GÊNER
« Débarrassons-nous de ce qui nous gène ! »
On sait que cette maxime commode est due à Thonorable M. Madier de Montjau. Elle fut émise à la Chambre des députés dans la séance du 10 juin 1886, à propos du projet de loi relatif aux membres des familles ayant régné en France. (M. Madier de Montjau était président de la commission.)
L'orateur insinuait que les grèves ont un autre but que la lutte contre Tâpre intérêt industriel, et qu'on souffle à l'oreille du peuple que le pain manque sous la République :
Que sera-ce si l'ouvrier affamé peut dire en même temps que, tandis que la République a pour lui des rigueurs fatales, — car il ne comprendra pas la fatalité de certaines choses, — elle a d'incroyables et inépuisables indulgences pour les princes ? (Très bien ! très bien ! à gauche.)
Ah ! ne faites pas croire à de telles partialités, je vous en conjure ! Ne faites pas voir de tels contrastes, je vous en supplie ! (Applaudissements à gauche.)
Débarrassons-nous vite de ce qui nous gêne. (Oui ! oui l à V extrême-gauche.)
A droite : Ah ! Ah ! voilà un aveu !
Oui, ajoutait M. Madier de Montjau, nous avons le devoir de nous débarrasser des boulets qu'on se plaît à attacher à nos pieds, de nous en débarrasser pour marcher vite dans la voie du progrès...
(Journal officiel. Débats parlementaires, p. 1057, 3* colonne.)
Le génie, c^est la patience.
Cet aphorisme de Buffon se trouve souvent cité,
SOUS des formes assez différentes, mais sans aucune indication de source. Littré seul, du moins à notre connaissance, y joint un renseignement précis, et (c'est vraiment jouer de malheur) ce renseignement est erroné. Il renvoie au Discours de réception, qui ne contient rien de semblable.
Flourens, écrivant VHistoire des travaux et des idées de Buffon (1850), le cite (p. 300), parmi les mots célèbres que ce grand naturaliste a dits ou écrits, sous la forme suivante :
Le génie n'est qu'une plus grande aptitude à la patience.
A défaut du passage même où Buffon a pu formuler ce jugement, nous citerons quelques lignes de M"** Necker, femme du ministre de Louis XVI et amie intime de Buffon, qui prouvent que celui-ci attachait un grand prix à sa définition du génie, et qu'il y revenait volontiers.
Voici les paroles qu'elle lui prête dans ses Pensées et souvenirs :
Le génie se forme par la patience, en considérant longtemps une idée, et en trouvant enfin des rapports féconds et bien liés. (Nouveaux mélanges y 1801, t. I, p. 154.)
Elle dit encore un peu plus loin (p. 181) :
M. de Buffon est persuadé que l'art d'écrire est de la patience et que le géni^ est de la patience : il faut bien voir pour bien écrire, il faut penser longtemps pour avoir des idées nouvelles. Quand on a une idée intéressante, il ne faut pas s'empresser de la délayer pour en faire un livre, il faut, au contraire, la mettre de côté, afin de pouvoir la réunir avec toutes ceUes qui se présentent dans notre esprit, et en faire un corps digne d'attention.
Voilà qui nous fait bien comprendre comment Buf-
fon entendait sa définition, qui, au premier abord, paraît assez discutable.
« Quel g^nie ! quel dentiste ! »
On a souvent répété ce mot depuis le succès des Trente Millions de Gladiator, comédie en quatre actes, de Labiche et Ph. Gille, représentée aux Variétés le 22 janvier 1875.
Le dentiste Gredane (Baron) a recueilli Eusèbe Potasse, un pauvre diable qui allait se jeter à l'eau. Se voyant forcé de l'héberger, il songe à l'utiliser et l'installe dans ses salons d'attente en lui faisant les recommandations suivantes :
— Vous vous promènerez dans mes trois salons. J'ai trois salons... et vous direz : c< Quel génie que ce Gredane !... Il n'y a que lui !... Il n'y a que lui I... »
EUSÈBE. — Ah I farceur!... je vous vois venir!
GREDANE. — Quaud U y aura du monde !... parce que quand il n'y aura personne, c'est inutile.
Dès que les clients arrivent, Eusèbe, fidèle à sa consigne, parcourt les salons en s'écriant : « Quel génie !... quel dentiste ! . . . Il n'y a que lui ! Il n'y a que lui I »
GREDANE, Vécoutant. — La voix est bonne... il ira bien!...
(Acte III, scènes de vi à x.)
Une autre pièce, jouée sur une scène de moindre importance, mais dont la vogue fut immense, acheva de populariser le mot d'Eusèbe. Nous voulons parler du Cabinet Piperlin, comédie-bouffe en trois actes de MM. Hippolyte Raymond et Paul Burani (Athénée- Comique, 5 avril 1878).
Au premier acte, scène ii, Tagent matrimonial Piperlin dit à Roussignac, qu'il a engagé en qualité de pierre d'achoppement pour éprouver les femmes dont il garantit la vertu :
— Vous resterez dans ce salon, comme un client... Vous pourrez même faire valoir la maison, comme dans une pièce que j'ai vu jouer aux Variétés... c'était chez un dentiste, et l'employé se promenait en disant : « Quel dentiste ! quel étonnant dentiste ! n'y a que lui ! n'y a que lui I »
— Parfait, s'écrie Roussignac, et il se promène en répétant les paroles de son maître.
PIPERLIN. — Non ! Ici, vous direz : « Quel génie ! ce monsieur Piperlin ! quelle discrétion ! »
Mais, malgré les instructions de son patron, le commis continue à crier : « Quel dentiste ! » même en présence des clients, qui n'y comprennent rien.
Il convient d'ajouter que, longtemps avant les Trente millions de Gladiator, Labiche avait déjà employé le même mot dans un vaudeville en un acte joué au Palais-Royal le 29 novembre 1859 : Voyage autoiir de ma inarmite (avec Delacour).
Dans la scène T®, Jésabel, domestique de M. Alzéador, du Loiret, nous apprend que son maître est un des premiers dentistes de la capitale, l'inventeur des râteliers en cailloux du Rhin. Son camarade, Auguste, n'est domestique que le matin ; de midi à quatre heures, il se transforme en client.
AUGUSTE. — Une idée à Monsieur ! Quand je me suis présenté pour être groom, il m'a trouvé l'air distingué. « Tu mettras un habit noir, m'a-t-il dit, tu te tiendras dans le salon et tu causeras avec tout le monde. »>
JÉSABEL. — Elle est jolie, sa conversation ! toujours la