‹ Le musée de la conversation: répertoire de citations françaises, dictons modernes, curiositésChapitre 395 sur 434 · HOMARD · texte numérisé non relu

HOMARD

voix traînarde et enrouée : « En voulez-vous des z'homards ? Oh ! les sales bêtes ! elles ont du poil aux pattes. » En même temps ils offraient pour quelques sous la chanson En voulez vous des z' homards? « cri populaire lancé par Dufor au Moulin-Rouge • (paroles de Paul Manoury, musique de Maquet et Labbé).

Le succès fut immédiat. Qu'on y songe ! Une nouvelle formule ne laissant rien à désirer sous le rapport de l'ineptie, pouvant par cela même s'appliquer en mille occasions, c'était une conquête inappréciable dont le peuple ne pouvait manquer d'enrichir son répertoire.

Nous devons reconnaître que l'auteur dé cette scie nouvelle avait fait preuve d'une grande habileté en la lançant dans la circulation en plein été, l'époque des chaleurs étant particulièrement propice à l'éclosion et à la propagation de ces sortes d'épidémies.

Il ne s'était d'ailleurs pas mis en grands frais d'imagination pour la mettre au jour. Il n'avait guère fait que reproduire un cri fort anciennement usité par les marchands de salade : « En voulez-vous d'ia salade? », que l'on trouve noté dès 1831 dans les estampes du temps. Laissons-lui pourtant le mérite d'avoir injurié les « z'homards », tout récemment convaincus de nombreux empoisonnements .

Parmi les caricatures qui se sont inspirées de cette plaisanterie, nous signalerons une charge fort amusante dans la Libre Parole illustrée du 20 juillet 1895, avec cette légende : « En voulez-vous des chéquards?... Ah! les sales bêles!... Ils ont des chèques aux pattes!... »

L'homélie de rarchevèque de Grenade.

Le Sage. Gil Blas de Santillane (1715-1735) ; livre VII, chap. III et IV.

L*archevêque de Grenade, en prenant Gil Blas pour confident, lui avait fait la recommandation suivante :

J'exige une chose de ton zèle : quand tu t'apercevras que ma plume sentira la vieillesse, lorsque tu me verras baisser, ne manque pas de m'en avertir.

Voyant, peu de temps après, que son maître déclinait sensiblement, Gil Blas insinua en tremblant que son. dernier discours ne lui paraissait pas tout à fait de la force des précédents.

Apprenez, répondit l'archevêque en le congédiant, que je n'ai jamais composé de meilleure homélie... Désormais je choisirai mieux mes confidents.

Ce sentiment si profondément humain, de ne pouvoir pardonner l'expression d'une cruelle vérité, même quand on l'a sollicitée, a été indiqué par Molière dans une scène de V Avare (acte III, scène v).

Harpagon demande à maître Jacques ce qu'on dit de lui. Le valet à tout faire profite de l'occasion pour lui servir une série de mauvais compliments.

Harpagon Taccable aussitôt de coups et d'injures :

— Vous êtes un sot, un maraud, un coquin et un impertinent.

De nos jours, Labiche, qui se rapproche de Molière par sa finesse d'observation, a développé la même idée dans le Misanthrope et V Auvergnat (Palais-Royal, 1852).

Rire homérique.

Allusion aux accès de rire qui agitent, à diverses reprises, les personnages des deux grands poèmes d'Homère. Ils sont presque invariablement caractérisés par les expressions :

(rire inextinguible), ou :

(rire avec délices).

• Nous citerons, dans Vlliade, le rire des dieux voyant le grotesque Vulcain parcourir avec agitation le palais de Jupiter pour leur verser le divin nectar. (Chant I", V. 599.)

Au chant II, v. 270, Thersite, guerrier louche et boiteux qui se plaisait à accabler les rois de ses insolences, exhortant les Grecs à lever le siège de Troie, est châtié par le « prudent » Ulysse. A la vue de ses larmes et de ses grimaces, un rire délicieux s'empare des Grecs, quoique encore pénétrés de tristesse.

Dans VOdyssée (chant VIII, v. 326), les dieux sont pris d'un rire immodéré à la vue de Mars et de Vénus, pris au piège que leur a adroitement tendu Vulcain.

Ici se trouve répété textuellement le vers 599 du chant I*"" de Vllliade :

■'Aa€£aToç o'ap'lvûpTO yéXn); {xaxspeaat Osoiaiv...

Et plus loin, V. 343, le rire reprend de plus belle quand le plaisant Mercure se déclare prêt à passer la nuit dans les bras de Vénus, dût-il être enlacé dans des liens plus nombreux encore, et à la vue de tout roiympe.

Au chant XVIII, v. 35, Antinous, un des soupirants de Pénélope, éclate de rire à la seule pensée du combat d'Irus avec Ulysse déguisé en mendiant.

Au même chant, v. 100, en voyant les contorsions d'Irus assommé par Ulysse, les chefs, levant les mains, € mouraient de rire ».

Le fou rire reprend, un instant après (v. 111), à la vue de l'attitude d'Ulysse victorieux.

Nous citerons encore, au chant XX, v. 346-347 et 358, le rire inextinguible des prétendants de Pénélope, et, au chant XXI, v. 376, leur rire immodéré en réponse aux paroles menaçantes de Télémaque.

Il y a lieu de signaler, au vers 347 du chant XX, l'expression fort originale ;

Yva6[xotai ycXoîcov àXXoTpîoiaiv

(ils riaient avec les mâchoires d'autrui, c'est-à-dire d'un rire forcé).

Dans la République de Platon (livre III), Socrate blâme les poètes, et Homère en particulier, de prêter aux dieux et aux héros les faiblesses inhérentes au commun des mortels :

— Il faut condamner aussi, dit-il à Adimante, le penchant au rire, car on ne se livre pas à une grande gaieté sans que Fâme éprouve une très grande agitation.

— Il me semble.

— Alors ne souffrons pas qu'on représente devant nous des hommes graves, encore moins des dieux, dominés par le rire.

— Non, assurément.

— Et, s'il faut t'en croire, nous reprendrons Homère d'avoir dit : Un rire inextinguible éclata parmi les heureux habitants de l'Olympe, quand ils virent Vulcain s'agiter pour les servir.

— Oui, si tu veux m'en croire.

— Cependant la vérité a des droits dont il faut tenir compte.

(Trad. Victor Cousin, t. IX, p. 128.)

« Ah! pour être dévot, Je n'en suis pas moins homme. »

Molière. Le Tartuffe (1664) ; acte III, scène m, vers 966. Rôle de Tartuffe.

Imitation évidente de ce vers de Corneille, dans Sertorius (acte IV, scène i, v. 1194) :

Ah ! pour être Romain, je n'en suis pas moins homme.

On a pu supposer aussi que Molière s'était inspiré d'un passage de Boccace (3* journée du Décaméron, nouvelle viii).

Le conteur florentin met en scène un abbé qui cherche à séduire la dame Féronde, sa pénitente :

La sainteté, dit Fabbé, ne devient pas moindre parce qu'elle demeure en l'àme, et ce que je vous demande est péché du corps... et outre, ce encore que je sois abbéy je suis homme comme les autres (et oltre a questo, corne che io sia Abate, io sono uomo, come gli altri...). '

(Trad. Le Maçon, Paris, 1670, t. I, p. 340.)

Gomme un seul homme.

Cette façon de parler nous vient directement de la Bible.

Au commencement du règne de Saûl (1095 av. J.-C),

les Ammonites attaquèrent Jabès, ville de la tribu de Manassé. Saul, en ayant été informé, provoqua, à Taide de menaces, une levée en masse des Israélites.

Alors, dit FÉcriture, le peuple fut frappé de la crainte du Seigneur, et ils sortirent tous en armes comme s'ils n'eussent été qu'un seul homme {quasi vir unus). (P' livre des RoiSy ch. xi, v. 7.)

Nous croyons intéressant de citer quelques-unes des applications qui ont été faites de cette expression.

Celle-ci est due à Bossuet, prononçant Toraison funèbre du prince de Gondé, à Notre-Dame, le 10 mars 1687 :

Ce qu'un sage général doit le mieux connaître, disait-il, c'est ses soldats et ses chefs. Car de là vient ce parfait concert qui fait agir les armées comme un seul corps, ou, pour parler avec l'Écriture, « comme un seul homme »...

L'exemple qui suit est emprunté à la proclamation adressée aux Français par Bazard et le père Enfantin,

après les journées de 1830 :

Apprenez que I'Homme-Dieu des chrétiens est devenu, en Saint-Simon, I'Homme-Peuple ;... le peuple est en lui, AIMANT, sage et puissant, marchant comme un seul homme vers l'avenir que Dieu lui destine.

{Œuvres de Saint-Simon et dEnfantin, t. I, 1865, p. 217.)

Voici, enfin, un document où le mot de la Bible intervient d'une manière assez plaisante.

Du 13 mars au 6 mai 1848 parut tous les deux jours un placard intitulé Bulletin de la République, organe officiel du Gouvernement provisoire, dans lequel George Sand eut une part importante de collaboration. Le

vingt-cinquième numéro, daté du 6 mai, débutait par un compte rendu, en style dithyrambique, de l'ouverture de la session de l'Assemblée nouvellement élue.

Ce morceau, où débordait cet enthousiasme de commande par lequel on essaie de séduire le peuple, contenait les passages suivants :

Citoyens,

La session de TAssemblée nationale vient de s*ouvrir sous les plus dignes auspices ; et la journée du 4 mai devra marquer à jamais dans les fastes de la Fremce.

Un temps magnifique favorisait cette solennelle inauguration...

Comment peindre cet enthousiasme communicatif, cet élan, ces gestes pleins d'énergie et de passion, cette Assemblée entière se levant comme un seul homme, autant en Tair les chapeaux et ébranlant les voûtes du vaste édifice sous ses acclamations redoublées?

...Un membre ayant proposé le serment individuel à la République, l'Assemblée s'est levée tout entière comme un seul homme et a poussé avec un élan indicible le cri de Vive la République !...

Cela finissait par une embrassade générale du peuple et des députés.

Cette formule, revenant à deux reprises, obtint alors le succès le plus vif et le plus mérité.

Le dernier bulletin de la République, écrit M. le comted'Estourmel dans ses Derniers Souvenirs (1860, p. 200), est un modèle de style bucolique... On y trouve : la fête de fam^illey le frémissement électrique, de douces larmes coulant de tous les yeux... Croquemitaine s'est fait berger. Il dépeint le peuple, l'Assemblée, le Gouvernement provisoire... s' embrassant en même temps et comme un seul homme I

Un détail amusant : par décret du Gouvernement

provisoire, les représentants devaient revêtir, pour cette solennité, un costume rappelant Tépoque de la première révolution, et comprenant notamment un gi- , let à la Robespierre. M. Gaussidière seul se conforma à cette grotesque étiquette.

« Je cherche un homme* »

Diogène Laërce raconte (livre VI, chap. ii, § 41) que Diogène le Cynique fut rencontré par la ville portant une lanterne allumée en plein jour. « Je cherche un homme », disait-il.

Phèdre a prêté le même trait à Ësope dans sa fable r Èsojie à un bavard (livre III, fable xix).

La version de Diogène Laërce, qui, à ce qu'on croit, précéda d'environ deux siècles celle de Phèdre, a été généralement adoptée, et Diogène cherchant un homme est un sujet que les peintres ont fréquemment reproduit.

VÊcclésiaste dit (chap. vu, v. 29) :

Entre mille hommes j'en ai trouvé un: mais de toutes les femmes je n'en ai pas trouvé une seule.

« Je suis homme : rien de ce qui intéresse Thomme

ne me laisse indifférent. »

Souvenir du théâtre des Latins.

Dans VHeautontimorumenos (le Bourreau de luimême), comédie de Térence, imitée de Ménandre, qui

fut représentée Tan 162 av. J.-C, le poète fait dire au vieux Chrêmes :

Homo sum : humani nihil a me alienum puto.

(Acte P', se. I, vers T7.)

L'homme s'agite, mais Dieu le mène.

Pénelon. Sermon pour la fête de TËpiphanie : Sur la vocation des gentils, prononcé le 6 janvier 1685. Premier point, 7^ alinéa :

Dieu ne donne aux passions humaines, lors même qu'elles semblent décider de tout, que ce qu'il leur faut pour être des instruments de ses desseins : ainsi Thomme s'agite, mais Dieu le mène.

Le grand prédicateur semble s'être inspiré ici de cette sentence de Vhnitation de Jésus-Christ (livre I, ch. xix, § 2) : « Car Thomme propose et Dieu dispose, et la voie de l'homme n'est pas dans le pouvoir de l'homme » ; pensée que Ton trouve plusieurs fois répétée dans la Bible :

Le cœur de l'homme prépare ses voies : mais c'est au Seigneur à conduire ses pas.

(Proverbes, xvi, 9.)

Seigneur, je sais que la voie de l'homme ne dépend point de l'homme, et que l'homme ne marche point et ne conduit point ses pas par lui-même.

(Jérémie, x, 23.)

Page 1