FLEUR — FLOT
« Trop de fleurs l »
C^est ainsi que, dans la Belle Hélène, de MM. Meilhac et Halévy (Variétés, 17 décembre 1864), le grand augure Calchias exprime son mécontentement en voyant le peuple apporter au maître des dieux des offrandes où dominent les fleurs.
« Le flot qui rapporta recule épouvanté. »
Racine. Phèdre (16T7) ; acte V, scène vi, vers 1524.
Si nous enregistrons ici ce vers célèbre, ce n'est pas» on le comprend, pour apprendre au lecteur qu'il fait partie du récit de Théramène, mais à cause des nombreuses critiques et discussions auxquelles il a donné lieu.
Disons d'abord que ceux qui y ont vu une faute de goût semblent avoir condamné du même coup ce vers de Virgile, que Racine ne faisait que traduire ;
[Dissultant rupœ,] reflultque exterritus amnis.
[VEnéide, chant VIII, vers 240.)
Il est vrai qu'il suffit d'une légère nuance dans la forme pour qu'une métaphore acceptable devienne un modèle de mauvais goût. Nous en trouvons un exemple dans un vers de Pyrame et Thisbé, du poète Théophile de Viau (1623), où l'on peut voir une autre imitation de Virgile:*
Ce ruisseau fuit d'horreur qu'il a de mon injure,
dit Thisbé dans son monologue du cinquième acte.
Pour en revenir au vers de Racine, voici quelques opinions qui se sont produites à son sujet.
Houdard de La Motte (1672-1731), dans son Discours sur la poésie, le trouvait c excessif dans la bouche de Théramène ». Selon lui, il ne se comprendrait que dans une ode, et dit par l'auteur lui-même. (Œuvres, t. I, 1754, p. 27.)
Boileau, ami de Racine, répondit à cette attaque dans sa XV Réflexion sur Longin. Il émettait l'avis qu'une métaphore hardie qui, dans la prose, nécessiterait quelque précaution oratoire, peut s'en passer entièrement dans la poésie.
M. de La Motte, concluait-il, mon confrère à rAcadémie française, n'a donc pas raison..., lorsqu'il accuse Tillustre M. Racine de s'être exprimé avec trop de hardiesse dans sa tragédie de Phèdre, où le gouverneur d'Hippolyte... se sert de cette hyperbole :
Le flot qui l'apporta, etc.
Puisqu'il n'y a personne qui ne soit obligé de tomber d'accord que cette hyperbole passeroit même dans la prose à la faveur d'un pour ainsi dire, ou d'un si j'ose ainsi parler.
{Œuvres de Boileau, La Haye, 1722, t. III, p. 256.)
M. de La Motte répliqua à Boileau, après la mort de celui-ci (1711), dans un long mémoire où il ne se déclare nullement convaincu, et que Ton trouvera dans le même volume, p. 332 à 341.
J'avoue de bonne foi, dit-il, après avoir cité le passage qui contient le vers incriminé, que plus j'examine ce vers, et moins je puis me repentir de ce que j'ai dit.
Fénelon disait, à son tour, dans ses Réflexions sur
la grammaire^ la rhétorique, etc. (Paris, 1716, p. 100) :
Rien n*est moins naturel que la narration de la mort d'Hippolyte, à la fin de la tragédie de Phèdre, qui a d*ailieurs de grandes beautez. Théramène, qui vient pour apprendre à Thésée la mort funeste de son fils, devroit ne dire que ces deux mots, et manquer même de force pour les prononcer distinctement : Hippolyte est mort Un monstre, envoyé du fond de la mer par la colère des dieux, I^a fait périr. Je Val vu. Un tel homme saisi, éperdu, sans haleine, peut-il s'amuser à faire la description la plus pompeuse et la plus fleurie de la figure du dragon ?
Sophocle est bien loin de cette élégance si déplacée et si 'Contraire à la vraisemblance.
Le discours proposé par Fénelon paraîtrait lui-même hien long et trop apprêté, si Ton se refusait à tenir compte de la convention dont le théâtre ne peut s'afiranchir et que l'emploi des vers fait accepter plus iacilement encore.
Une lettre de Louis Racine à Tabbé d'Olivet, en date du 1*' mai 1738, insérée en 1828 au tome VI des Mélanges publiés par la Société des bibliophiles, contient ^e passage (p. 4) :
Je suis charmé que vous aïez pris la défense d'un vers 'qui n'a pu déplaire qu'à ceux qui n'entendent pas le Jangage poétique. Je veux parler de celuy-cy : Le flot qui Tapporta, etc. Mais il me paroît qu'en le justifiant par irapport à l'image, vous l'abandonnez à la rigueur grammaticale, à cause qu'apporta marque un sens éloigné. Je "VOUS avoue que je ne peux souscrire à cette censure.
Louis Racine faisait allusion aux quelques pages que l'abbé d'Olivet avait consacrées, dans ses Remarques d,e grammaire sur Racine, à défendre le vers de Phèdre contre Jes attaques de La Motte (1738, p. 97).
Enfin, voici M"* Necker qui, dans ses Nouveaux mé-