CHAPITRE IL
flace d'Armes. — Château, — Cour d'honneur. — Chapelle. -^ Plaisanterie de Roquelaure. — Noces de la princesse de Saroie. — Mariage secret de Louis XIV. — Nycticorax. — Le prédicateui* téméraire. — La gerbe de blé. — Opéra. — Le comte de Grara' mont. — Persée.
* QcELQuu instants suffisent pour nous conduire à Tentr^e de la place d'Armés, à l'endroit où aboutit une des extrémités de l'ayenue de Sceaux et où l'on voit l'allée d'arbres qui * garnit ce côté de la place. Nous félicitons sincèrement le gouYemement d'avoir remplacé par de jeunes tilleuls les affireuses bicoques qui faisaient honte, il y a quelque temps encore , au bon goût de l'administration.
Avancez un peu , car l'inunensité de la place offre , lorsqu'on la considère d'une de ses extrémités , une convexité qui nuit à la perspective. Après 8*étre placé dans un lieu ^ d'observation favorable , on admire le spectade qui se dé-^ roule devant les yeux , soit qu'on les porte sur l'avenue de Paris et sur les deux avenues latérales ; soit que , dans une.
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direction opposée , on les arrête avec admiration sur la cour intérieure et sur les bâtiments du château. Les côtés de la place d'armes font seuls disparate avec le rqste de ce magnifique ensemble ; au lieu de ces maisons peu harmonieuses , occupées par des entreprises de messageries et par des hôtels, nous voudrions trouver quelques-uns de ces bâtiments du grand siècle, dont la naissance fut contemporaine de celle du palais, et qui durent recevoir dans leur sein plusieurs des seigneurs de la cour de Louis XIV. En eflet , les premiers sujets du maître habitaient sans doute à la porte de sa royale demeure. Pourquoi , du moins , ne cache-t-ou pas à nos yeux les monuments mesquins d'aujourd'hui, en continuant par des plantations d'arbres l'avenue de Sainl- Cloud , ainsi que, de l'autre côté de la place d'Armes , cette rangée de tilleuls, que nous avons signalée, continue l'avenue de Sceaux?
Sans doute les historiens qui viendront, après nous, parler de Versailles , émettront chacun à leur tour leurs projets d'embellissement : heureusement que , de tons les programmes, l'administration peut se dispenser d'en choisir un seul. Quoi qu'il en soit, nous ne continuerons pas moins d'indiquer les améliorations qu'il nous paraîtrait le plus convenable d'apporter à une ville dont la restauration est en quelque sorte à l'ordre du jour. Ainsi , en supposant , .d'après notre projet, ces allées d'arbres plantées sur les côtés de la place d'Armes , nous serions bien aises d'y voir figurer quelques -unes des statues dont on a garni , avec tant de peines et d'argent , la cour d'honneur.
La place d'Armes I voici un nom qui lui est justement acquis. C'est bien là une place propre à des parades guerrières : en face, l'avenue de Paris, à droite, une caserne de carabiniers, à gauche une autre caserne. On évaluerait difficilement le nombre de châteaux, de monuments sacrés , que les dernières révolutions ont convertis en ce.semes.
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Mais nous sommes arrivés à la grille du Palais. Apprêtez toute votre mémoire, tout votre jugement. Considérons les statues, au nombre de douze , que Louis-Philippe vient de faire poser sur des piédestaux le long des rampes latérales de la cour. Je vous devine : vous allez critiquer sans doute leur grandeur. J'avoue que , vues de la place d'Armes , elles ne produisent pas tout l'effet qu'on en espérait peut-être.
Cependant c'est une bonne idée d'avoir créé au château de Versailles une sorte d'avenue , composée des statues des grands hommes qui jadis illustrèrent la France. Cela , il faut Favouer , dispose l'âme à une bonne impression historique. Et puis , voyez ce Louis. XIV en bronze ; n*a-t-il pas bonne grâce sur son coursier, qui semble henair? n a-t-il pas l'air de commander à tous ces maréchaux ? Et n'ètes-vous pas bien aise de faire connaissance avec le maître du palais avant d'oser y pénétrer ? Songez que , du fond de son royal tombeau de ' Saint-Denis , Louis XIV règne encore à Versailles , et vous verrez bientôt que Louis-Philippe , dont nous aurons plus d'une fois encore occasion de signaler le bon goût et les connaissances historiques , a bien compris , dans l'organisation de son musée , la part qu'il devait réserver aux souvenirs du grand siècle.
Je n'ai pas la prétention de faire une description complète du château de Versailles ; ce travail , qui exigerait un homme spécial, ne pourrait d'ailleurs convenir qu'à des hommes spéciaux. Mon but est, tout modestement, défaire faire avec moi au lecteur une promenade dans les galeries, qu'il visftera sans doute plus d'une fois , en l'arrêtant de temps en temps pour lui contei sur les h'eux mêmes quelque anecdote historique. Mais encore ftiut-îl , pour la régularité de cette promenade , établir des divisions : 'ainsi nous commencerons par examiner la chapelle et toute l'aile du palais, située à droite , jusqu'à la pièce du dragon , puis nous parcourrons le corps central du château , dans lequel se trouvent les grands appartements , et nous tcrjniûçrons par l'îia-
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tre aile, placée à gauche, dont Tinspection formera un cha^^ pitre particulier , attendu que là est remplacement des plus belles galeries du nouveau musée.
Le premier objet important qui frappe nos regards est la Chapelle : elle n a de visible extérieurement , de ce côté, que son cbevet terminé en rond point et sa face méridionale , donnant sur l'espèce de ruelle et de couloir qui la sépare de l'aile septentrionale des pavillons , sans parler du comble que sa hauteur rend visible de tous les côtés. Voltaire , meilleur juge en poésie qu'en architecture , prétend dans son temple du goût que cette chapelle n'est dans aucune proportion , et qu elle est longue à un excès ridicule. Tous les connaisseurs ne sont pas du même avis que Fillustre écrivain. La chapelle est le gracieux et dernier ouvrage de Jules Hardouin Mansard» qui n'eut pas la gloire de la voir finir avant sa mort.
La première idée de Louis XIV, qui fît construire la cha-" peUe en 1699, avait été de la revêtir entièrement de marbre. Mais cette magnificence aurait coûté des sommes énormes à une époque où la construction de Versailles avait déjà mis la France à deux doigts de sa ruine. Les ministi'es , ef* frayés , ne savaient comment s'y prendre pour détourner le roi de ce nouveau projet. Ils s'adressèrent, pour cet effet, à madame de Maintenon, qui, toute puissante auprès du monarque , était , la seule qui pût faire impunément des remontrances à Louis XIV. Cette femme , qui précédemment avait présenté sans succès le fameux Mémoire de Racine sur les malheurs de la France , employa pour réussir l'arme la plus ordinaire de son sexe , c'est-à-dire l'adresse. Elle représenta au roi que les médecins avaient assuré qu'une chapelle en marbre serait glaciale dans notre climat, et qu'elle pourrait avoir les suites les plus funestes pour la santé de Sa Majesté. Feignant ensuite de s'intéresser vive-* ment a une santé qui lui était si chère, elle conjura Louis XIV d'employer une autre matière que le marbre pour la con-
struction de sa chapelle. Le roi , effrayé, renonça alors à son projet , et Fédifice fut construit en pierre.
Aveo cette sage modification , la chapelle , à laquelle on a reproché à tort d'être une sorte de colifichet, est demeurée un chef-d'œuvre de goût : son pavé , distribué en compartiments de diverses couleurs, qui rappelle celui du dôme des Invalides à Taris, est si précieux, si brillant et si bien dessiné en mosaïque , qu'on ose à peine y poser les pieds. Lève-t-on les yeux , partout les productions des arts viennent les éblouir. Là, ce sont des bas-reliefs en cuivre ciselé avec un soin infini ; ici , des bronzes de Couston ; au plafond , des peintures de Goypel.
Plus d'un souvenir historique se rattache aussi à ce monument que nous admirons. Vous souvient-il de la mauvaise plaisanterie de Roquelaure , rapportée par un de nos vaudeviTlistes modernes, et qui fut si désagréable aux bigotes de la cour de Versailles ? Si votre mémoire est infidèle , nous vous conterons le fait. Tous les soirs , le roi venait entendre VJngeltts ; les dames le précédaient dans leurs tribunes; on commençait les prières dès que le monarque arrivait. Une fois Roquelaure donne le mot au capitaine des gardes ; celui-ci avance la tête dans la tribune du roi , et annonce tout haut que Sa Majesté ne viendra pas. Aussitôt les dames de se retirer chacune avec sa petite lanterne allumée , et de regagner vit ement son logis. Quelques instants après, survient Louis XIV, qui fut tout scandalisé de voir les tribunes vides, et qui, instruit bientôt par Roquelaure lui-même, aurait sans doute trouvé la plaisanterie assez bouffonne si madame de Maintenon n'eût été d'un avis contraire.
CiteronS-nous encore , à propos de la chapelle de Versailles , un fait plus sérieux ? Qu'on écoute le récit des noces de la princesse de Savoie :
« Le 7 du présent mois de décembre, la princesse de Savoie a été mariée au duc de Bourgogne ; la bénédiction nuptiale leur a été donnée dans la chapelle de Versailles par
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le cardinal de Goaslin , à six heures du soir. Les cérémonies du coucher des jeunes époux méritent d'être citées : après le coucher, toute la cour entra dans la chambre de l'illustre mariée ; mais , peu d'instants après , le roi en fit sortir les hommes. Tandis que Marie-Adélaïde était déshabillée* par toutes les dames présentes , et que la reine d'Angleterre lui présentait la chemise, monseigneur le duc de Bourgogne se déshabillait dans l'antichambre , et la chemise lui était donnée par Jacques II , qui , de toutes ses prérogatives , n'a conservé que ceHe d'être valet de chambre des princes français le jour de leurs noces. Dès que mademoiselle de Savoie fut au lit , le duc rentra dans la chambre , et se mit au coté droit de la princesse ; il y resta à peu près un quart d'heure. Pendant cette station d'apparat , toutes les dames de la duchesse, comprimant une forte envie de rire, entouraient le lit des mariés, qui montraient, dit-on, sur des oreillers garnis de dentelles, deux petites figures honteuses, fort plaisantes pour ces beautés expérimentées. Le duc de Beauviiliers, debout dans la ruelle , veillait, sentinelle vigilante , à ce que tout se passât dans l'ordre , et à ce que rien n'excédât le cérémonial. Au bout de quinze minutes , les dames de la duchesse détournèrent les yeux , ou firent semblant ; le prince sortit du lit , alla se rhabiller dans Tiintichambre , et rentra chez lui par la salle des gardes.
» Le lendemain et les jours suivants le duc \ isita sa femme ; ils restèrent ensemble deux ou trois heures , mais il y eut toujours des dames dans la chambre. Les époux ne paraissent pas sensiblement contrariés de cette surveillance ; ils ne sont d'âge ni l'un ni l'autre à sentir bien vivement ce qu'ils y perdent. Le prince n*a que quinze ans et la princesse n'en a pas encore douze accomplis. Je dois ajouter que le duc ne fut pas , au physique , assez favorisé de -la nature pour faire éclore une passion précoce dans une épouse si jeune , si peu propre encore à se pénétrer des belles qualités morales que peut avoir son mari. M. de Bourgogne a de petits yeux qui
ne voient les objets qu'en les regardant obliquement ; son nez est gros , sa bouche manque de fraîcheur , ses cheveux ^oiit frises à la manière des nègres, et le teint de son altesse est d'une pâleur teintée de jaune qui n a rien d*éclatant. Avec un tel visage on n'^st pas beau ; malheureusement , le corps du prince ne promet pas de racheter ces défauts par une séduisante conformation. Il eut, à ce qu'il paraît, dans sa première jeunesse , quelques dispositions à se courber; les médecins ordonnèrent alors qu'on lui mît un collier ; au collier devenu insuffisant , succéda une tringle d'acier appliquée à la colonne vertébrale , et qui , tout entourée de velours qu'elle était , n'en parut pas moins gênante au duc. Bientôt on se crut obligé d'opposer à cet appareil dorsal un
mécanisme qui maintenait la poitrine Enfin , à force
de soins on obtint l'effet qui devait en résulter : le petit-fils de France devint bossu. Voilà ce que c'est que d'être livré à des gens soigneux ; ils ne veulent pas que le corps prenne une mauvaise habitude , et ils lui donnent une difformité. Mais s'il manque à M. le duc de Bourgogne beaucoup de qualités qui pourraient faire éclore Tamour de sa femme , rien ne manque à l'éclat des réjouissances auxquelles leur mariage donna lieu : jamais peut-être on ne déploya plus de magnificence à cette cour, qui conclut naguère la paix avec tant d'humilité. Le peuple seul a saisi l'inconvenance de ce contraste; il est silencieux et grave au milieu du délire des courtisans. Mais à Versailles , quel mouvement ! quel bruit ! Que de carrosses, en roulant la nuit dans cette longue allée d'arbres qui conduit de Paris à Versailles, troublent le sommeil des paisibles villageois! Les spectacles, arrangés pour que le roi puisse les voir sans pécher , les gros jeux où il est entendq. qu'on ne pêche pas, même en trichant, les musiques , les danses , les média noche , les loteries , tout contribue à prolonger les fêtes du mariage ; tout fait oublier aux riches les malheurs du temps. 11 y eut jeudi un bal chez le roi ; la recherche des habits y fut poussée jusqu'à la folie ;
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les hommes et les femmes étaient couverts de diamants , et pour que les pierreries ressortissent mieux sur la parure des dames, il avait été décidé qu'elles paraîtraient toutes en robes de velours noir , ce qui fut ponctuellement exécuté. Il est difficile de se faire l'idée du coup d'oeil que cela produisit dans la grande galerie , éclairée ce soir-là par quatre mille bougies. La duchesse de Bourgogne, héroïne de la« fête , avait un petit tablier de dix mille pistoles.
» Après le bal , une- magnifique collation prouva qu'au sein de lopulence^ ni le printemps ni l'autonme ne refusent leurs dons à l'hiver. Une infinité de tables » qui se trouvèrent transportées dans la galerie comme par enchantement, offraient à l'œil une série de parterres verdoyants émaillés de fleurs. D'autres tables présentaient des arbrisseaux , auxquels pendaient les plus beaux fruits , et d où s'échappèrent , à la grande surprise des assistants , plusieurs nuées de jolis petits oiseaux. A cette ingénieuse apparition des deux aimables saisons de Tannée, succédèrent cent buffets ambuUnts , où la friandise des convives put choisir parmi les sucreries , les confitures , les pâtés , les coii8ei;ves les plus exquises et les liqueurs les plus recherchées. M. le duc et madame la duchesse de Bourgogne firent avec grâce les honneurs de ces deux services , au bruit des instrui^enls et des voix mélodieuses de l'Opéra.
» Tandis que tous les sens étaient enivrés à la fois , des filous, moins sensibles aux voluptés que dociles à l'instinct cupide, se glissèrent dans l'assemblée et volèrent beaucoup de pierreries, l'un d'eux poussa l'audace jusqu'à couper un morceau de la robe de la jeune princesse pour enlever une agraffe de diamants. Mais , moins habile que hardi , le voleur se laissa prendre sur le fait par M. le qjxevalier de
Sully C'était un homme de la première qualité. Le roi
l'interrogea dans son cabinet : « Je vois , lui dit-il , après » avoir entendu ses réponses , aussi embarrassées que peu » satisfaisantes , je vois que vous avez voulu vous procurer
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» de quoi payer votre habit ; allez , je vous fais grâce. » Leg voleurs de grands chemins veulent aussi se procurer de quoi payer leurs habits ; souvent même ils ne détroussent les passants que par charité; cependant on les pend, et Ton fait bien. »
Ce récit nous a un peu éloignés de la chapelle ; hâtons* nous d'y retourner pour être témoins d'un autre mariage ; mariage plus célèbre , moins éclatant, plus douteux aussi , quoiqu à coup sûr ce ne soit ni le rang des fiancés , ni les présomptions historiques , qui manquent ou à l'illustiration des noces, ou à leur certitude.
« 11 tombait une neige épaisse ; le vent , qui la chassait de> vant lui, sifflait autour du vaste bâtiment de l'archevêché, et faisait voler quelques ardoises du gothique édifice de Notre- Dame. M. de Harley, assis auprès d'un grand feu avec son premier aumônier, lui disputait faiblement les dernières figures d'une partie d'échecs , en plaignant les pauvres voyageurs exposés aux atteintes de la bise qui murmurait dans l'air glacial. Tout à coup le marteau de la porte cochère retentit... Bientôt des pas se font entendre dans les appartements; la porte du cabinet s'ouvre , c'est un courrier de la cour. M. de Paris brise le cachet de la dépêche , le parcourt rapidement, répond : Gela suffît, et le courrier se retire. « Monsieur, dit le pr lat à son premier aumônier , pré- » parez un ornement vert, marquez le missel à l'article de » mntrimoniis ; faites mettre le tout dans un carrosse, mon- » tez-y vous-même , et attende;s-moi. »
9 Onze heures sonnaient à la cathédrale quand le carrosse sortit de l'archevêché ; à minuit et demi M. de Harley et son aumônier arrivaient- à la grille du château de Versailles. Bontems les y attendait; il leur fit traverser la cour de marbre, où la trace de leurs pas s'imprimait incessamment sur le tapis éclatant qui la recouvrait. Le fidèle valet de chambre conduisit les deux ecclésiastiques dans le cabinet du roi ; madame de Maintenon , extrêmement parée, y était
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avec Sa Majesté ; il y avait aussi le marquis de Montcherreuil et le père de Lachaise. Envoyant M. de Paris, Louis XIV dit : « Partons. »Oh traversa silencieusement une longue file ,de salons, éclairés un moment par la torche queBontems portait devant son maître , et rendus aussitôt à l'obscurité ; on n'entendait que le bruit du parquet , criant sous les pieds qui le pressaient. Le roi regardait, en suivant la galerie, les nombreux portraits de famille sur lesquels s'arrêtait un instant la lueur ambulante du flambeau ; il pensait peut-être qu'aucun de ces illustres personnages n'avait commis la faiblesse qu'il allait consommer Enfin , au moment d'entrer
dans la vieille chapelle de Versailles, déjà éclairée pour la cérémonie , les yeux du roi s'arrêtèrent sur un dernier por . trait : c'était celui de Marie-Thérèse.... « Oh! oh ! dit Sa Majesté à Bontems , il m'a semblé qu elle me regardait avec colère. »
■ L'archevêque et le confesseur officièrent; Montchevreuil et le premier valet de chambre servirent de témoins. Le double oui fut prononcé ; les deux parties se donnèrent Tanneau, et le roi de France renoua avec Françoise d'Âubigné les liens de l'hymen , brisés par la mort de l'infante Marie- Thérèse et celle du grotesque Scarron. »
Dans cette même chapelle du château de Versailles , Louis XIV assistait une fois à un motet , où le musicien faisait répéter à plusieui^ reprises le mot njrcticorax, oiseau de nuit. Le monarque demanda au prélat , qui était le plus voisin de lui , ce que c'était que ce nycticorax. Le prélat, qui l'ignorait aussi bien que le roi ne voulut pas demeurer court, et lui répondit : « Sire , c'était un des officiers de la cour de David. »
Un autre jour un prédicateur ose , dans un sermon prononcé devant le roi, blâmer Louis XIV lui-même. Celui-ci, . étonné , laisse finir le discoui^ , puis il se contente de dire au faiseur de remontrances : « Mon père , j'aime bien à
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prendre ma part d'un sermon , mais je n aime pas qu on me la fasse. »
Avant de sortir de la chapelle , faisons remarquer au curieux que , pendant la révolution , ce monument a servi de temple à ces hommes qui , sur les ruines du catholicisme , avaient voulu établir un nouveau culte , connu sous le nom de ihèophilanthropie ,ei dont Laréveillère Lepeaux s'était déclaré le grand-prêtre. Ils célébraient à Versailles leurs fêtes insensées, et , pour symbole de leur dieu , ils avaient placé sur l'autel une gerbe de blé. M. Prudhomme , qui cite aussi ce fait, assure qu'ayant remarqué des toiles d'araignées couvrant la presque totalité de la gerbe de blé , il en avait conclu que les théophilanthropes étaient un peu négligents dans la propreté de leur dieu.
A l'autre extrémité de l'aile septentrionale du palais se trouve la salle de l'Opéra. C'est une des. plus belles et des plus grandes de l'Europe : elle j)eut contenir trois mille personnes. Commencée en 17 53 par Louis XV, sur les dessins de Gabriel , et sous la direction du marquis de Ménar , interrompue et reprise plusieurs fois depuis, elle ne fut achevée qu'en 1770» pour les fêtes données à l'occasion du mariage de Louis XVI. La forme de cette salle est un ovale tronqué dans* la partie des loges, et carrée dans celle de l'avant-scène , elle est peinte en marbre vert antique et tous les ornements sont dorés en or mat. Dans les fêtes extraordinaires , le théâtre se change en une seconde salle et s'unit à la scène , ainsi que cela se pratique dans nos théâtres actuels à l'époque des bals masqués. Elle peut alors servir à des banquets et à des bals parés. < Nous avons vu la salle de spectacle éclairée » en bougies, dit unhistoirien contemporain : les glaces , les » lustres , les belles peintures et la dorure qui y étaient en » profusion , produisaient un efîeî merveilleux. Chaque fois » qu'on y jouait un grand opéra, la dépense était de 100,000 » francs. Les loges étaient de velours bleu , avec des franges M d'argent. Au fond de chacune d'elles on voyait une glace
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» qui reflétait Téclat d*un demi-lustre garni do douze bou- » gies ; il y avait aussi un lustre entre les franges extérieures » des loges. Leur plafond avait été peint par les premiers » maîtres du temps. » Ces détails nous paraissent exacts, à Texception j)eut-être des 100,000 francs de dépense par représentation , chiffre élevé qui s'accorde peu avec Tesprit d'ordre et d'économie de Louis XVI. Le dernier bal de l'Opéra de Versailles , sous le règne de ce prince infortuné , fut celui qui eut lieu à l'occasion du fameux repas donné par les gardes - du - corps aux officiers du régiment de Flandre.
Du temps de Louis XIV, il y avait une autre salle qui existe encore , et qu'on ne montre pas , car elle n'offre rien de curieux. C'est là sans doute que se passèrent plusieurs anecdotes qui nous ont été transmises par l'histoire. C'est là peut-êti-e que Louis XIV prit part à ces jeux , flétris par les vers de Racine, dont les allusions indirectes empêchèrent par la suite le monarque de reparaître sur la scène où il aimait à briller. Mais avant cette réforme on vit plus d'une fois le galant Louis XIV venir en costume de berger , suupirer les louanges d'une tendre amie. Ainsi lors des fêtes, dites de l'Ile enchantée, données en l'honneur de mademoiselle de la Vallière , Louis XIV dansa dans la première représentation du Mariage forcé de Molière. Voici , à propos de cette solennité , une anecdote assez plaisante,relative à l'un des seigneurs de la cour. Laissons parler un contemporain : «Tout le monde connaît le comte de Grammont , son amour pour mademoiselle Hamilton , sa fuite de Londres après avoir séduit cette jeune personne; enfin la poursuite des frères Hamilton, qui demandèrent au gentilhomme français s'il n'avait rien oublié en Angleterre, et en reçurent cette réponse : « Pardonnezj» moi , j'ai oublié d'épouser votre sœur , et je retourne à j» Londres avec vous pour finir cette affaire. » Tel est le sujet que Molière a traité avec une gaieté plus folle que véritablement comique ; le personnage copié a ri plus fort que
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les antres spectateurs. Pendant la représentation de Versailles , Grammont , le plus hardi , le plus dissolu , le plus rusé de tous les courtisans , courait de loge en loge , répétant à toutes les dames : « C'est pourtant moi que ce • drôle de Molière a mis en scène ; ah ! les hommes à bonnes » fortunes sont bons à toutes sauces. • Puis il s'éloignait en riant. »
Au reste , il paraît, d'après quelques autres souvenirs de la cour de Louis XIV, qu on ne se servait pas toujours du petit théâtre de l'intérieur du palais. Le roi voulait-il employer agréablement sa soirée , il donnait des ordres , et aussitôt on élevait un théâtre comme par enchantement , on faisait venir des acteurs de Paris , on montait la pièce en deux heures , et le soir la volonté royale était exécutée de point en point. Voici un exemple de ces improvisations féeriques. Une fois Louis XIV demande qu'on joue Persée ^ le soir même. 11 était . encore de bonne heure. On commence à monter un théâtre dans la cour du château ; mais une grande pluie étant survenue à midi , il fallut abandonner ce travail. Le roi ne songeaitplus au spectacle, lorsqu'à sa grande surprise on vint lui annoncer , à huit heures et demie du soir , que Persée allait être joué dans le manège. A midi ce lieu était encore rempli de che^ ▼aux , et quelques heures plus tard la métamorphose était opérée : théâtre , orchestre , tentures , tout se trouva prêt , et tout fut du meilleur goût. Dans ce court espace de temps , de gros orangers avaient été montés sur le théâtre , dont ils occupaient tout le pourtour. Le fond de la scène était garni d'une épaisse feuillée, formée de véritables branches d'arbres coupées dans la foret ; on avait placé avec art , au milieu de ce massif, un grand nombre de girandoles qui produisaient le meilleur effet.
^ Opéra de Qainaalt.