DESCRIPTION DES \1EHGES ET PIETA
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14, BUE DES ARTS (SQl'AKE DU MUSEEI
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LA plupart des \'ierges et des Pietà de nos galeries proviennent d'édifices toulousains. Leur origine est presque toujours très incertaine. Elles figurent, dans quelques-unes de nos anciennes notices, sous des rubriques si fantaisistes, qu'il ne nous est pas toujours possible de les identifier, et nous sommes redevables, une fois de plus, aux manuscrits de Dumège des quelques renseignements que nous avons recueillis.
Disons en passant que, loin d'être particulières à la ville de Toulouse, les lacunes de ce genre, irréparables maintenant, sont tout à fait générales avant le dix-neuvième siècle. Antérieurement à cette époque, l'attention des érudits ne se fixe que rarement, et comme par exception, sur ces provenances que nous considérons avec raison comme capitales. Dumège, qui s'en préoccupe dès 1802, est en avance sur son temps. Il est malheureusement trop littéraire, trop Imaginatif; ses descriptions, bien que précieuses puisque uniques, ont peu d'exactitude, et il nous est souvent impossible d'affirmer que nous possédons les objets qu'elles nous signalent. Les notes relatives à nos collections prennent fin avec sa vie. Après lui, malgré les progrès incessants des études archéologiques, nous n'avons que fort peu de renseignements sur les pierres sculptées ou inscrites que nous conservons si jalousement aujourd'hui.
Les œuvres d'art du Moven-âge font presque toujours partie d'ensembles architecturaux. Conçues pour un tout dont elles sont un membre actif et souvent inséparable, tout qu'elles complètent et qui les com-
plète, elles perdent, quand on les en distrait, une partie de leur beauté ou, du moins, de leur aspect. Comparables aux tableaux qui se passent si difficilement de leur lumière et de leur bordure, elles exigent tous leurs appuis, et ce n'est pas impunément pour elles qu'on les arrache à leur milieu. Que de morceaux nous ont ému dans leur ambiance, qui ne nous inspirèrent ailleurs qu'une admiration relative! C'est, dans une certaine mesure, le cas des figures que nous allons examiner. Les jours diffus des grandes nefs, l'ombre changeante et dorée des chapelles leur prêtaient certainement une apparence de vie, que la sollicitude la plus assidue et le placement le plus favorable ne leur restitueront pas. Elles empruntaient leur mystère aux enfeux qui les abritaient, leur mouvement aux rayons changeants qui tombaient des hautes verrières. Rangées aujourd'hui le long de murs parfois lépreux, dans des éclairages horizontaux qui les creusent au lieu de les modeler, dépouillées de la couleur somptueuse que nous montrent encore certaines d'entre elles, et réduites à leur seule force, puisque rien, dans leur entourage, ne concourt plus à leur beauté, elles ne sont, hélas! que de magnifiques épaves à côté desquelles on peut passer sans se douter de leur maîtrise.
Parmi tant d'autres sujets qui sollicitent l'attention de l'archéologue, les modifications que les siècles apportent à la manière d'interpréter la Vierge nous semblent dignes d'être étudiées.
Ses images sont, de très bonne heure, nombreuses en Italie; mais si l'on trouve dans les catacombes « une matrone avec un enfant qui, blotti sur son sein, se retourne et, de ses grands yeux, regarde derrière lui comme pour défendre sa pâture »', on ne voit, à des dates correspondantes, rien de semblable dans nos contrées. Ce n'est qu'au huitième ou neuvième siècle que la Vierge apparaît chez nous dans la scène du crucifiement, où, conformément au texte de l'évangile, elle se lamente debout à la droite de la croix dont saint Jean occupe la gauche. Jusqu'au douzième, ses figurations sont peu fréquentes, mais les populations lui vouent alors un culte tout particulier; elles lui attribuent une part de divinité dont elles ne l'avaient pas encore investie, et, plaçant sous son vocable les grands édifices religieux qu'elles construisent de toutes parts,
I. A. Venturi, La Madone, P. L — Reproduction dans Le Musée, revue d'art mensuelle, vol. V, n» 8, p. iSg.
décorent de ses statues les tympans des portes principales des cathédrales.
Elle siège alors dans l'attitude représentati^•e que prêtent à leurs impératrices les peintres du Bas-Empire, couronnée, nimbée, un sceptre dans la main gauche. L'Enfant, de face et dans l'axe, assis entre ses genoux, bénit de la droite à la manière grecque et soutient de la gauche le livre des évaniiiles. Ils sont entourés d'adorateurs. d'ani;e^ thuriféraires ou des animaux symboliques.
Ces œuvres, d'un art très inégal qui ya de la sauvagerie la plus grande au rafhnement le plus subtil, ont parfois la simplicité magnifique et l'incontestable grandeur des bas-reliefs assvriens. Elles débordent de réminiscences byzantines. Aucune tendresse n'y tempère la majesté de la \'ierge, auctm sentiment terrestre la divinité de son Fils.
En changement marque le commencement du treizième, et la mère, debout et triomphante, s'adosse dès lors, abritée sous un dais, au trumeau des grandes baies. .\ltière et i;rave comme une reine entourée d'hommages, la main souvent ou\'erte comme pour l'octroi d'une grâce, elle regarde droit devant elle et. plus divine qu'humaine, agrée, sans la douce expression que nous lui \X'rrons pins tard, les prières qu'on lui adresse. Elle écrase quelquefois de son pied droit un lézard à tète de femme, tandis que son Fils, qu'elle porte sur son bras gauche, bénit encore de la main droite, tenant les évangiles dans la gauche.
Mais le génie no^■ateur des maîtres de l'œuvre, sans cesse en quête de notiveau, ne pouvait se contenter longtemps de cet archaïsme grec, qui lui avait fourni de si beaux motifs: aussi les artistes le délaissents-ils rapidement et nous montrent-ils. à la lin du treizième siècle, une tendre mère dépouillée de toute grandeur qui, simple comme une femme, ploie comme elle sous son fardeau, et se penche, le sourire aux lè\-res. \-ers le bambin rieur assis dans le pli de son bras, .lésus suit la même transformation; ce n'est plus l'Enfant-Dieu pénétré de sa mission qui courbe sous son geste les peuples agenouillés: c'est im bébé souriant et tendre, étranger aux choses divines, qui. jouant a\ec un raisin, une grenade ou un oiseau, ceint parfois le cou de sa mère de son petit bras potelé. Il n'est plus vêtu de ces étoffes orientales dont les plis fins et serrés dessinaient sur ses genoux des spirales déliées: il est tantôt nu jusqu à la ceinture, les jambes grassouillettes dans des langes défaits, tant('n perdu dans de somptueuses dalmatiques d'où sortent ses petits pieds nus.
Les statues de la Vierge sont dès lors innombrables, et nous en aurions un nombre infini sans les guerres religieuses du seizième et la période impériale qui fut néfaste à nos monuments. Elles se répandent dans les villes et dans les campagnes, protectrices des sources, des ponts, des portes, des châteaux, des hôtels et des manoirs. Taillées dans les matières les plus précieuses ou les moins rares : or, ivoire, marbre, plomb, bois, elles remplacent les dieux lares dans l'intimité familiale, et voient comme eux naître, vivre et mourir les plus puissants et les plus humbles. Colossales, lorsqu'elles terminent les pignons des grandes façades, elles sont parfois si petites, qu'un enfant les tient dans sa main. La peinture, qui les avait revêtues d'un ton clair rehaussé de traits bruns, dont certaines figures romanes conservent encore les traces, les pare plus tard d'une grâce nouvelle, en parsemant à profusion le rouge, le blanc, le bleu et l'or de leur costume, de fleurs de lis, de paons, de roses, ou de méandres. Les siècles modifient à peine la forme de leurs vêtements : la "Vierge conserve sa robe à manches étroites remontant jusqu'au cou, puis décolletée; son manteau tombant ou drapé qui passe d'un bras à l'autre à la fin du treizième siècle, et ses fines chaussures pointues arrondies à partir du milieu du quinzième; Jésus a une tunique, des langes et plus tard une dalmatique. Peu à peu leur image s'est transformée, et leur attitude tout à fait humaine, leur visage souriant, les plis de leurs ajustements semblables à ceux d'un épais velours ou d'une grosse soie doublés de fourrures, n'ont plus rien de commun, dans leur naturalisme élégant, avec les majestueuses et sévères conceptions des vieux artistes romans.
Une très ancienne figuration de la Vierge, la plus ancienne peut-être, à coup sûr la plus barbare de celles que nous possédons, se trouve sur un chapiteau double en marbre blanc, qui nous vient de l'abbaye de Saint- Pons-de-Thomières.
Le groupe, taillé dans un de ses grands côtés, remplit une gloire ogivale à orbe perlé et ne laisse, à droite, qu'un étroit espace, où festonne une draperie. Les deux personnages sont de face, dans l'axe et, détail très particulier, la Vierge a les deux côtés du corps parfaitement symétriques par rapport à cet axe. Sa tête est enveloppée d'un voile que ceint un bandeau perlé, et le siège, garni d'un coussin cylindrique, sur lequel elle est assise, a les bras terminés par des têtes de tigres à pupilles
incrustées de plomb. Sa jupe est striée de plis en éventail qui rayonnent vers son giron; ses pieds, trop petits, empiètent sur Torle de l'auréole, et sont chaussés de souliers pointus légèrement recourbés. Elle tient à deux mains, les bras allongés, Jésus assis entre ses genoux. Paré du nimbe crucitcre et curieusement disproportionné puisque sa tète et
CHAPITliM DE LABBAV1-: IjE SAI S [ -l'i 1 NS-DE-TI H l.W I EU ES.
sa main droite sont énormes et ses autres extrémités très menues, il bénit de la droite et tient de la ij;auche le livre des évantiiles.
La gloire est tîanquée des quatre animaux symboliques contournés, de face sur le grand côté, de profil sur les deux petits : en haut, l'aigle et l'homme; en bas, le lion et le taureau. L'homme ailé et barbu, qui devrait être a la droite du Christ comme le plus noble, pose sa droite sur l'ain-éole et tient dans sa gauche le livre des évangiles; il a les prunelles incrustées de plomb. Lc> trois autres animaux sont nimbés, les évangiles posés sur le sol entre leurs pattes.
Ce bas-relief est d'esprit essentiellement bv/antin. Il donne à Jésus
toute rimportance que lui attribuent les artistes grecs, et relègue, comme eux, la Merge au second plan. C'est, en etfet, avec plus de respect que de tendresse qu'elle nous présente son Fils, dont le geste nous paraît volontairement souligné par la grandeur voulue de la main. Le modelé très rudimentaire des personnages est assez architectural, et nous semble bien compris. Il s'imprègne de l'art longtemps romain de la Provence dans la tète de l'homme, de réminiscences indo-chinoises dans celles des tigres ou des lions. Ne ^ous semble-t-il pas, si vous comparez leur facture précieuse au rude métier des autres morceaux, contempler les produits d'écoles étrangères l'une à l'autre, et êtes-vous bien sûr de n'avoir pas vu déjà grimacer ces fauves sur les inros, les netzukés ou les vases d'Extrême-Orient? Ce n'est d'ailleurs pas la seule fois que nous constaterons dans nos galeries des influences asiatiques. Nous en retrouverons de bien plus intenses dans les frises et les tailloirs de Saint- Etienne et de la Daurade, où telle fleur sera si hindoue d'esprit, de dessin et d'exécution que nous pourrons la croire ravie à une très vieille pagode! Ne sourions donc pas, comme de nombreux ignorants, devant ce chapiteau sauvage mais instructif; il a son éloquence qu'il faut comprendre. Il nous montre l'aube d'un art qui se dégage de ses langes et, très hésitant encore, se renseigne où il peut, avant de prendre son essor.
Une de nos ligures les plus anciennes, après le morceau dont nous venons de parler, est celle qui décorait autrefois le portail de la salle capitulaire du prieuré de la Daurade'. Donnée à la ville en 1S12 par M. Boyer-Fonfrède, en même temps que les chapiteaux du cloître, elle faisait pendant au roi David, si nous en crovons Dumège, qui a assisté à la démolition de ce monument.
Taillée dans un bloc qui porte des traces d'ancienne polychromie, la Vierge est assise sous un dais soutenu par une colonne monocvlindrique et une colonne hexagonale, couronnées toutes deux de chapiteaux à feuilles d'eau. Ce dais est crénelé et son gable, flanqué de deux tourelles carrées, est percé comme elles d'étroites fenêtres romanes.
La Vierge, absolument intacte, — son sceptre seul est brisé, — ne laisse apercevoir que les côtés de son trône aux montants tournés; ceux-ci, assemblés par quatre traverses cylindriques jointes deux à deux par trois balustres, rappellent étonnamment les claires-voies que l'on
I. Notice de 1818 : 11° i23 ; — Notice de 182R : n» 258; — Descript. de i835 : n» 451.
VIERGES ET FIETA.
trouve encore en Egypte ou en Syrie. Le visage trop fort, très légèrement tourné à gauche, elle tient de sa longue main droite.
par des plis de son vêtement. l'Enfant presque de prolil assis sur son genou droit. Privés des belles broderies dont nous aurons à parler plus tard, leurs ajustements sont d'étotfes souples. Des plis sans profondeur les sillonnent, presque gravés, dont le travail attentif, semblable à celui de la couronne de la Vierge, contraste, par sa complication judicieuse, a\cc la simplicité lisse et solide des chairs.
La tète de Jésus est refaite sans intelligence et sans style. Ses pieds et sa longue main gauche ouverte sont si peu saillants qu'ils nous sont restés ; quant à sa droite, qui bénissait probablement, elle est remplacée par une sorte de patte informe d"où pend, comme une bourse, un objet indéterminé.
Le socle sur lequel se dressait , dans Tensenible primitif, ce groupe de grandeur intime, mais d'aspect si fort et si dense, en est
momentanément séparé comme le chapiteau historié qui le surmontait. Nous retrouverons sa mouluration, dérivée de la base antique, dans la