‹ Le musée de la conversation: répertoire de citations françaises, dictons modernes, curiositésChapitre 206 sur 434 · CUIVRE — CULOTTE · texte numérisé non relu

CUIVRE — CULOTTE

Regnard, s'imitant lui-même, écrivait dans son Épître III \ A M, QuinaïUi (vers 12) :

Sous tes critiques mains tout va devenir or.

Sans-Culotte.

Les auteurs ne sont guère d'accord sur les circonstances dans lesquelles ce mot fut employé pour la première fois.

Mercier, dans son Nouveau Paris (tome III, 1798, ch. 99, p. 204), donne le renseignement suivant, d'ailleurs sans aucune preuve à l'appui :

On ignore communément l'origine de ce mot ; la voici : le poète Gilbert était très pauvre ; il avait tancé quelques philosophes dans une de ses satires : un auteur qui voulait leur faire sa cour pour être de l'Académie, imagina une petite pièce, intitulée : le Sans-culotte ; on y raillait Gilbert ; et les riches adoptèrent volontiers cette dénomination contre tous les auteurs qui n'étaient pas élégamment vêtus !

Lors de la révolution, ils se ressouvinrent du terme, le ressuscitèrent, et l'employèrent comme un dard invincible contre tous ceux dont les écrits ou les discours tendaient à une grande et prompte réforme.

D'après cela, Texpression sans-culotte serait antérieure à 1780, année de la mort du malheureux Gilbert. Mais les écrits de Mercier, tout curieux qu'ils soient, ne sauraient passer pour une autorité, et son indication peut être considérée comme d'assez mince valeur.

Le mot est le plus souvent attribué à l'abbé Maury, qui l'aurait appliqué à des auditeurs bruyants, dans un discours h la Constituante.

Un jour(?), écrit M. Th. Barrau dans son Histoire de

la Révolution française (2* éd., 1862, p. 134), interrompu dans un de ses discours par les cris de quelques déguenillés, placés dans une tribune, il dit : Monsieur le président, faites taire ces sans-culottes. Le mot excita une hilarité générale, et il resta dans la langue pour désigner ce que le parti révolutionnaire avait de plus fougueux et de plus cynique, puis vint un temps où les révolutionnaires, loin de repousser cette appellation, s'en décorèrent.

L'abbé de Montgaillard donne une version très peu différente de celle-ci.

Parlant d'une députation d'hommes du bas peuple qui vint le 12 février 1792 complimenter l'Assemblée nationale, il ajoute : « Ils tiennent à honneur de porter le nom de sans-culottes, que leur donne le mépris des courtisans. »

L'auteur affirme, dans une note, qu'un jour (?) Tabbé Maury, interrompu à la tribune par les marques d'improbation de M"** de Coigny et de Pienne, deux femmes d'un patriotisme ardent, alors qu'il attaquait les principes de liberté et d'égalité constitutionnelles proclamés par l'Assemblée, dit, en les désignant : « Monsieur le président, faites taire ces deux sans-culottes. »

Le mot sans-culottes fit fortune, dit le même historien. €t fut appliqué aux révolutionnaires les plus outrés. L'abbé Maury se félicitait d'avoir enrichi la langue française de cette dénomination. On l'a entendu, en pays étranger, en réclamer la paternité.

{Histoire de France depuis la fin du règne de Louis XVI

jusqu'à l'année 1825; tome III, 1834, p. 58.)

L'abbé Maury aurait donc contribué à répandre la légende qui lui attribue l'invention du mot.

Suivant d'autres, c'est au marquis de Laqueillè qu'on €st redevable de ce néologisme.

Voici ce que nous lisons dans VHistoire constitutionnelle de la Révolution française, par le colonel Labaume (t. IV, 1839, p. 432) :

La plupart de ceux qui accompagnaient Danton étaient couverts des livrées de la misère, le marquis de Laqueille les qualifia de sans-culottes ; ce nom donné par le mépris devint aussitôt un titre d'honneur qu'adoptèrent les jacobins et les cordeliers.

Le fait se serait produit à la Constituante, dans la séance du 10 novembre 1790, alors que Danton, accompagnant à la barre de l'Assemblée une députation des quarante-huit sections de la Commune, prit la parole en leur nom pour demander la mise en accusation des ministres, Guignard (comte de Saint-Priest), Champion de Cicé et La Tour-du-Pin.

Ce qui rend le récit de M. Labaume assez peu vraisemblable, c'est qu'il renferme un grave anachronisme : M. le inarquis de Laqueille (ou Laqueuille) avait donné sa démission dès le mois de mai 1790, et avait émigré en Belgique.

Autre cloche, autre son :

Dans son n"" de septembre 1835, la Revue rétTospective insérait une Notice historique du conventionnel Sergent-Marceau, précédée d'une lettre d'envoi dont nous détachons ce passage (2* série, t. III, p.. 329) :

Des milliers de personnes ont parlé des sans-culottes comme des enfans parlent du déluge. J'étais présent à la création du mot, résultat d'une conversation entre des députés constituans, où Dandré, si fameux alors, émit ce mot par ironie sur plusieui*s de ses collègues, mot qui fut relevé par Pétion et Buzot ; mais on n'y attacha pas cette idée, prise depuis, de chevpux plats, de veste et de pantalon sales, etc. Bien loin de là, car l'objet de la plaisanterie fut des culottes de velours. '

Il n'est pas facile, on le voit, de discerner la vérité parmi tant d'assertions dissemblables.

Voici enfin un passage emprunté à un biographe allemand, qui nous met sur une piste totalement différente.

Frédéric Kapp, écrivant la Vie du général américain Fr. W . von Steuben, prétend que le mot de sans-culotte aurait pris naissance en Amérique, dans le campement de Washington, pendant la guerre de l'Indépendance, dans Thiver 1777-78. Il cite à ce propos un fragment du journal de Pierre Du Ponceau, savant américain, né en France en 1760, qui accompagna le général de Steuben en qualité de secrétaire-interprète. Selon lui, le baron de Steuben avait pris l'habitude de désigner ainsi les braves officiers déguenillés de l'armée de la Révolution. (Berlin, 1858, p. 97-98.)

Ce document, qui donne une origine fort acceptable du mot sans-culotte, mérite d'être pris en sérieuse considération. Il nous est fourni par le recueil de Bùchmann : Mots ailés (Gefliigelte Worte).

Remarquons d'ailleurs qu'une expression si facile à former a pu prendre naissance presque au même moment en deux contrées différentes.

En 1793, on chanta des couplets de Despréaux, intitulés Conseils aux sans-culottes, sur l'air : Cest ce qui me console.

Voici le premier de ces conseils :

Rhabillez-vous, peuple français, Ne donnez plus dans les excès

De nos faux patriotes ; Ne croyez plus que d'être nu Soit une preuve de vertu ;

Remettez vos culottes 1

(Dumersan. Chansons nationales et républicaines; in-32, p. 193.)

ALEX., Mus. de la Conv., I. 14

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