ENNUYER
Le secret d'ennnyer est celui de tout dire.
Voltaire. VP Discours sur Thomrne : Sur la nature de V homme (1737), vers 172.
Le poète philosophe soutient que Thomme, ne pouvant être parfaitement heureux, doit se résigner à son sort, et employer de son mieux le temps qu'il a à vivre :
Le temps est assez long pour quiconque en profite. On peut vivre beaucoup sans végéter longtemps; Et je vais te prouver par mes raisonnements... Mais malheur à T auteur qui veut toujours instruire l Le secret d'ennuyer est celui de tout dire.
On se souvient que Boileau avait écrit :
Tout ce qu'on dit de trop est fade et rebutant : L'esprit rassasié le rejette à l'instant.
Qui ne sait se borner, ne sut jamais écrire.
(VArt poétique, chant P', v. 61 à 63.)
« Enrichissez- vous! »
Le 1" mars 1843, à roccasion d'une loi relative aux fonds secrets, quelques députés de l'opposition attaquèrent vivement M. Guizot, ministre des affaires étrangères, sur sa politique intérieure et extérieure. Ils lui reprochaient notamment de faire trop longtemps attendre les réformes désirées, entre autres la réforme électorale.
M. Dufaure déclara qu'après avoir soutenu pendant deux ans le ministère du 29 octobre (1840), il se décidait à se séparer de lui, ainsi que ses amis, qui composaient ce qu'on appelait alors le tiers parti,
M. Guizot, sans s'opposer en principe aux réformes demandées, en contestait l'opportunité. Selon lui, le progrès à accomplir devait consister, pour le moment présent, à apprendre l'usage des droits sociaux et politiques conquis par la révolution.
A présent, disait-il, usez de ces droits ; fondez votre gouvernement, affermissez vos institutions, éclairez-vous, en- RiCHissEZ-vous, améliorez la condition morale et matérielle de notre France : voilà les vraies innovations ; voilà ce qui donnera satisfaction à cette ardeur de mouvement, à ce besoin de progrès qui caractérise cette nation.
(Moniteur du 2 mars, p. 345, col. 2. — Guizot, Histoire parlementaire de la France, t. IV, p. 68.)
Dès le lendemain, dans son premier article, le journal le Siècle n*** des 1"' et 2 mars), dénonçait en ces termes le langage tenu par M. Guizot :
Il tient pour certain qu'à .présent la France est fort audessous de ses institutions.
Le conseil qu'il croit devoir lui donner, en l'avertissant que la tâche ne sera pas facile, c'est de se mettre au niveau de ces institutions, c'est d'apprendre à user de ces libertés ALEX., Mus. de la Conv., I. 18
que nos pères ont conquises. « Eclairez-vous, enrichissezvous, moralisez-vous, s*écrie le professeur calviniste, voilà votre mission, votre devoir et nous vous aiderons à les remplir. » — <( Moralisez-vous I » Et c'est M. Guizot qui ose adresser cette insultante recommandation à la France !
Les ennemis de M. Guizot s'emparèrent de son mot € enrichissez-vous ! » et s'en firent une arme contre le gouvernement de Juillet, qu'ils accusaient d'être exclusivement dominé par la préoccupation des intérêts et des jouissances matériels.
Voici comment s'exprimait M. Jules Simon dans sa Notice historique sur M., Guizot, lue à l'Académie des sciences morales et politiques, le 10 novembre 1883 :
On raconta qu'un jour, dans un banquet, au milieu de ses électeurs de Lisieux, il s'était écrié : « Enrichissezvous ! » Voilà le conseil que donnait à ses contemporains ce grand ministre, ce philosophe, ce chrétien, dont on vantait l'austérité ! Voilà, suivant lui, le but de la vie humaine et de la société humaine ! M. Guizot n*avait fait que vanter les avantages de l'activité et de la bonne conduite. Il avait dit ; « Enrichissez-vous par le travail et l'épargne. »
[Thiers, Guizot, Rémusat, 1885, p. 280.)
Pour avoir une idée de la mauvaise foi avec laquelle on a attaqué M. Guizot, il faut lire ce passage de sa biographie, dans les Contemporains de Mirecourt (s'il est permis de donner le nom de biographie à ce venimeux pamphlet) :
Enrichissez-vous ! criait M. Guizot aux électeurs de Lisieux. Cela voulait dire : La fortune seule a droit aux respects du monde ; qu'importe le reste ? Un sac d'or est tout, l'honneur ne se compte pas. Combien les votes? je suis prêt à payer. Quel prix mettez-vous à vos dévouements ? Je les achète. Enrichissez-vous ! enrichissez-vous !
(3' éd., 1855, p. 55.)