‹ Le musée de la conversation: répertoire de citations françaises, dictons modernes, curiositésChapitre 34 sur 434 · ALPHONSE — AME · texte numérisé non relu

ALPHONSE — AME

Il paraissait enchanté du nom de Jules, qu'il avait choisi pour son héros. M. de Pont-Jest commença par trouver ce choix excellent, puis, se ravisant tout à coup : « Mais non, au contraire, dit-il, ce nom est impossible. — Pourquoi donc? — Parce que, de même que Rome a eu Tère des Césars, nous avoBs, nous, rère des Jules, nous y sommes en plein : Jates Grévy, Jules Simon, Jules Ferry, Jules Favre. C'est un nom sacré. » Dumas se rendit à Tévidence et renonça définitivement à Jules.

« États d'âme. •

Ceux qui se piquent de pénétrer et de nous révéler les mystères du cœur humain nous parlaient autrefois des états d'esprit, des dispositions morales, etc.

Toutes ces expressions, émoussées par im long usage, ont paru surannées à une nouvelle école 4e romanciers psychologues qui ont cru nécessaire d'y substituer les « étais d'âme », dont il a été tai^t paxlé dans ces dernières années.

Ce n'est assurément pas qu'ils puissent se JSattter d'avoir inventé cette formule, mais ils ont réussi à la mettre en valeur, à lui donner la vogue, à l'élever jbm rang de cliché.

Que faut-il entendre exactement par un m état d'âme » ? Voici un passage tiré des Essais de ^y^ohologie contemporaine, de M. Paul Bourget, qui va jewus fournir quelques lumières à ce sujet.

Comparant Tâme au corps, que certains médecins (jouant un peu sur les mots) se refusent à coosidéjsar

comme malade, l'ingénieux psychologue écrit (p. 12) :

Il n'y a ni maladie ni santé de Tàme, il n'y a que des états physiologiques, au point de vue de T observateur sans métaphysique, car il n'aperçoit dans nos douleurs et dans nos facultés, dans nos vertus et dans nos vices, dans nos volitions et dans nos renoncements, que des combinaisons, changeantes, mais fatales, et partant anormales, soumises aux lois connues de l'association des idées.

C'est à robservation constante et à la peinture minutieuse de ces « états » que se sont voués les écrivains de cette école, dont M. Paul Bourget est Tun des maîtres les plus en vue, et qui reconnaissent volontiers pour chef de file Tauteur de Madame Bovary^ Gustave Flaubert. « Etat d'âme » comprend Tensemble de tous les sentiments qui nous animent, de tous les mobiles qui nous font agir : idées héréditaires, influence de l'éducation, des milieux, des lectures, des exemples suggestifs, etc.

Il n'est pas une de nos actions, bonne ou mauvaise, fût<;e le plus sublime dévouement ou le crime le plus odieux, qui ne se puisse aisément expliquer, sinon excuser, par un « état d'âme ».

Cet homme donne sa vie pour sauver son semblable : état d'âme. Cet autre vous dévalise au coin d'un bois : état d'âme. Une femme déshonore son foyer et empoisonne son mari : état d'âme. Un député vend son vote, un ministre trafique de son influence ; un misérable ruine des milliers de naïfs dans une entreprise véreuse : état d'âme I toujours état d'âme I

Chacun de nous doit être fier de sentir qu'il a aussi son petit « état d'âme ».

Si M. Bourget n'est pas le père de cette espèce de néologisme, il en est à coup sûr un des parrains ; aussi

est-ce à lui que nous tenons à emprunter un exemple du précieux cliché.

Dans le Disciple (fin de 1889), Robert Greslou, le héros du drame, analysant ses propres sensations, écrit (p. 168) :

Il n y a rien de bien original, je crois, dans cet état dTâme d*un homme qui, ayant cultivé à l'excès en luimême la faculté de penser, rencontre un autre homme ayant cultivé au même degré la faculté d'agir, et qui se sent tourmenté de nostalgie devant cette action pourtant méprisée.

M. Julien Viaud (Pierre Loti), dans son discours de réception à T Académie (7 avril 1892), où il faisait à ses nouveaux collègues cet étrange aveu : « Je ne lis jamais », semait Téloge de son prédécesseur de quelques épigrammes à l'adresse des romanciers des écoles dites naturaliste et psychologique.

De ce que les romans d'Octave Feuillet, disait-il, ne rentrent pas dans la catégorie étiquetée psychologique, il serait aussi enfantin de dire qu'ils ne contiennent point de psychologie que de conclure qu'il n'y en a pas non plus dans les œuvres de Racine ou de Shakespeare, parce que ces écrivains n'ont pas intercalé dans le dialogue tragique de longues dissertations sur les états d'âme de leurs personnages.

Il est amusant de remarquer que M. Paul Bourget, prenant place à son tour dans la même Assemblée (13 juin 1895), s'est plu à citer un passage de son prédécesseur où figure précisément l'expression qu'il a mise en honneur :

M. Maxime Du Camp, l'auteur des Mémoires d'un suicidé et des Forces perdues, était... im mélancolique et un tourmenté qui devait, plus tard, dire de lui-iriême et

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