LE BEAU GESTE
Soudain, on vit un jeune homme blond, très élégamment vêtu, gravir les marches de l'estrade présidentielle, s'accrocher à la rampe et lancer à tour de bras un vigoureux coup de canne à l'élu du syndicat Dreyfus.
On a dit aussi et répété souvent, dans un sens qu'il nous paraît superflu de préciser : « le geste de Tamour. »
Les Romains expriment par leurs gestes qu'ils manquent
de femmes.
On entend quelquefois citer cette phrase comme pro-
GESTE — GÉVAL'DAN 373
venant d'un ancien ballet donné à l'Opéra : l'Enlèvement des Sabines. Un ballet en trois actes, portant ce titre, a effectivement été représenté, d'abord à Fontainebleau en 1810, puis à l'Académie impériale de musique en juin 1811. La musique est de Berton, et le livret de Milon, danseur et chorégraphe.
Ce que nous prenions pour une pure plaisanterie est, à une périphrase près, conforme à la vérité.
Voici, en effet, ce qu'on peut lire dans le livret, à la scène ii* de l'acte T"* :
Roniulus arrive accompagné de ses Célères (corps de cavalerie d'élite, composé de 300 hommes) ; il les complimente sur la bravoure qu'ils ont montrée..., et il présente aux chefs de chaque cohorte des couronnes de laurier pour orner leurs enseignes.
Les Célères lui témoignent leur reconnaissance ; « mais ils se sentent pénétrés d'un plus doux sentiment, et la tendresse parle à leur cœur ; ils lui expriment, par leurs gestes, les regrets qu'ils ressentent de ne pouvoir partager leur joie avec une tendre épouse, nayant point de femmes parmi eux. »
Admirons les ressources de la pantomime, qui se prête aussi bien que la parole à l'expression des nuances les plus délicates de la pensée !
La bête du Gévaudan.
Dans son numéro du 23 novembre 1764, la Gazette de France, que dirigeaient alors M. Suard et l'abbé Arnaud, publiait cet Extrait d'une lettre de Marvejols dans le Gévaudan, le /*'* novembre 1764 :
Il paraît depuis deux mois dans cette province, aux
environs de Langogne et de la forêt de Mercoire, une bête farouche qui répand la consternation dans toutes les campagnes. Elle a déjà dévoré une vingtaine de personnes, surtout des enfants et particulièrement de jeunes filles ; il n*y a guère de jours qui ne soient marqués par quelc[ue nouveau désastre. La frayeur qu'elle inspire empêche les bûcherons d'aller dans les forêts, ce qui rend le bois fort rare et fort cher.
Ce n'est que depuis huit jours qu'on a pu parvenir à voir de près cet animal redoutable. Il est beaucoup plus haut qu'un loup ; il est bas du devant et ses pattes sont armées de griffes. Il a le poil rougeâtre, la tête fort grosse, longue et finissant en museau de lévrier ; les oreilles petites, droites comme des cornes ; le poitrail large et un peu gris ; le dos rayé de noir, et une gueule énorme armée de dents si tranchantes qu'il a séparé plusieurs têtes du corps comme pourrait le faire un rasoir...
Pendant plusieurs mois la Gazette revint sur ce sujet, annonçant chaque fois de nouveaux méfaits du mystérieux et insaisissable animal.
D'immenses battues furent organisées dans le pays sans amener aucun résultat. Un détachement de dragons se mit à sa poursuite pendant plusieurs semaines sans pouvoir l'atteindre. Cependant l'animal se montrait sur différents points du pays, signalant toujours sa présence par le rapt de quelque enfant ou de quelque jeune fille gardant les bestiaux.
Les uns supposèrent que l'on avait affaire à une hyène, sans songer que ce carnassier ne s'attaque guère aux êtres vivants. D'autres crurent que c'était un vieux sorcier. Un paysan prétendit même avoir entendu la bête lui dire distinctement, en exécutant un bond prodigieux :
Avouez, mon ami, que pour un vieillard de quatre-vingtdix ans, ce n'est pas mal sauter. (Grimm, Correspondance littéraircy V^ avril 1765.)
L'aventure qui fit le plus de bruit fut celle du jeune Portefaix, âgé de onze ans à peine, qui, aidé de quelques autres enfants, aurait courageusement attaqué la bête et l'aurait mise en fuite. Cette anecdote, rapportée par V Année littéraire de Fréron (t. I, p. 326), a fourni le sujet d'un poème héroïque en deux chants dont Grimm dit quelques mots [Portefaix, Amsterdam et Paris, 1765).
Quelques mois après, un gentilhomme picard, le baron de Rhodes, a recueilli dans un autre très mauvais poème tous les récits qui circulaient Sur la bête monstrueuse et cruelle du Gévàudan, On en trouvera le sommaire avec quelques extraits dans le Journal encyclopédique du 1" octobre 1765.
Enfin, le 20 septembre, le sieur Antoine, chevalier de Saint-Louis, chargé par le roi de donner la chasse au terrible animal, parvint à le cerner dans un bois voisin de l'abbaye des Ghazes en Auvergne, et le blessa d'un coup de canardière. Mais ce fut un garde à cheval du duc d'Orléans, nommé Reinhard, qui lui porta le coup mortel et délivra le pays de son redoutable ennemi. L'animal fut reconnu par de nombreux témoins, et son corps fut apporté à Paris et présenté au roi à Versailles, le l*' octobre suivant. Un procès-verbal, qui fut imprimé, constata qu'il s'agissait d'un loup de cinq pieds sept pouces et demi de long (soit 1"87), pesant 130 livres.
Il aurait, d'après l'Année littéraire, à laquelle nous empruntons une partie de ces détails, dévoré 46 personnes et blessé 71 (1765, tome VIII, p. 304 et suiv.). Il est bien entendu qu'il ne faut accepter ces chiffres que sous les plus expresses réserves.
La bête du Gévàudan a laissé des souvenirs persistants dans quelques provinces de France qu'une bande de loups avait terrorisées pendant plus d'un an.
Son portrait nous a été transmis par une gravure du
temps, qui a été reproduite dans le Magasin pittoresque de 1888, p. 376.
Le dictionnaire de Larousse, qui raconte cette légende avec beaucoup de détails, y mêle malheureusement quelques renseignements fantaisistes.
Il répète, par exemple, d'après M. Walckenaer [Mémoire sur Vétendue et les limites du territoire des Gabali, dans les Mémoires de tinstitut, tome V, 1821, p. 386), que la bête, qui était un lynx, ne fut tuée qu'en 1787. L'auteur cite à ce propos le Voyage d'Auvergne de M. Le Grand d'Aussy, qui ne s'avance pourtant pas autant. Il se contente de dire :
C'est aux Ternes, près du pont, et dans le bois qui est là sur la droite, qu'a été tué, en 1787, ce lynx, dont le journal de physique et les autres papiers du môme genre ont fait mention. (Voyage fait en 1787 et 1788, dans la ci-devant haute et basse Auvergne ; Paris, an III, t. I, p. 512.)
Le territoire désigné ici se trouve dans le canton de La Planèse, situé à une lieue de Saint-Flour.
Il n'y a aucune apparence que l'animal tué en 1787 fût précisément celui dont les fabuleux exploits avaient désolé le pays vingt-deux ans auparavant.
On peut encore reprocher au dictionnaire de Larousse de prétendre que le portrait du monstre publié par l'Année littéraire fut considéré comme une allusion blessante à la jeunesse de M"® Clairon. La vérité est que Fréron imprima en janvier 1765 (t. I, p. 115) une pièce de vers d'un M< Dudoyer de Gastels, à la louange de la vertueuse M"® Doligny, actrice de la Comédie-Française, et qu'il la fit suivre de réflexions désobligeantes pour certaines actrices parvenues plus par leur inconduite que par leur talent.
C'est à la suite de cette méchanceté, comme on peut