CRITIQUE — CROIX
Ce vers rappelle si bien la manière de Boileau, qu'on le lui entend souvent attribuer.
La « croix de ma mère ».
Parmi les œuvres auxquelles ce vieil accessoire de mélodrame doit son incomparable notoriété, nous pouvons citer un drame de Lermite : la Croix de ma mère, joué à Beaumarchais le 31 décembre 1857, et une chanson larmoyante de Frédéric Bérat : la Croix de ta mère, à laquelle nous empruntons ces deux couplets :
Tu parles de lointains voyages ; Il te faudrait d'autres rivages, D'autres sentiers, d'autres ombrages, Peut-être, hélas I un autre auiour Un jour, (bis)
J'irais donc seule au cimetière ?
Chaque jour la croix de ta mère N'aurait donc plus qu'une prière?
Elle n'aurait plus, si je meurs, De fleurs, (bis)
On trouve encore de plus anciens exemples de « croix de m.a mère ».
Notons d'abord un passage d'Atala, du vicomte de Chateaubriand (1801), passage déjà signalé par M. L. Rigaud dans son Dictionnaire des Lieux communs. Atala mourante dit à Chactas :
Quand je te parlai pour la première fois, tu vis cette croix briller à la lueur du feu sur mon sein ; c'est le seul bien que possède Atala. Lopez, ton père et le mien, l'envoya à ma mère peu de jours avant ma naissance. Reçois
donc de moi cet héritage, ô mon frère ! conserve-le en mémoire de mes malheurs.
(Edit. de 1830, in-12, p. 97.)
Voici maintenant quelques extraits assez amusants de la Duchesse de La Vallière, roman historique de M*"' de Genlis (1804, 2 vol. in-12) :
La marquise (mère de M"* de La Vallière), détachant de son sein une croix de cristal de roche et la passant au cou de sa fille : « Mon enfant, dit-elle, que ce gage précieux et sacré me rappelle toujours à toi I » (Tome I, p. 28.)
Cueillons au passage une phrase bien remarquable : (La marquise meurt dans les bras de sa fille.)
C'étoit, dit Tauteur, la vertu prête à recevoir sa couronne, qui se reposoit sur le sein de l'innocence. Ce repos fut étemel!... (P. 29.)
En se déshabillant pour se coucher, elle détacha de son cou la croix de cristal qu'elle avoit reçue de sa mère expirante : trésor qui m'étois plus cher que la vie. s'écria-t-elle, je t'ai profané, tu dois me quitter avec Tiiinocence !... Il ne m'est plus permis de te porter, mais chaque jour tu seras arrosée des larmes amères du repentir ! (P. 191.)
D'après M. Gustave Larroumet, l'érudit chroniqueur du Temps, la « croix de ma mère » aurait été inventée par Voltaire lui-même, dans sa tragédie de Zaïre, représentée le 13 août 1732. (Voy. le Temps du 26 février 1900.)
Voici comment cette croix intervient dans la pièce : grâce à elle, Lusignan retrouve en Zaïre, esclave d'Orosmane, Soudan de Jérusalem, une fille qui lui avait été ravie jadis par les Sarrasins. (Acte I", scène i", et acte II, scène m.)
Les plaisanteries sur la « croix de ma mère » ont dû
suivre d'assez près les représentations du drame joué à Beaumarchais. Voici ce qu'écrivait Théophile Gautier dans son feuilleton dramatique du Moniteur universel du 18 mai 1863 :
L*invention est-elle donc tarie partout, et M. d'Ennery sera-t-il forcé d'écrire ce fameux drame ironique intitulé la Croix de ma mère, dont il menace en riant notre décadence ?
Un digne pendant à la « croix de ma mère », c'est
LE c SABRE DE MON PÈRE »,
qui fut célébré dans un couplet fameux de la Grande- Duchesse de Gérolstein (Meilhac et Halévy, Variétés, 12 avril 1867).
Au P' acte, scène xiii, la grande-duchesse, présentant un sabre au soldat Fritz, qu'elle vient de bombarder général, chante :
Voici le sabre de mon père !
Tu vas le mettre à ton côté.
Ton bras est fort, ton àme est fière, Ce glaive sera bien porté...
Fritz répond :
Vous pouvez sans terreur confier à mon bras
Le sabre vénéré de monsieur votre père...
Je reviendrai vainqueur, ou ne reviendrai pas !
Il y a cinquante ou soixante ans, il était fort question de ce vénérable accessoire dans les pièces larmoyantes.
Le 21 octobre 1836, à ce même théâtre où Ton devait applaudir un jour la spirituelle bouffonnerie de MM. Meilhac et Halévy, un public moins blagueur s'attendrissait en écoutant une touchante comédie de Ch. Desnoyers et d'Avrecourt, intitulée VEpée de mon père.