XAU
« Que d'eau! que d^ean! »
On s'est plu à prêter quelques mots un peu naïfs au maréchal de Mac Mahon. On raconte, par exemple, •qu'arrivant un jour à Toulouse alors que le pays était <lévasté par les inondations, il se serait écrié, en voyant les débordements de la Garonne : « Que d*eaul que ^'eaul »
L'abbé Berry, dans son intéressante brochure sur Mac Mahon (Autun, 1895, p. 65), explique ainsi cette «exclamation :
Le maire de Toulouse, voulant recevoir dignement Je Président de la République, avait commencé à lui
débiter un long et ennuyeux discours. C'est alors que le maréchal, pour couper court à ce déluge de paroles, aurait dit, en regardant les plaines envahies par les eaux, le mot pour lequel on l'a si mal à propos plaisanté.
Le bienveillant abbé Berry semble avoir ignoré que le mot se trouve déjà dans le Voyage en Chine, opéracomique en trois actes, de Labiche et Delacour, musique de François Bazin, représenté à TOpéra-Gomique le 9 décembre 1865.
Au IIP acte, scène ii, un personnage ridicule, Olidor de Rosenville, invité à parler et n'ayant rien à dire, émet cette pensée profonde, en contemplant l'Océan :
— J'aime la mer, mais que d'eau ! que d*eau !...
Il est donc fort à croire que de mauvais plaisants ont simplement voulu s'amuser aux dépens du maréchal.
« Donnez-moi six lignes de l*ècritare d*an homme, et Je me charge de le faire pendre. »
On fait souvent allusion à cette parole iameuse qu'on attribue volontiers à Laubardemont, et dont on pourrait citer de nombreuses variantes. Le désaccord des citateurs porte surtout sur le nombre des lignes : chez les uns c'est quatre, chez d'autres, les moins exigeants^ ce n'est que deux.
Le seul document précis que nous ayons à citer est un passage des Mémoires de M""® de Motteville (1621- 1689), où il est dit, à propos du chevalier de Jars»
compromis dans les intrigues contre le cardinal de Richelieu, et alors emprisonné à Troyes :
Laffemas avoit promis au ministre qu'il le tourmenteroit si bien qu'il en tireroit à peu près ce qu'il désiroit savoir, et que sur peu de mal il trouveroit les moyens de lui faire son procès selon les manières mêmes du cardinal, qui, à ce que j'ai ouï conter à ses amis, avoit accoutumé de dire qu'avec deux lignes de l'écriture d'un homme on pou voit faire le procès au plus innocent, parce qu'on pouvoit sur cette matière ajuster si bien les affaires, que facilement on y pouvoit faire trouver ce qu'on voudroit.
(1" éd., 1723, t. V\ p. 58.)
Rappelons ici un propos attribué à Voltaire : Il aurait dit « que pour juger de ce que valait un écrivain, il lui suffirait de recevoir de lui une lettre de six lignes ».
{Pièces intéressantes et peu connues^ par Pierre Antoine de La Place, t. IV, 1785, p. 210.)
On est tenté de rapprocher du mot de Richelieu Tidée exprimée par Rabelais dans la préface de son édition des Aphorismes d'Hippocrate (Lyon, 1532, in-16, p. 4) :
Vocabula unica, vel addita, vel expuncta, quin et apiculus inversus, aut prœpostere adscriptus, multa hominum milia haud raro neci dédit.
Phrase que Henri Martin, dans son Histoire de France (1857, t. VIII, p. 207), traduisait ainsi :
Un seul mot ajouté ou retranché, une virgule transposée mène à la mort des milliers d'hommes.
Il est vrai qu'ici Rabelais n'avait en vue que Timportance de la pureté des textes dans les livres de médecine.
Li' « écriture artiste ».
On s'accorde à attribuer la création de cette formule singulière au raffiné styliste Edmond de Concourt.
Voici ce qu'il écrivait dans la préface des Frères Zemganno, datée du 23 mars 1879 (p. viii) :
Le Réalisme, pour user du mot bête, du mot drapeau, n'a pas en effet Tunique mission de décrire ce qui est bas, ce qui est répugnant, ce qui pue ; il est venu au monde, aussi, lui, pour définir dans de récriture artiste, ce qui est élevé, ce qui est joli, ce qui sent bon...
Dans son étude sur Edmond et Jules de Goncourt, M. Jules Lemaître les appelait « les frères siamois de récriture artiste •, et appréciait ainsi leur procédé, par lequel ils touchent de près aux « décadents • :
On ne saurait étudier leurs descriptions sans parler en même temps de leur style ; car c'est la volonté de peindre plus qu'on n'avait fait encore qui les a conduits à se faire une langue, à inventer à leur usage une « écriture artiste », comme dit M. Edmond de Goncourt. L'expression est juste, quoique bizarre.
[Les Contemporains, 3* série, 1887, p. 38 et 75.)
Les écrivains de cette école ont, en effet, la prétention peu réalisable de peindre avec des mots comme un peintre avec des couleurs. Il en est même qui ont poussé la fantaisie jusqu'à établir une étroite relation entre les lettres et les couleurs. On sait qu'Arthur Rimbaud, Tun des trois Poètes maudits que Paul Verlaine présentait au public en 1884, avait composé un sonnet des Voyelles, commençant ainsi :
A noir, E blanc, I rouge, U vert, bleu, voyelles...
ÉCRITURE 25a
La cause première de cette tendance serait, diaprés M. Lemaître, l'entrée dans la vie littéraire d'hommes préalablement versés dans les arts plastiques, tels que Flaubert et Théophile Gautier.
Si l'on essaie d'analyser les procédés mis en œuvre par les « esthètes » voués à l'écriture artiste ou au genre décadent, voici quelques-uns des caractères particuliers que l'on peut observer :
Application à la prose des licences réservées jusqu'ici à la poésie ;
Transposition des mots, par exemple, du substantif et de l'adjectif, du verbe et du régime, contrairement à Tusage reçu ;
Mots vieillis ou hors d'usage (exemple.: idoine à au lieu de propre à) ;
Mots détournés de leur sens habituel (falot, signifiant décoloré, sans éclat, et non plus cocasse, ridicule, peut-être par analogie avec le substantif) ;
Mots tirés directement du latin (abscons, amène ^ orbe) ;
Mots empruntés aux vocabulaires scientifiques spéciaux ;
Mots forgés avec d'autres mots français (envolée, ensoleillement, veulerie, plumiUeux, tremblance, somnambuler).
On arrive, grâce à cet ensemble de procédés, à constituer un jargon qui ressemble fort à un argot, c'est-àdire parfaitement inintelligible pour les profanes.
Ceux qui seraient tentés de pénétrer plus complètement les secrets de cette langue nouvelle, — combien suave ! — pourront consulter avec fruit, outre quelques recueils spéciaux tels que la Revue indépendante (1884), les Écrits pour l'Art (iSSl), les Entretiens politiques et littéraires (1890), etc., le Petit Glossaire dans
lequel M. Jacques Plowert a réuni, en 1888, plus de 400 mots employés par les « décadents » et les « symbolistes », afin d'initier les profanes c au prestige hermétique des vocables ».
Ce volume, souvent curieux, nous a appris que le mot décadent, déjà employé par Gautier, Flaubert et Goncourt dans le sens de raffinement littéraire, aurait été appliqué pour la première fois, par M. Maurice Barrés, à Verlaine et à son groupe, lors de l'apparition des Poètes maudits.
Dans les Taches d'encre, M. Barrés leur a effective-
ment consacré un chapitre intitulé : les Décadents, dans lequel il disait :
Ils se complaisent aux plus hideuses maladies pourvu qu'elles soient rares, et poussent Tamour de Tunique jusqu'au culte du décadent.
Outre Paul Verlaine, Stéphane Mallarmé et Maurice Rollinat, M. Barrés comprenait dans ce groupe Catulle Mendès, Pierre Loti (avec Fleurs d'ennui et Mon frère Yves), Francis Poictevin, c ce curieux Japonais d'Heidelberg », Huysmans, et les deux Goncourt, « ces deux artistes merveilleux », dont Tefîort « aboutit à désarticuler la prose comme fait Verlaine du vers ».
(N° du 5 décembre 1884, p. 36-37.)
Et voici ce que pensait Verlaine du qualificatif qu'on lui infligeait. Nous empruntons ce dialogue à VEnquite sur V évolution littéraire, de M. Jules Huret (1&91,
— Comment se fait-il que vous ayez accepté Tépithète de décadent, et que signifiait-elle pour vous ?
— C'est bien simple. On nous l'avait jetée comme une insulte, cette épithète ; je l'ai ramassée comme cri de
guerre ; mais elle ne signifiait rien de spécial, que je sache. Décadent ! Est-ce que le crépuscule d'un beau jour ne vaut pas toutes les aurores !...
Déjà il avait dit dans sa préface des Poètes maudits, dont les vers étaient accompagnés de portraits :
De même que les vers de ces chers Maudits sont très posément écrits, de môme leurs traits sont calmes, comme de bronze un peu de décadence, mais qu'est-ce que décadence veut bien dire au fond ?
Guy de Maupassant nous paraît avoir jugé très sainement les fantaisies de langage des écoles décadente et symboliste, dans sa préface de Pierre et Jean (sep-. tembre 1887, p. xxxiii). Résumant les préceptes qu'iJ tenait de Gustave Flaubert, il écrivait :
Quelle que soit la chose qu'on veut dire, il n'y a qu'un mot pour l'exprimer, qu*un verbe pour l'animer, qu'un adjectif pour la qualifier. Il faut donc chercher, jusqu'à ce qu'on les ait découverts, ce mot, ce verbe et cet adjectif, et ne jamais se contenter de l'a peu près, ne jamais avoir' recours à des supercheries, même heureuses, à des clowneries de langage pour éviter la difficulté...
Il n'est point besoin du vocabulaire bizarre, compliqué, monstrueux et chinois qu'on nous impose aujourd'hui sous le nom d'écriture artiste, pour fixer toutes les nuances de la pensée...
Efforçons-nous d'être des stylistes excellents plutôt que des collectionneurs de termes rares.
Voltaire s'élevait énergiquement contre labus des néologismes :
N'employez jamais un mot nouveau, disait-il dans ses Conseils à un journalistCy à moins qu'il n'ait ces trois qualités : d'être nécessaire, intelligible, et sonore. Des idées nouvelles, surtout en physique, exigent des expressions