‹ Le Musée de ToulouseChapitre 19 sur 19 · MPIRGI'IS FT PIF-:TA · texte numérisé non relu

MPIRGI'IS FT PIF-:TA

ment aux trois personnai^es habituels et n'a jamais été plus grande ni plus ornée. Elle n'offre aucune particularité. {]omme sa formule générale nous est aussi familière que celle de son saint Jean, et que la partie infé-

ciimsT r.N CROIX.

rieure de son (Christ est brisée, nous terminons sa description. Signalons ses traces de polychromie, aussi nombreuses qu'indécises, et surtout le mystérieux monoiiramme i;ra\"é sur le tond entre la mère et le lils, croix dont le montant, planté dans le sommet d'un A, est enlacé de la lettre S.

De la plus fruste à la plus raffinée, de la plus ancienne, presque by/antine, qui tr(~)ne entre les quatre animaux symboliques, jusqu'aux

saintes femmes qui se désolent devant le cadavre du Christ, — nous omettons à dessein les figures sans âme du seizième et du dix-septième siècle, — toutes les manifestations d'art que nous venons d'examiner sont très différentes de celles que l'on nous montre aujourd'hui. Ne nous en étonnons pas. Imbus de l'idée chrétienne et soucieux de la propager, les vieux imagiers, qu'une religion, une éducation et des mœurs très étrangères à celles des anciens éloignent autant que possible de leur divine sérénité, ne cherchent pas à exprimer la beauté physique qui était le but de l'art grec; mais, spiritualistes par essence, ils sont uniquement épris de l'idée. Ils parlent à l'esprit et, par l'esprit, au cœur; subordonnant à l'expression cette forme et ces proportions considérées, avant et après eux, comme si capitales, ils s'arrêtent dès qu'ils croient avoir exprimé leur pensée, même s'ils ont estropié un membre, démesurément allongé un cou ou mal attaché une extrémité. Ils ne prennent de la nature que ce qui leur est nécessaire pour réaliser leur rêve et, loin d'être, comme beaucoup d'autres, les esclaves de leur modèle, l'interprètent dans la plus large mesure et s'en inspirent exclusivement. Uniquement préoccupés du caractère qu'ils veulent donner à leurs figures, ils négligent tout ce qui leur paraît ne pas contribuer à l'accuser. Ils ne peuvent se passer de la forme, mais ils n'y attachent qu'une importance très minime, et c'est parfois à ses dépens qu'ils impriment à leurs œuvres la majesté , la grâce ou la douleur dont si souvent elles sont pleines.

Ces différences sont aussi causées par une déviation de l'art dont notre époque est en partie responsable. La sculpture a pour but évident d'apporter son concours à l'architecture à laquelle elle doit être logiquement subordonnée. Restée presque jusqu'à nous dans ce rôle secondaire, elle s'émancipe maintenant et, ne relevant plus que d'elle-même, n'est plus décorative dans le véritable sens du mot.

Les tailleurs d'images, qui étaient de simples artisans, travaillaient dans les chantiers où ils coudoyaient journellement tout ce qui collaborait à l'œuvre. Ils coopéraient très directement à la bâtisse dont leurs figures, quelque belles qu'elles pussent être, étaient seulement un des nombreux motifs. Astreints à une discipline nécessaire qui n'est plus dans nos mœurs, et, probablement bien plus humbles et bien moins considérés que leurs confrères d'aujourd'hui, ils se pliaient à la volonté maîtresse de l'architecte , qui leur confiait un bloc épannelé et leur

prescrivait la place, les dimensions et les grandes lignes de leur statue. Ils ne jouissaient donc que d'une initiati\e très relative, sous certains rapports du moins, et ne perdaient jamais de vue le monument, cathédrale ou palais, dont leur exécution, même géniale, n'était qu'un détail souvent sacrifié, un simple accident plus ou moins en vue.

Il n'en est pas ainsi aujourd'hui. Même lorsque leur oeuvre doit décorer un édifice, nos artistes, qui ne fréquentent pas les chantiers et répugneraient certainement à la dénomination d'artisans dont se glorifiaient leurs ancêtres, la modèlent dans des ateliers dont la lumière spéciale est très difl:erente de celle des salons annuels, consécrateurs de renommées. X'ictimes obligées de ces exhibitions contemporaines, ils ne tiennent plus compte de l'effet en place, si capital, et font des choses charmantes vues isolément, qui n'ont parfois aucune parenté avec le milieu auquel elles sont destinées et que le hasard de la vente peut d'ailleurs placer n"importe où. Ils travaillent donc sans se préoccuper de la destination de leurs œuvres et de leur milieu futur, ou même sans le connaître, ce qui n'arrivait jamais aux anciens.

C'est en raison de l'ignorance de ces conditions et de l'absence de mise au point, que nos visiteurs ne tirent pas plus de profit de leur passage dans nos galeries. Ils ont le tort de peser tout ce qu'ils voient dans la même balance, et de s'étonner que des morceaux plusieurs fois séculaires, conçus dans un biU très particulier, ne ressemblent pas à ceux qu'on leur montre d'habitude. Le caractère, l'interprétation leur échappent presque toujours, et c'est l'imitation la plus servile qui conquiert le plus de suffrages ^ Ils possèdent d'ailleurs assez fréquemment cet esprit français, préoccupé surtout de donner à la galerie une haute idée de son érudition, et parlent a\ant d'avoir observé sans se douter que le contraire vaudrait inliniment mieux. Très ditlèrents de ce public étranger dont ils s'amusent, public infiniment respectueux des choses de l'art et qui ne demande qu'à s'instruire, ils rendent ex cathedra des jugements sans appel !

S'ils venaient à nos sculptures avec plus de simplicité et dans le biU de les bien voir, de les comprendre et de les aimer, ils goûteraient des

I. Que de i;ens nous ont vanté cet abominable Campe Santo de Gênes où l'imitation sévit si cruellement, que l'on distingue des initiales sur la coiffe du chapeau d'un monsieur en marbre blanc debout devant une morte! « La dentelle en est si bien imitée que l'on y reconnaît du point d'Angleterre. »

5o LE MUSÉE DE TOULOUSE.

joies qu'ils risquent fort de ne pas connaître. Elles leur ouvriraient toutes grandes les portes d'or du rêve, leur permettraient d'échapper un moment aux angoisses de la vie, et leur dévoileraient, s'ils savaient comprendre leur muet langage, l'état d'àme de nos ancêtres et l'histoire de notre ville.

Les innombrables trésors de Martres, volontairement mutilés par les chrétiens d'abord et les 'Vandales ensuite, les initieraient à la grandeur romaine ; quelques-uns de nos sarcophages, au faste du royaume éphémère qui eut Toulouse pour capitale; nos précieuses pierres romanes à la jeune floraison d'art que faucha Simon de Montfort, et l'extrême rareté des vestiges du treizième siècle à l'inféconde durée de la guerre de l'Albigeois. Ils verraient refleurir la grâce tanagréenne dans les 'Vierges gothiques, retrouveraient la formule grecque dans les draperies de certains apôtres, et compatiraient aux douleurs, nouvelles dans l'art, des personnages du quinzième siècle. Des pierres inscrites de toutes les époques leur révéleraient des noms ignorés, et les cippes gallo-romains des dieux que l'on ne connaît pas. Ils liraient des blasons d'ouvriers obscurs et de personnages illustres, et jugeraient, à l'abondance des débris d'architecture qui jonchent le cloître et la salle capitulaire, des splendeurs défuntes de notre ville. Ils seraient surpris de voir s'épanouir, sur les frises de la Daurade, le lotus de l'Inde et l'iris syrien, et de retrouver, à toutes les époques et presque dans tous les styles, la feuille d'acanthe de Callimaque.

Et, quand ils auraient touché du doigt ces manifestations si diverses du génie de leurs ascendants, entendu le halètement de ces travailleurs à jamais inconnus se continuer de siècle en siècle, quand ils se seraient rendu compte du prodigieux effort intellectuel, de la ténacité, de la peine et du temps qu'ont coûtés toutes ces choses, ils sentiraient leur petitesse et connaîtraient le désir du mieux.

Plus respectueux alors de l'œuvre, parce qu'ils sauraient davantage et que la science engendre le doute, ils apporteraient, eux aussi, leur pierre à l'éditice que l'humanité laborieuse élève à la gloire de l'art, et apprendraient du moins qu'ils ont l'inestimable fortune de pouvoir visiter, quand bon leur semble, un beau cloître, un frais jardin et d'inestimables trésors.

Toulouse, Im;i. Douladoure-Privat, rue S'-Ropie, 3!). ~. 6S37

TOULOUSE. IMP. DOULADOURE-PRIVAT, RUE SAINT-ROME, 3q.

Page 1