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Le Musée de Versailles, ses principaux tableaux et statues gravés

ninmination de la route de Paris à Versailles. — Origine de cette ville.— Avenue de Paris. —Madame Dnbarry.— Réservoirs Montbauron. — Avenue de Saint-Cloud. — Collège rojal ; M. Théry.

— Notre-Dame. — Le général Hoche. — Le chenil. — Menus- Plaisirs ; états-généraux. — Avenue de Berry. — Hôtel-de- Ville.

— Avenue de Sceaux. — Rue Satory ; massacre de 1792. — Une habitante du Parc-aux Cerfs. — Eglise Saint-Louis.

Il est dix heures du soir : les grands arbres , qui de chaque côté de la route ombragent les allées où se promènent un grand nombre de curieux, élèvent au ciel leur feuillage touffu, dans lequel se joue légèrement une brise d'été. Au pied de ces arbres, des lustres surchargés de bougies allumées projettent sur l'avenue royale une brillante clarté , qu'augmentent encore les torches d'une foule de serviteurs. Pour ^3 qui donc ces préparatifs, pour qui ces lumières, qui disputent au jour jaloux un éclat qu'il refuse ? Attendez : voici venir un nuage de poussière , que devancent les chevaux si

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▼ites des piqueurs au riche costume; voici des gardes, des pages, des écuyers, pressés autour d'une voiture aux panneaux armoiries. Regardez bien cette royale tête de femme qui se balance, radieuse, en contemplait les milliers de feux placés sur son passage. Elle sourit : son amour-propre est flatté ; en effet , il y a bien de quoi : cette splendide illumination , dont j,amais on n'avait eu d'exemple, est une surprise galante, mais dispendieuse , faite à la reine par le premier ministr*» 1

Versailles , voilà une des tes magies, à toi 1 voilà un de ces mille souvenirs qui t'ont fait dans l'histoire une place si large , si poétique , si royalement fantastique ! Née d'hier par le souffle créateur de Louis XIV, qui sut 'découvrir toit germe dans le pavillon de chasse de Louis XllI , tu n'^as pas , comme toutes les autres villes, subi ces périodes informes de naissance et d'accroissement pour arriver enfin , par degrés, à la prospérité. Ainsi que Minerve sortit un jour tout armée de la cuisse de Jupiter, sans avoir connu d'enfance , ainsi toi , ville princière , tu sortis toute splendide de la volonté de Louis le Grand. Hier tu étais à peine, ou plutôt tu n'étais pas , car il est impossible de retrouver dans la ville actuelle quelques traces de cette maison de F'ersaKU, de ce prieuré et de cette cure de Saint-Julien , dont parlent les chroniqueurs du temps de Philippe-Auguste*, et voici que le lendemain tu existes dans toute ta gloire , dans toute ta magnificence, avec tous tes chefs-d'œuvre, avec toute ta population de princes, de reines, de jolies femmes et de généraux! Aussi qu'elles sont nobles les pages de ton histoire I Si le vice ose y présenter son front, ses dehors sont du moins attrayants; c'est un vice doré. Dans ces lieux magiques retentissent encore les noms d'une lointaine monarchie. Ici le roi de Navarre va courre le cerf avec le fils de Loménie; là, Louis XIII est venu se reposer dans son petit château de carter après de longues chasses dans la forêt de Saint-Léger : plus loin, le jeune et infortuné Ginq-^Mars^ qui paya de sa tête sa

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résistance aux volontés tyranniques de Richelieu , atai. une tiabitalion dont on voudrait en vain retrouver quelque vestige. Partout, enfin , de beaux souvenirs, de ceux que Fhistorien aime à citer, car les annales de Versailles sont avant tout des annales élégantes , courtisanesques / oii l'amour et la galanterie efleuillent toujours , sur les écnssons des preux et sur les lis couverts d'abeilles, les roses cueillies dans de voluptueux bosquets ; et si parfois , sous Louis XVI , des taches de sang viennent souiller les pages plus riantes du règne de ses devanciers, la faute en est à ces temps de troubles qui ne savent rien respecter, ni les arts, ni le génie, ni la postérité de Henri IV, réfugiée à Tombre du trône de Louis XIV.

Malgré les accroissements immenses que Versailles a éprouvés depuis Louis XIV, le château, habité par ce monarque , domine si bien toute la ville de la hauteur imposante de ses souvenirs historiques, que pour l'étranger, et même pour nous , habitants de Paris , tout ce qui est relatif à Versailles se confond dans une seule et même pensée, le Palais t Patience : nous y arriverons bientôt, et malgré les travaux du Musée, malgré le privilège de l'inventeur du diagraphe , qui prétend au droit exclusif de faire représenter sur acier la nouvelle galerie Louis-Philippe; enfin, malgré les défenses expresses faites au gardien du château , de ne laisser eutrer personne dans l'intérieur des bâtiments , nous le prendrons par la main , lecteur ; et , nouvel Asmodée , nous déroulerons à tes yeux , avec la plus entière fidélité, ces trésors qu'on te cache maintenant , et dont , pour te complaire, nous avons surpris la vue à de vigilants Argus. Rien n'est indiscret comme l'histoire!

Sois donc sans crainte , et laisse- toi conduire. Mais que vois-je ? un habit noir , un vêtement moderne l Est-ce ainsi que tu penses faire visite aux personnages illustres qui vont t'apparaître ? choisis mieux ton costume ; recule d'un demisiècle an moins. Nous allons te présenter k . la cour de

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s VERSAILLES.

Louig XIV, te faire vivre au milieu des événements d« son règne, et des intrigues des deux règnes suivants. En effet, depuis cette époque jusqu'à l'établissement du Musée actuel , il faut marcher sans s'arrêter , car Louis XVllI et Charles X n'on rien doimé à Versailles , et les beaux souvenirs du règne météorique de Napoléon sont ailleurs qu*à Trianon.

Après avoir admiré l'avenue de Paris, de l'extrémité de laquelle on aimerait à découvrir le château, on longe adroite, vis-à-vis du coude que décrit cette route, un mur de clôture, dont la longueur fait soupçonner une habitation d'un ordre supérieur. C'était jadis la maison de plaisance de madame Elisabeth , que sa naissance et ses vertus conduisirent sur Téchafaud , où fumait encore le sang, de l'infortuné Louis XVI.

Plus loin , un immense hôtel , qui sert aujourd'hui de caserne à un régiment de cavalerie , était sous Charles X l'hôtel des gardes-du-corps de Noailles. Les gardes-du-corpsl que ce mot rappelle de joyeuses orgies, de propos d'amours échangés avec les jolies habitantes de Versailles 1 Quels Lovelacesque ces gardes-du-corps I Amants empressés, épouseurs intrépides, ils pourraient à eux seuls défrayer de chroniques scandaleuses tout ce volume, si nous n'en avions destiné les pages à des sujets d'une plus haute importance.

A côté du souvenir de ces officiers , dont le corps est éteint sans retour , vient se placer d'une manière assez piquante le nom de la pretnière propriétaire de l'hôtel qu'ils occupaient à Versailles. Longtemps il fut habité par madame Dubarry I il n*est point une âme honnête dans laquelle le souvenir de cette femme ne réveille quelque indignation. A ce titre , quoique son histoire mérite peu d'être connue , nous croirions cependant manquer à notre mission si nous né lui consacrions au moins quelques lignes. Manon Vaubernier , c'est son premier nom , après avoir été successivement élève de la communauté de Sainte-Aure , puis marchande de modes ,

eiiûn , complice d une maison de jeu , devint la maîtresse du comte Dubarry. Elle suivit ce seigneur dans son hôtel. Un jour Lebel , valet de chambre de Louis XV, l'aperçut ; il la crut capable de charmer pendant quelques heures les ennuis du roi , et ,ia considérant d'ailleurs comme une maîtresse sans importance, il la présenta au monarque sous le titre d'une femme de condition. Mais bientôt voyant que le prince libertin prenait de jour en jour un goût plus vif pour cette nouvelle favorite, il se jeta aux pieds de Louis XV, et lui avoua qu'il l'avait trompé , que Manon était loin d'être mariée et d'appartenir à une famille illustre. « Tant pis , dit le roi , » dont nous copions textuellement la réponse, qu'on la maj» rie donc promptement , afin que je sois dans l'impossibilité » de faire quelque sottise. » Le mari était tout trouvé ; mais ce ne fut pas , comme on pourrait le croire , l'amant de Manon , le comte Dubarry, ce fut son frère , Guillaume Dnbarry. Ainsi, l'infamie ne sortait point de la famille.

On sait comment cette fille perdue osa s'asseoir sur le trône , et ruiner le trésor public pour satisfaire ses caprices. Les mémoires du temps n'ont omis aucune des honteuses particularités de la passion de Louis XV.Son plus révoltant résultat peut-être était la manière dont le comte Dubarry se conduisait dans le royaume , et parlait du monarque. Un jour il perdit au jeu sur parole sept mille louis : • Mes amis, dit-il à » ses créanciers, que cela ne vous inquiète pas , Frérot payera » tout. » C'est ainsi qu'il nommait Louis XV. L'impudent se vantait d'en être à son cinquième million I

Après la mort de Louis XV, la comtesse Dubarry, qui avait attiré sur elle la haine de la nation toute entière , fut condamnée à mort ; c'est la seule femme qui ait péri sans courage sur l'échafaud de la révolution. Chose étrange! au milieu des ennemis sans nombre que les prétentions tyranniques , les désordres et l'infamie de la comtesse lui avait attirés jusque dans 1* cour de Louis XV, le seul homme qui ne fut pas son ennemi était celui-là même qui peut-être aurait

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dû , par son rang, ses espérances et ses liaisons de famille , détester le plus cordialement la favorite. Cet homme était Louis XYIII. Voici un fragment de ses mémoires, où il se loue de l'amabilité de la comtesse , et où il raconte qu elle fut presque l'occasion d'une brouille entre d'Artois ( feu l'infortuné Charles X) et lui. La comtesse en avait brouillé bien d'autres.

« Voulant mettre à l'épreuve la bonté de la comtesse , je l'employai lorsque j'eus quelques grâces à obtenir de sa majesté, et ce fut toujours avec succès ; ce qui me prouva que cette grande pécheresse ne faisait même pas usage de l'eau bénite de cour.

» Il ne m'était donc guère possible de me montrer dédaigneux envers madame Dubarry. Je ne lui accordai jamais non plus de faveurs particulières , et je me contentai de me tenir avec elle dans un juste milieu ; mais cela ne me réussit point. On rapporta à la dauphine que j'étais' au mieux avec elle ; cette princesse me montra de l'humeur ainsi qu'à ma femme , et peu de temps après le dauphin me demanda , en présence de la comtesse de Provence et de Marie-Antoinette , si je ne portais pas encore les couleurs de la concubine royale , car c'est ainsi qu'il la qualifiait dans l'intimité , en employant tous les synonymes du mot.

— Non, lui répondis-je, la France en a d'assez belles pour que je ne cherche point à en porter d'autres.

— Je crains vraiment, répliqua le dauphin , que vous ne soyez coiffé de la favorite.

— Vous êtes dans l'erreur ; je respecte en elle le choix du roi , et voilà tout.

» Mon frère m'ayant répondu quelque chose d'assez piquant , je crus devoir foire cesser l'entretien , en lui disant d'un ton froid :

— ■ Estrce , monseigneur, au frère ou au prince que vous vous adressez ?

» 11 comprit son tort , rougit , balbutia quelques mots sans

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. suite , et sortit sur-le-champ de l'appartement. Ma femme en fut tout émue , et la dauphîne , craignant les conséquences de cette scène, qu'elle avait provoquée, nous fit des excuses sur la vivacité de son mari.

— J'avais cru jusqu'ici , répondit la comtesse de Provence, encore piquée de ce qu'elle avait entendu , que la politesse «ntrait dans l'éducation des enfants de France... »

Sur le plateau qui règne derrière l'ancien hôtel des gardesdu-corps sont deux bassins connus sous le nom de réservoirs <le Mcntbauro/i ; ils reçoivent leurs eaux de ceux de Gobert, et les transmettent au Château-d'Eau , qui fournit tous les bassins du parc. Les bords de ce double réservoir offrent une belle perspective de la ville, ainsi que des bois qui l'environnent.

Plus loin , c'est-à-dire au-dessous des réservoirs Montbaurou , on aperçoit l'avenue do- Saint-Cloud , qui d'une part aboutit à la pjace d'Armes, et de l'autre à l'entrée du petit village de Montreuil , où nous conduirons plus tard le lecteur pour lui montrer le lieu de naissance du général Hoche. Voici sur cette même avenue de Saint-Gloud un bâtiment , devant lequel la reconnaissance et des souvenirs à ne jamais sortir de ma mémoire arrêteront un instant mes pas. C'est le collège royal de Versailles , constmit en 1 766 pour une communauté de chanoinesses augustines , par le^ bienfaits de la reine Marie Leczinska , femme de Louis XV et fille de Stanislas, roi de Pologne. Ane voir que la jolie chapelle construite d'après les dessins de M. Mique, on devine bien que le bâtiment , qui possède une si gracieuse création, n'a pu être destiné dans l'origine à une foule de turbulents écoliers. Dans ce lieu, voué à la religion, et, à certaines époques de l'année , consacré par d'autres cérémonies non moins intéressantes pour les jeunes têtes destinées aux couronnes universitaires, je crois voir encore le grave aréopage des professeurs en robe noire, présidé par le judicieux M. AMbcr-

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non'! y qui jette sur l'assemblée un regafd satisfait, tandis que le proviseur, M. Théry, auquel le collège doit en quelque sorte sa renaissance , distribue les prix aux lauréats.

Non loin du coPége , la rue de la Paroisse nous présente ses vastes proportions et son église Notre-Dame. Avant d*y entrer, nous remarquerons la belle horloge supportée par deux palmiers placés aux entablements : c'est un travail dé l'an passé. Nous voici sous les voûtes de Notre-Dame. Ici rien de saillant , rien de monumental. A l'époque où Louis XIV fixa son séjour à Versailles, la paroisse du lieu était Saint-" Julien, dans le quartier Saint-Louis. L'ayant fait abattre pour y construire un édifice , appelé le Grand-Commun , le roi fit ériger en 1 680 celle de Notre-Dame sous la direction de Mansard. On reproche de la pesanteur à la disposition intérieure de l'édifice ; le dôme paraît être petit pour l'église. Qu'est devenu le temps où , séduit par la beauté des jolies paroissiennes de Notre-Dame (, elles sont cependant en général moins élégantes que dans le quartier aristocratique de Saint-Louis) , j'errais curieusement le dimanche sous le dôme de l'église, alors que les gardes-du--Gorps venaient assister à la messe de midi , et qu'au moment de l'élévation un son de trompette faisait mettre le genou en terre à tous ces pieux guerriers?

Du portail de Notre-Dame la vue s'étend sur la place Dauphine, où l'on voit en ce moment la statue en pied du gé- . néral Hoche. A la bonne heure au moins. Voici un général de la république : je reconnais ses bottes , son habit à revers, fonmajiteau, son grand sabré. En vérité monsieur Aubernon , vous aviez trop de goût pour laisser sur ce piédestal la statue qui y était avant , et qui représentait le même général en costume de Romain , assis je ne sais dans quelle posture singulière , que je ne saurais qualifier sans employer une comparaison beaucoup trop triviale pour ce livre.

^ Le préfet de la yille.

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En regagnant l'avenue de Paris p«p la rue Saint-Pierre, nous trouvons l'hôtel du Grand-Veneur, qui porte le nom vulgaire de chenil , parce que c'est là qu'étaient logés , outre le grand-veneur, qui occupait l'édifice principal , les gentilshommes de la vénerie , les piqueurs , les palefreniers et les chevaux de chasse ^ les valets de chiens et lei chiens euxmêmes. Le goût pour ces bons et intelligents animaux n'était pas moins excessif du temps de Louis XIV que de nos jours chez certains amateurs de la chasse. Louis le Grand ne dédaignait pas même de nourrir de sa royale main une grande quantité de chiens commensaux du palais. Les familiarités de ces animaux devenaient pourtant quelquefois si insupportables , disent les chroniques du temps , que le matin , en entrant dans l'appartement du monarque , plus d'un gentilhomme se serait volontiers bouché le nez , sans le respect qu'inspirait la présence du souverain.

Nous voici revenus sur l'avenue de Paris, presque au niveau de l'hôtel des gardes-du-corps , que nous avons quitté tout à l'heure. En face de ce bâtiment , vous pouvez apercevoir l'ancien hôtel des Menus-Plaisirs , qui sert aujourd'hui de succursale à la caserne de cavalerie , établie de l'autre côté de l'avenue. Ce fut aux Menus-Plaisirs, s*il vous en souvient, que Louis XVI , forcé de « restaurer lerparlemenis » , fit bâtir une salle pour les états-généraax.

Restaurer les parlements I Pauvre monarchie ! tu méprisais la magistrature , et tu ne voyais pas qu'elle était réellement une puissance dans l'état; que sa position, son ascendant sur le peuple, ses richesses, ses alliances avec la noblesse d'épée, et même avec les premières familles du royaume , la protection que lui accordaient les princes du sang, qui avaient, toujours quelque procès à juger, en faisaient un corps redoutable pour le trône !

L'assemblée de 1 789, dont nous allons parler tout à l'heure, fut précédée , longtemps avant, par une autre cérémonie du même genre, inaugurée aussi sous de fâcheux auspices. Je

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TeuK désigner la révolte des farines , qui eiit lieu en 1775, lors du couronnement de Louis XVI. Le sang coula en diverses parties du royaume ; le peuple, affamé, poussa des clameurs que la cabale contre M. de Turgot eut soin de faire retomber sur lui , sous prétexte qu'il soutenait les principes d'économie et la libre importation des grains. L'âme pater- ' nelle du roi en éprouva une vive douleur. Il aurait été à désirer que toutes les personnes qui l'approchaient eussent partagé ces sentiments généreux , tandis que la plupart l'engageaient au contraire à employer des mesures de vigueur contre les séditieux, que le besoin seul poussait à la révolte.

Cette sédition nécessita un lit de justice, qui se tint à Versailles. Le parlement, qui relevait déjà la tête depuis sa rentrée, y vint de mauvaise grâce. Le roi témoigna son mécontentement de cette conduite à M. d'Aligre, « homme à double face , courtisan à Versailles, et demi-factieux au palais , trompant ainsi Dieu et le diable , et arrondissant sa fortune de grosses sommes qu'il tirait du monarque. »

Le lit de justice avait pour but de décider un point fort important. 11 s'agissait de retirer au parlement (chambre des Toumelles ) la connaissance des délits de rébellion pour les restribuer aux prévôts généraux des maréchaussées. Le parlement désapprouva cette mesure , qui lui semblait vicieuse dans le fond et dans la forme : il aurait bien voulu s'opposer à la volonté royale ; mais, craignant qu'une lutte sur ce point amenât la non punition des coupables , il se soumit aux désirs du monarque , déterminé à revenir plus tard sur cet objet important. Néanmoins, il manifesta un tel mécontentement, que le roi alarmé, ou plutôt que M. de Maurepas, se détermina à retirer l'arrêt , mais sans le faire casser par le grand conseil. C'était déjà adopter une marche d'indécision et de faiblesse.

Ce lit de justice fut précédé d'un grand dîner donné par le parlement, et que présida le maître d'hôtel de service du roi.

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Lorsque le premier président alla aux voix, le prince de Gonti , et M. Freteau , parlementaire y furent les seuls à motiver leur avis ; les autres opinèrent du bonnet, comme à une chose décidée à l'avance.

Le roi ouvrit la séance en disant :

« Messieurs ,

» Les circonstances particulières où je me trouve me for- » cent à sortir des règles ordinaires , et à donner plus d'ex- » tension à la juridiction prévôtale ; je dois et je veux arrêter » des brigandages qui dégénéreraient bientôt en rébellion. Je » désire également pourvoir à la subsistance de ma bonne » ville de Paris et de mon royaume ; et je vous ai assemblés • pour vous faire connaître mes intentions à cet égard , que » mon garde des sceaux va vous expliquer. »

Le roi, en parlant ainsi, semblait vivement ému ; il ne pouvait voir , sans chagrin, la première année de son règne signalée par un soulèvement populaire : dirai-je même qu'il en avait versé des larmes devant Louis XVIII, en prononçant ces paroles si touchantes, que j'ai du plaisir à répéter ici :

« Ne suis-je pas bien malheureux d'avoir, dès mon début, à sévir contre mon peuple , moi qui voudrais ne travailler qu'à son bonheur ! »

Le garde des sceaux parla après le roi; ensuite vint le tour du premier président ; mais il garda le silence. C'est le parti le plus sage , quand on n'a rien de bien à dire , et peut-être était-il dans ce cas; Favocart général imita son exemple : on alla aux voix; puis le roi, reprenant la parole, ajouta :

« Messieurs , vous venez d'entendre mes intentions ; je vous défends de faire aucune remontrance qui puisse mettre obstacle à l'exécution de mes volontés ; je compte sur votre soumission pour ne point entraver ou retarder les mesures que j!ai décidées , afin d'éviter à l'avenir les maux qui pèsent aujourd'hui sur nous. »

Plus tard , en 1 789 , la vaste salle des Menus-Plaisirs fut de nouveau disposée avec toute la magnificence possible pour

recevoir lei députés des trois ordres, qui , cette fois , étaient réunis. Ce fut un beau spectacle que cette représentation nationale assemblée pour cicatriser les plaies de Fétat , et demander à son roi le redressement des abus sans nombre wus lesquels elle gémissait : tous les ordres étaient d'accord sur un point ; tous désiraient des changements ; mais déjà l'on pouvait remarquer une contradiction frappante dans les espérances et dans les prétentions de chacun.

Les historiens ont déjà reproduit de cent manières différentes le tableau de cette séance à jamais mémorable. Nous emprunterons à Dulaure la substance des faits qu'il peint avec fidélité.

Le chancelier, dans son discours , dit : « Le roi s'en rapporte aux vœux des états pour recueillir les voix. » Le tiers pensa que voter par ordre c'était lui enlever l'avantage qui lui était assuré en votant par tête , puisque les députés de cet ordre étaient égaux en nombre à ceux des deux ordres réunis ; et le soir même il décida que les députés du clergé et de la noblesse se réuniraient à lui pour procéder à la vérification des pouvoirs respectifs, et que les votes seraient comptés par tête. Dès lors le gant du combat fut jeté.

Une proclamation royale convoquait pour le lendemain , 6 mai , les trois ordres, dans le local destiné pour les recevoir. Les députés du tiers-état seuls s'y trouvèrent ; le lendemain et les jours suivants les mêmes députés attendirent encore vainement ceux des deux autres ordres , qui , réunis chacun dans une salle particulière, prétendaient que les pouvoirs de chaque député fussent vérifiés par l'ordre seul auquel ils appartenaient.

Enfin , lassés de tant de longueurs , les députés du ti^rsétat , fiers de la force que leur prêtait l'opinion publique , soutinrent leurs prétentions avec fermeté ; quelques membres du clergé se réunirent à eux ; ils déclarèrent que « l'œu- » vre de la restauration nationale pouvait et devait, être copi-

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i» medcee sans retard par les députés présents ; » et ils se constituèrent en assemblée nationale.

Bientôt , dans la chambre du clergé , la majorité fut d'avi» de se réunir à cette assemblée ; la noblesse luttait encore , lorscpie la cour, alarmée de la force et de la considération dont l'assemblée nationale était entourée , prit des mesuret pour en arrêter lefTet.

Le 20 juin , les députés, se rendant à leur salle , trouvent les portes fermées et gardées par des soldats. Ils protestent ; et rassemblée nationale de France se retire dans un jeu de paume ; « dans un lieu témoin d*escrimes et de jeux , et qui » allait l'être des destinées de Fempire . »Là fut pris l'arrêté miyant : < L'assemblée nationale , considérant qu'appelée à

• fixer la constitution du royaume , etc , rien ne peut

» empêcher qu elle ne continueses délibérations dans quelque

• lieu qu'elle soit forcée de s'établir, etquenfin , partout ou » ses membres sont réunis, là est l'assemblée nationale , etc.»

Tous les membres présents prêtèrent serment de ne jamais se séparer, et de se réunir partout où les circonstances l'exigeraient, et ce serment fut confirmé par leur signature.

Cependant le comte d*Artois* envoya dire au maître de la salle qu'il jouerait à la paume le lendemain 22. Celui-ci, intimidé parce qu'on lui avait durement reproché sa condescendance, prévint les députés qu'il ne pourrait leur ouvrir la salle pour tenir leur séance. Us allèrent alors occuper l'église Saint-Louis, où les députés, qui n avaient pas assisté a la séance du jeu de paume , vinrent encore prêter serment. Bientôt, enfin, la majorité du clergé demanda à se réunir.

Le lendemain 23 était fixé pour la tenue d'une séance

1 Bailly, Mémoires ^T, I.p. 287 (Collection des frères Baudouin). * Ferrières, Mémoires, T. I, p. 55 et 56 ( Collection des frères Baudouin).

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royale. Là le roi recommanda aux deux premiers ordres de proposer « une réunion d'ayis et de sentiments , » et le garde des sceaux lut une déclaration qui « aimulait les déli- » bérations prises par ordre du tiers état le 1 7 de ce mois , » ainsi que celles qui auraient pu s'ensuivre, comme illégales » et inconstitutionnelles. » Le roi termine ensuite son dis- * cours en disant : « Je tous ordonne , messieurs, de vous se- » parer tout de suite , et de vous rendre demain matin cha- » cun dans les chambres affectées à votre ordre , pour y re- » prendre vos séances. »

La noblesse et une partie du clergé obéissent ; le reste de rassemblée demeure dans la salle , pensant que la nation en corps ne pouvait recevoir d'ordres'. C'est là que Mirabeau , lorsque le grand-maître des cérémonies vint sommer l'assemblée d'exécuter les ordres du roi , prononça ces paroles devenues célèbres : « Allez dire à ceux qui vous en- » voient, que nous sommes ici par la volonté du peuple, et » que nous n'en sortirons que par la' puissance des baïon- » nettes. » L'assemblée déclara quelle persistait dans ses précédents arrêtés; que la personne des députés était inviolable, et que ceux qui se prêteraient à des attentats contre eux seraient déclarés traîtres à la nation et coupables de crime capital. —

Au sortir des états généraux , ou plutôt au sortir . du bâtiment qui vit jadis tant de faits importants se conclure dans ses murs , inclinons un peu à gauche, là oùune belle avenue , dite de Berrr, vient couper à angle droit l'avenue de Paris. Vous savez déjà qu'en présentant le visage à la façade du château , que vous apercevez clairement d'ici , tout ce qui se trouve à votre droite est le quartier Notre-Dame , et tout ce que vous voyez à gauche est compris sous le nom de quartier Saint-Louis. En face , et dans tout l'espace qui se déroule derrière la place « se trouvent le château et ses

» Mémoires de Bailly-y T. I, p. 254-

immenses dépendances. Ces trois parties composent à elles seules tout Versailles : aussi nulle ville n'est-elle plus facile à diviser.

11 y a dans ces deux quartiers , car nous ne parlons pas encore du château , une foule de rues solitaires , de culs-desac , de petites places , d'avenues, qui contribuent à donner à Versailles un air spacieux, désert, merveilleusement convenable aux grands souvenirs dont cette ville abonde. Ajoutez que, pour les piétons, ici rien nest agréable comme les rues. Qu'il pleuve pendant un mois , jamais le pavé n'est malpropre , et les chemins sont toujours secs partout, si ce n'est dans les avenues, où le sol est parfois argileux.

NUis poursuivons notre route. Voici THôtel-de-Ville sur Tavenue de Berry, qui sert aussi d*emplacement aux jeux de toute espèce établis pour les fêtes publiques. Plus Iqin, vous découvrez l'avenue de Sceaux, qui ne mène point du tout à Sceaux , mais à un réservoir construit jadis par les soins des édiles de Versailles. Un quartier de cavalerie donne à cette avenue un mouvement et une sorte de vie qu'elle n'aurait point sans cela.

Nous entrons dans le quartier Saint- Louis. Aperceveavous au milieu de la rue Satory , un peu avant d'arriver, à l'église , ces quatre égouts , qui forment comme des bornes aux quatre coins de la place? C'est là que furent égorgés, pendant la révolution , un assez grand nombre de malheureux , qui n'avaient commis d'autre crime que de naître aristocrates. Consignons ici cette page sanglante de l'histoire.

Le 9 septembre 1792, des prisonniers furent amenés d'Orléans par les Marseillais, partis de Paris exprès pour les chercher. Au moment où ils entraient dans Versailles par la rue de l'Orangerie, ils étaient précédés par trois pièces de canon, et suivis par quatre autres encore éloignées. Le peuple, ameuté par les meneurs, inondait

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la rat en eriant : A hns les aristocrates i il faut les égoV' ger. Deux fois ces furieux se jetèrent sur l'escorte, et tentèrent de s'emparer des prisonniers. Repoussés deux fois, ils. n'en devinrent que plus acharnés, et enfin, à l'instant où l'escorte passait la grille de l'Orangerie , le tumulte devint encore plus considérable. Un des meneurs se mit à crier que, si les prisonniers parvenaient à l'Orangerie, ils seraient sauvés, parce qu'il y avait deux mille personnes cachées. A ces mots, la multitude, qui croissait toujours, manifesta une résolution plus prononcée de forcer ceux auxquels la garde des prisonniers était confiée. Aussitôt que les trois pièces de canon eurent passé la grille, cette populace exaspérée la ferma , et , se jetant sur les voitures, massacra tous les prisonniers qu'elle put saisir. De cinquante-cinq qu'ils étaient, il n'en échappa que trois. Au nombre des victimes furent MM. Bertrand , évêque de Perpignan , le commandant de cette même ville, le juge de pa-x Larivière , et le duc de Brissac , pair et grand pannetier de France, gouverneur de Paris, etc. Ce brave militaire résista longtemps aux bourreaux. Appuyé contre la grille, il se défendait avec toute l'énergie du désespoir. Mais, après avoir eu les doigts coupés , il fut renversé par un coup de sabre qui lui fendit la mâchoire et mit jGn à sa vie.

De plus riants souvenirs s'offrent à nous quand, nous rapprochant du Potager, nous nous rappelons que , sur la fin du règne de Louis XIV, on fit de l'espace qui se prolonge jusqu'aux étangs Gobert un nouveau quartier, qui conserva le nom de Parc-aux-Cerfs . Ce nom rappelle à la mémoire les orgies du règne de Louis XV, ses débauches imitées par tous les seigneurs de l'époque , cette immoralité générale, ce mépris du siècle pour tout ce qui s'appelait principes ou vertu. Vous plaignez les jeunes victimes que de cruels ravisseurs entraînaient dans cet asile du vice ; vous croyez entèiidre encore les sanglots de Tinnocence, ses cris de dcses-

poir mêles aux propos insultants et aux rires sardoniques de la- luxure. Rassurez- vous pourtant : souvent la yictime était immolée de bonne grâce, et plus d'une fois les rires et la joie firent retentir les échos du Parc-aux-Cerfs. Laissea d'ailleurs une de ses habitantes tous raconter quelques par« ticularités de son séjour dans le harem royal.

« Ce que nous avions le plus à redouter dans cette espèce de couvent, était l'ennui , qui naquit, dit un de nos meilleui^ poètes, de l'uniformité. Aussi étai*-je avide de tout ce qui pouvait servir d'aliment à ma curiosité.

» Un soir , que je me promenais dans le jardin avec Gèles* tine, dont la grossesse avançait , je vois venir à nous une petite brune si piquante et si vive , qu'avant même d'avoir entendu ^on accent, je dis à Gélestine : C'est sûrement une Italienne. Elle nous salue, et nous dit , en assez mauvais français mêlé d'italien : « £h ! dites-moi , le signore, perché sono net questo giardino? — Je ne puis vous le dire, madame , et il me semble que vous pourriez le savoir mieux que nous. — JVo / Je me promenais nei gran bosco , qui est là derrière. J'étais avec mon gouverneur c penuto un signore franceu , qui m'a dit : Che era hella , h poiy i\ m'a donnera mano , et m'a fait entrer par une petite grille ; quand mon gouverneur è venuto per entrar , on lui a poliment serra la porta al tuo nazo ; comme il voulait faire du bruit , on lui a dit : Che il Re le ferait prendre s'il ne s'en allait pas; le conardo s'est enfui, et me voilà ici sans savoir che perché. «Voilà madame Rouelle qui vous le dira ; et en effet elle venait à elle pour l'engager à se rendre dans le grand salon (celui des présentations). Comme il m'était libre d'y retourner qiiand cela me plairait, j'y allai pour savoir ce que c'était que cette aventure. Gélestine me demanda la permission de rentrer chez elle; je suivis seule l'Italienne et madame Rouelle. Je traduirai dorénavant ce que disait lultramontaine , qui continuait à parler moitié français, moitié italien. « Non , disait- elle à madame Rouelle , je ne comprends pat

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cette manière de politesse ; me faire entrer et laisser dehor» ce pauTre Francini , à qui ma mère , dont il est il mutiei', m'avait confiée pour me faire voir le parc du roi de France , tandis qu'elle se reposait à l'auberge de la Renommée, ou elle doit quitter ses chevaux pour prendre la poste et se rendre à Milan : là mon père a une grande considération ! — Aussi ^ reprit la Rouelle , vous aurez ici tous les égards dus à votre rang. — Je m'embarrasse bien de tout cela ; je veux m'en aller. Ma mère va partir, il faut que je la suive en Italie » ou elle retourne pour me marier. — On vous mariera ici. — A . qui ? — A un grand seigneur , qui sera fort riche , et le roi vous dotera. — Mon père n'en a pas besoin; il est , par proportion , aussi riche que le roi de France ; il a des terres , des vaisseaux à lui qui font le commerce des Échelles ; s'il ne bat pas monnaie avec de l'or et de l'argent , sa signature lui en procure autant qu'il en veut, car il n'a jamais manqué à ses engagements. 11 me marie au fils du gouverneur de Milan, le plus beau jeune homme de l'Italie, un peu béte, dit-on , mais si doux , si complaisant, que ma mère m'assure tous les jours que je serai la plus heureuse femme de l'Italie ; aussi je grille d être mariée. J'aurai pour dix mille ducats de diamants , des robes d'or et d'argent , comme ma mère , des estafîers et un mut ici, comme ce pauvre M. Francini. Madame ma mère, quels beaux cris elle aura faits , quand il signor Francini sera arrivé tout seul à l'auberge I »

Nous arrêterons ici les doléances de la jeune Italienne , pour continuer le cours de nos explorations dwis Versailles, L'église Saint -Louis, dans le voisinage de laquelle nous sommes depuis assez longtemps , est un grand bâtiment sans élégance , dent Louis XV posa la première pierre en 1 748, et dont, malgré le voisinage de l'évêché qui lui donne une certaine importance , nous n'aurions peut-être point parlé si nous n'avions eu à relever ce fait, que, pendant la révolution , elle servit de halle au blé.

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