SGANARELLE
Oui, cela étoit autrefois ainsi ; mais nous avons changé tout cela, et nous faisons maintenant la médecine d'une méthode toute nouvelle.
Une très curieuse note de l'édition Régnier (tome VI, p. 88) nous apprend que la Gazette du 17 décembre 1650 contient un rapport où il est question du cadavre d'un supplicié dont les organes se trouvaient bizarrement
placés, « le cœur inclinant du côté droit, et la plupart des vaisseaux autrement qu'à l'ordinaire ». Evidemment Molière a pu y trouver l'idée du mot si comique de Sganarelle.
« Plus ça change, plus c'est la même chose. »
Ce mot célèbre, auquel les événements de chaque jour ne viennent que trop donner raison, est dû à Alphonse Karr, qui en a plusieurs fois affirmé la propriété en divers endroits de ses écrits. .
Il en a fait, en 1875, le titre de deux volumes, réunion d'articles publiés pour la plupart à la suite des événements de 1871. Le premier est intitulé : Plus ça change,..^ le second: ... Plus c'est la même chose.
C'est en 1848, écrit l'auteur, que, pour la première fois, j'ai formulé une des convictions que j'ai acquises, en une petite phrase qui a d'ïdDord eu l'air d'un paradoxe et d'une plaisanterie, mais qui exprime une vérité incontestable :
« Plus ça change^ plus c'est la même chose. »
{Plus ça change..., p. 7.)
Dans quelle publication M. Karr a-t-il formulé pour la première fois son célèbre aphorisme? Lui-même, jadis interrogé par nous, n'a jamais pu s'en souvenir. Ce fut très probablement au lendemain de la révolution de Février, si l'on en croit le comte Joseph d'Estourmel, qui écrivait, à la date du 10 mars 1848, dans ses Derniers souvenirs (1860, p. 33) :
M. Karr dit spirituellement : <( Ce qui me déplaît dans le changement, c'est que c'est toujours la môme chose.
Non alium videre patres, aliumve nepotes Adspicient. »
On lit, il est vrai, dans la réimpression des Guêpes de janvier 1849 :
Après tant de bouleversements, de changements, il serait temps de s'apercevoir dune chose, c'est que c'est comme au cabaret : — cachet vert, cachet rouge, etc. — On change quelquefois le prix, quelquefois le bouchon, mais c'est toujours la même piquette qu'on nous fait boire. —
Plus ça change, plus c'est la même chose.
(Ëdit. Lecou, 1853, 4* série, p. 423.}
Mais si l'on se reporte à Tédition originale, on constate que cette dernière phrase ne figure pas à la suite du même entrefilet.
{Les Guêpes, histoire satirique de notre tempSy 10* année, p. 94.)
On peut évidemment rattacher le mot de M. Karr, d'abord à la fameuse parole de VEcclésiaste : Rien n'est nouveau sous le soleil (ch. i, v. 10), puis au fragment des Astronomiques de Manilius, cité plus haut (liv. I, v. 529), que Montaigne a commenté dans ses Essais (liv. I, ch. XIX).
On pourrait aussi rappeler cette réponse d'un personnage de vaudeville à qui Ton demande ce qu'il y a de nouveau : « Il y a de nouveau que c'est toujours la même chose. » (Les Auvergnats, de Désaugiers et Gentil, 25 août 1812, scène ii.)
Rien de tout cela ne saurait enlever à l'auteur des Guêpes le mérite d'avoir donné à une idée connue une forme particulièrement heureuse, on pourrait dire : définitive.