de stupeur accueille ce calembour tombé du ciel. Tout ce qui tombe de la sorte n'est pas nécessairement digne d'enthousiasme et de respect. Le calembour est la fiente de V esprit qui vole...

Les « calicots ».

Ce mot ne fut employé couramment pour désigner les commis des marchands de nouveautés qu'à la suite d'une assez curieuse anecdote que nous raconterons avec quelques détails.

Après l'effondrement du premier Empire, par suite du licenciement de Tarmée de la Loire, plus de deux cent mille hommes avaient été rendus à la vie civile.

Après vingt-cinq ans de combats et de victoires, écrivait M. Scribe dans le tome III de son Théâtre (1828, p. 4), tout ce qui rappelait nos anciens succès, tous les hommes qui y avaient contribué étaient l'objet de la faveur uniververselle.

De là cette considération, ce respect dont jouissaient nos soldats, considération que beaucoup de gens espéraient

usurper en se donnant des manières et une tournure militaires. Ainsi des jeunes gens qui n'avaient jamais été à nos armées, dés commis marchands qui sortaient de leurs magasins, paraissaient dans toutes les promenades avec des moustaches et des éperons.

On lit d'autre part dans VAlmanach des Spectacles pour Tannée 1818 (par K. et Z.), p. 121 :

On demandait à un étranger ce qu'il avait remarqué à Paris : « Tous les militaires en bourgeois et tous les bourgeois en militaires. »

Le ridicule accoutrement des commis marchands était un sujet de plaisanterie tout indiqué pour les vaudevillistes. La leçon qu'ils méritaient leur fut donnée par MM. Scribe et Dupin dans une sorte de tableau revue en un acte intitulé le Combat des Montagnes ou fa Folie Beaujon, représenté aux Variétés le 12 juillet 1817.

Le sujet principal de la pièce était relatif à la vogue des montagnes de diverses nationalités, russes, égyptiennes, illyriennes et autres, jeu importé de Russie en France Tannée précédente.

On y voyait défiler divers personnages épisodiques incarnant d'autres actualités : THermite de la Chaussée d'Antin, allusion au récent ouvrage de M. de Jouy ; TAntimèche, lampiste, inventeur d'un nouveau luminaire (on faisait alors des essais d'éclairage au gaz hydrogène), joué par Potier ; puis M. Calicot, marchand de nouveautés, rôle tenu par Brunet.

Nous transcrivons le passage de la scène ii où les commis étaient pris à partie :

CALICOT (dans le costume adopté par ces messieurs). — Nous sommes venus si vite... que j'ai accroché le phaéton de ce gros colonel! Ça a manqué d'avoir des suites... J'ai

vu le moment où ça allait compromettre... le vernis de ma voiture !

LA FOLIE. — Ah ! vous nous rassurez... car, entre militaires, ça pouvait avoir d'autres suites.

HORTENSIA. — Mals, VOUS VOUS trompez, ma chère. Monsieur n'est *point militaire et ne Ta jamais été... C'est M. Calicot.

CALICOT. — Marchand de nouveautés au mont Ida.

LA FOLIE. — C'est que cette cravate noire !... ces bottes «et surtout ces moustaches... Monsieur, je vous prenais pour un l)rave.

CALICOT. — Il n'y a pas de quoi, madame.

Il chante sur Tair de Julie :

Oui, de tous ceux que je gouverne C'est l'uniforme, et l'on pourrait enfin Se croire dans une caserne, En entrant dans mon magasin ; Mais ces fiers enfants de Bellone, Dont les moustaches vous font peur.

Ont un comptoir pour champ d'honneur, Et pour arme une demi-aune.

Les commis marchands, blessés au vif, se coalisèrent pour faire tomber la pièce : une bagarre s'ensuivit et plusieurs arrestations eurent lieu.

Voici ce qu'on lit à ce propos dans le Moniteur du 1'' août 1817 :

Ce petit événement, sous une plume exercée, pourrait doxmer matière à un poème burlesque, parsemé d'épisodes assez amusants. On y décrirait entre autres l'un des -commis à moustaches et éperonnés, qui s'est fait prendre sur le champ de bataille, cuirassé de la tête aux pieds avec des mains de papier gris ; un autre, qui s'est plaint amèrement, au moment de son arrestation, d'avoir été entraîné par les Armide et les Clorinde des magasins de mode de la rue Vivienne ; un troisième, qui avoue que •ce sont les propriétaires des magasins eux-mêmes qui les

ont mis en avant pour venger leur honneur qu'ils prétendent outragé.

La pièce, retirée de l'affiche le 3 août, y reparut deux jours après, accompagnée d'un petit acte intitulé le Café des Variétés, « épilogue en vaudevilles », que les auteurs du Combat des Montagnes avaient composé à la hâte pour calmer l'irritation de messieurs les commis.

Le commerçant Bernard Lerond y chantait, à la scène v :

Air : A soixante ans.

Rendons honneur aux guerriers intrépides Qui pour la France ont bravé le trépas ; S'il le fallait, en les prenant pour guides, On nous verrait tous marcher sur leurs pas.

Mais jusqu'alors, au sein de nos murailles,

(Montrant la place des moustaches.) Ce nobU signe a seul droit de flatter Ceux qui déjà, sur les champs de bataille, Ont acheté le droit de le porter.

A la fin de la pièce, le même personnage adressait au public ce couplet pacifique :

Air du Val de Vire.

On sait que c'est par des chansons

Que tout finit en France ; En chantant, nous vous proposons Un traité d'alliance :

Il ne suffit pas

Que la guerre, hélas !

Ici soit terminée ;

Par un bruit plus doux.

Messieurs, prouvez-nous Que la paix est signée.

Le résultat souhaité fut atteint. Les commis se tin-

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