‹ Le Musée de Versailles, ses principaux tableaux et statues gravésChapitre 7 sur 10 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Trianon (Grand et PelU).

L'ADMinATioN n est pas épuisée tant qu'on n a pas vu les deux Trianons. Une belle ayenue, qui fait suite au cours de la Reine , vue loin du bassin des Cimbettes , conduit à ces deux édifices remarquables. Us sont tous les deux placés sur la même ligne , et la prairie qui s'offre aux yeux est le grand Trianon. A gauche , au devant de la façade , une ma^ gnifique allée de tilleuls descend vers l'une des extrémités , du canal , et à droite une avenue latérale conduit à la porte d'entrée du petit Trianon.

Ces deux palais sont construits sur l'emplacement d'un village qui dépendait des moines de Sainte-Geneviève, des* quels Louis XIY Tacheta en i6()3 , pour l'enclore dans son parc. 11 fît abattre l'église avec les maisons du village , et bâtir un château de fantaisie, le grand Trianon , qui fut d'abord appelé palais de Flore, parce que le parterre en était destiné à rassembler toutes les espèces de fleurs convenues.

Louis Xy, qui se plaisait à vivre loin de l'étiquette de la cour , voulut s'isoler encore davantage , en faisant balir le

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petit Trianon. L'un des capitaines de sa garde, qui s occupait de botanique , lui inspira l'idée de consacrer à cette science les jardins qui deraient accompagner le nouveau château , et bientôt les jardins botaniques de Trianon devinrent célèbres par les ezpërienoes de Bernard de Jussieu» qui en était le directeur.

Quand on examine la façade du grand Trianon , il semble que l'architecte , Jules Hardouin Mansard , ait voulu réaliser un des palais enchantés décrits par les poètes. Un péristyle en marbre , perce de sept grandes arcades , présente dans son milieu huit colonnes ioniques accouplées , en marbre de Cainpan , et , dans toute sa longueur , quatorze pilastres du même ordre , en marbre du Languedoc , également accouplés , dont huit répondent aux colonnes du milieu.

Tous -les chapiteaux sont en marbre blanc, et l'édifice consistatit dans un seul étage de rez-de-chaussée, est couronné d'un attique.

Le péristyle sert de vestibule aux deux ailes où se trouvent les appartements / moins i-emarquables par eux-mêmes que par les tableaux , statues et autres objets d'arts dont ils sont enrichis: Nous ne les décrirons pas avec détail , parce qu'ayant été souvent changés ils sont sujets à l'être. encore. Les principales pièces oùlescicéronés arrêtent de préférence l'attention des visiteurs, sont la salle des gardes-durcorps, où ttnpla<îard en s'ouvrànt peut convertir. Tappattement enchapelle; la galerie de peinture, où l'on a vu figurer longtemps de petits modèles parfaits de navires; deux pièces intérieures, ornées jadis de deux tableaux de Vanloo; enfin. im salon entièrement revêtu de glaces ,' situé dans l'aile gauche.

Les jardins du grand Trianon offrent cet aspect grandiose particulier à tout ce qui tient aux palais de Versailles. De nombreuses allées de charmilles en font une sorte de labyrinthe, où les étrangers courraient' souvent le risque de s'égarer si , je'ne sais pour quel motif, les gardiens n'avaient pris l'habituBe de'n^ conduire personne. U y a cependant de ravis-

sants points de vue daiis ce parc; Les promeneurs qui dirigent leurs pas en dehors des murs de ce côté où l'une des branches du canal vient aboutir, admirent un joli bassin contourne par deux magnifiques escaliers qui conduisent aux bosquets du grand Trianon.

Le petit Trianon est un simple paviUon de forme carrée , construit sur les dessins de Gabriel. On ne remarque dans l'intérieur que le boudoir de la reine , dont les murs sont parsemés de riches arabesques , et sa chambre à coucher, dont le plafond était comme toute la pièce drapé en étoffe de soie bleue. On montrait un lit garni de mousseline brodée en or ; ce lit n'avait , dit-on , servi qu'à l'impératrice Marie- Louise.

, Marie-Antoinette aimait beaucoup ce séjour. Charmée des fêtes , qu'on avait données au petit Trianon , en l'honneur du coittte.de Falskenstein »; elle voulut les renouveler. Elle i^'imagina d'en dédier une au roi vers la fin d'août 1777. On ne pouvait choisir un ^prétexte plus adroit pour en faire excuser les dépenses. Aussitôt les directeurs de ces sortes de divertissements mettent la main à l'œuvre; on dresse un programme , on veut ménager au roi les surprises les plus ravissantes ; les décorateurs, les peintres, les artificiers, rivalisent de zèle. Les choses marchent rapidement, lorsque tout à coup M. Neçker qui vient d'être installé , s'apercevant déjà avec quelle dextérité on fait disparaître les fonds de sa caisse, s'efiraie de ;c(^ttetioave]lecause de dilapidation. Il en faitpar. 1er au roi par. M. Thiârs , que S. M, traitait avec distinction, f Louis Xyi , en apprenant qu'on travaille.aux préparatifs d'une .fête qui coûtera plus de cent mille livres , se fâche , d'autant mieux quecette année il avait supprimé , par économie , le voyage de Fontainebleau , ainsi qu'une foule d'a^ gréments qu'il trouvait trop coûteux. Il se décide donc à donner une leçon à son. auguste compagne , ne la prévient de. rien ; et lorsqu'elle lui fait l'invitation de se rendre au petit Trianon , il répond par un refus.

Marie- Antoinette , surprise , lui en demande lexplication^

— « C'est , lui réplique S. M. , parce que je ne veux point autoriser par ma présence des prodigalités que la situation des finances rend onéreuses à letat. »

Marie-Anloinette se récria : • La fête, disait-elle, ne coûterait qu'une bagatelle. »

— ^ « En avez-vous vu le devis , madame ? »

— « Non , sire. »

— « Eh bien, ordonnez qu'on vous le soumette, et vous trouverez qu'il dépasse quatre-vingt mille livres. Je serais condamnable si , par ma présence , je me mettais de moitié dans de telles folies. Je suis décidé à rester ici. »

La reine se retira dans son appartement sans insister davantage. Elle prit pour un complot contre elle ce qui n'était qu'une leçon de sagesse. Mais le comte et la comtesse d'Artois , et madame de Polignac , l'ayant engagée à persister dans son avis , qu'elle ne demandait pas mieux de suivre , la reine se décida à remettre la fête à une autre époque.

Le' roi tint bon d'abord , mais il finit bientôt par céder aitx sollicitations de Monsieur, et à celles de la reine.

La fête eut lieu le 3 septembre. Jamais on n'en vit de plus belle et de mieux ordonnée. Marie-Antoinette aurait voulu passer sa vie dans le petit Trianon. Elle y sonpait tous les soirs pendant l'été , et semblait être l'Armide de ce palais enchanté. <#

Toutefois, ce qu'on admire dans le petit Trianon , est inoins l'édifice même que le jardin anglais, vrai modèle de paysage et de nature artificielle. La rotonde du temple de r Amour, le pavillon de musique de la reine, et surtout la beauté des arbres , le jeu des eaux qui , s'épanchent en ruisseaux ou s'étendent en nappes, les coteaux sinueux verdoyants et ombragés où elles murmurent , le lac solitaire où elles se réunissent , enfin le hameau pittoresque qu'elles entourent , et dont la modestie extérieure fait place inté-^ rieurcment à tout ce que la i)ompe et le luxe royal peuvent

produire de pins somptueux, et surtout de plus ëlégaut, Toilà de ces beautés dont l'œil n'est jamais lassé , et qui laissent dans le cœur des sourenirs bien antrem^ït émou- ▼ants que ceux qu inspire la vue des colonnes , de»statttes et des marbres du palais de Versailles.

Pendant la rérolution les deux Trianons eurent à peu farés le même sort. Ils furent dérastés, restèrent longtemps déserts, et ne commencèrent à être restaurés que dans les premières années du règne de Napoléon. Le grand Trianon, où il se plaisait beaucoup , reçut une bibliothèque choisie par lui et composée des meilleurs ouvrages écrits dans toutes les langues de l'Europe. Le petit fut particulièrement , depuis le mariage de l'empereur avec Tarchiduchesse d'Autriche , aiSecCé à Marie Louise, qui, chaque fois qu'elle se rendait à Ver* sailles seule, ou avec son époux, occupait lé château du petit Trianon. C'est là qu'eut lieu, en 1 814, 'son entrevue avec l'empereur d'Autriche, son père, et que fut déterminé son départ pour Vienne. C'est là, qu'un demisiècle auparavant expirait dans les tortmres d'un mal impur, l'infortuné Louis XV.

Le petit Trianon fut sanctifié pendant quelque temps, par la présence d'une femme , d'une impératrice dont la reconnaissance publique a consacré la mémoire parmi les bienfaitriees de l'humanité, par Joséphine. On sait qu'elle portait au sein des grandemrs et du trône la simplicité de mœurs et de manières qui révélait plutôt la bonté de son cœur que la modestie de son origine. Mais c'est à Trianon surtout , dans ce tranquille séjour, qu'elle témoignait plus hautement encore, de son éloignement pour le faste et la pompe des cours. Au restée la manière de vivre dé l'impératrice variait peu. A Versailles , à Trianon , à Saint-Cloud , aux Tuileries f aux grands voyages de la cour, elle se levait à huit heures, prenait un peignoir et s'occupait de sa première toilette ; pendant qu'on la coiiïait elle parcourait les journaux du matin, et recevait les marchands qu'elle avait fait mander, ou les

personnes qu elle ne pouvait admettre au salon. Lorsqu elle était habillée ;ce qui avait demandé environ une heure, elle passait au salon • elle y trouvait les dames de service et celles qu elle avait fait inviter à déjeuner. A midi elle se mettait à table , le déjeuner durait au moins une heure ; c'était pour ainsi dire son seul repas, car elle ne prenait, en sortant de son lit , qu'une petite tasse de thé avec un peu de citron. On ne peut parler de son dîner avec \ empereur ; ce repas était tellement rapide , que Joséphine n'avait pas même le temps de manger. Après le déjeuner, lorsqu'il faisait beau , elle montait en jcaléche pour aller à la Malmaison ou à la chasse. Lorsqu'elle ne sortait pas , elle recevait toutes les personnes qui avaient obtenu un rendez-vous jusqu'à quatre heures. Joséphine rentrait plusieurs fois chez elle pour recevoir particulièrement ou pour se reposer sur un canapé; à quatre heures elle se déshabillait , se mettait à lire , et prenait un peu de punch \ cela durait jusqu'à cinq heures : alors elle commençait une seconde toilette. 11 était très-rare qu'elle reçût quelr qu'un, parce que c'était rheureoùl!jE"mptfrtfMr venait, ce qu'il manquait rarement de faire, à moins qu'il n'y eût conseil. A six heures on dînait, puis l'impératrice rentrait seule au salon, où elle retrouvait les dames de service. Dans la soirée tous les ministres venaient faire leur cour, ainsi que les maréchaux et les généraux. >

Joséphine caufisiit et parlait à tout le monde ; elle faisait un tric'trac ou un («'/xA.' L'empereur venait vers neuf heures et restait à peu près un quart d'heure. S'il voulait faire une partie, il nommait les personnes qui la composaient : c'étaient toujours des dames. Malheur à son partenaire, car lempereuf était tellement distrait, qu'il coupait les rois ou annonçait les couleurs à tort ou à travers, et personne- n'aurait osé lui faire d'observations. Après cette espèce de partie il quittait le salon, où. Joséphine restait jusqu'à une heure. Elle s'endormait avec peine ; pour se distraire, elle causait avec la dame de garde quelquefois jusqu'à trois heures.

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» A la Malmaison, il n'y avait pour Joséphine d autre différence que celle de recevoir un peu moin» de monde , et de se promener une grande partie du jour, mais, jamais seule. Lorsque , après le divorce , Bonaparte allait la voir, il remmenait tout de suite dans le parc , restait une heure avec elle , la ramenait au salon , et remontait en voiture ; elle le recevait avec la plus grande dignité , allait au-devant de lui , et le reconduisait jusqu'à la porte du vestibule.

Quant à l'empereur, il n'était jamais plus de vingt minutes à table, mangeant peu , buvant de même ; il aimait benueoup les fruits. Comme il n'y avait jamais qu'un service v «près avoir donné le potage , on devait le remplacer, lestement par- les mets que l'empereur avait désignés ; sans ceU ii prenait une amande ou quelque autre partie du dessert. Lorsqu'il se levait , tout le monde l'imitait ; il passait dans le salon , on il prenait une tasse de café. On doit croire qiie ^toutes les personnes qu'il avait invitées à dîner faisaient un fort déjeuner d'avance , ou retournaient après dîner chez elles. Celles qui mangeaient avec lui pour la première fois , et qui n'étaient pas instruites de ses habitudes , mouraient de faim. 11 leur était impossible de dire qu elles avaient fait un repas de roi , quoique sa table fût parfaitement servie ; mais rien ne pouvait l'astreindre à y rester plus d'un quart d'heure. Cette célérité gênait beaucoup l'impératrice , qui parfois avait faim , et ne trouvait pas le temps de satisfaire son appétit >

Si l^s règnes précédents avaient fait de Trianon le théâtre de joyeux divertissements, les échos du parc retentirent plus d'une fois aussi des éclats de rire de là cour de Napoléon. Un soir il prit fantaisie à l'empereur de jouer aux barres. La nuit était noire. On fit observer au souverain que les joueurs couraient le risque de se briser le crâne contre les arbres; mais ce que Napoléon voulait, il le voulait fermement. On se dispose donc au jeu. On fit allumer une vingtaine de flambeaux , portés par des valets de pied pour éclai-

rdr ]ft scène. On commenee à ooiirir. Voilà que, lorsqu'on sëloignait un peu, on se heurtait aux arbres, bien que les fUonbeaux courussent aussi pour éclairer les coureurs. L'impératrice , alors jatrelte et élancée, courait parfaitement. Elle fit tant, qu'elle saisît Napoléon par son habit en lui disant : « Tu es prisonnier. » A ce mot, il se dégage brusquement des petites mains qui le retenaient , et s'écrie arec forcé : « Moi, prisonnier I jamais! de qui que ce soit. »

Quelques années s'écoulent ; pluis de jeux , plus d'éclat» de rire, plus de ces tableaux gracieux et animés. Un matin, le palais de Trianoa reçut l'empereur, triste, pensif, solitaire. Triste , je le'^rois bien , il Tenait de briser une existence qui devait être à jamais unie à la sienne ; pennf , il venait de rompre arec son passé politique arec ses premières années d^amonr , d'espârance , de bonheur , et ne songeait pas sans efflroi à l'aTenir : S(4itaire enfin , hélas ! il s'était séparé de Joséphine, sa femme, sa consolatrice, sa bonne étoile I

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VeniJIIes à ▼ôl d'oiseau.

Yenailles et ses environs sont des lieux d'éleclion pour rhistoire. Une fois assise dans ce domaine fëcond elle peut parler, et les feuilles s'entasseront sur les feuilles bien longtemps avant qu'elle n*ait épuise les faits, les événements, les portraits , les anecdotes. En sortant de Trianon, et en se dirigeant vers la ville, on trduve à gauche une allée qui conduit a lavenue de la Reine. Au bout de cette avenue , une barrière au delà de laquelle un chemin de traverse mène à Saint-Gloud, offre à quelque distance deux monticules, au fond desquels serpente la route. Celui de droite domine le lieu infecte consaéré à l'équàri issage ; celui de gauche découvref un espace immense, dans lequel sont jetées toutes les maisons de Versailles. Ce monticule se nomme la butte de Picardie. C'est là que nous ccmduirons le lecteur pour lui montrer réunies, et lui faire apprécier d'un seul coup d'oeil, * les merveilles qu'il vient de visiter en détail.

Les monuments qui élèven^dans le ciel les têtes les plus orgueilleuses sont t l'église Notre-Dame, Saint-Louis, la chapelle du collège ; sur une même ligne on aperçoit les hauteurs de Monbauron , qui cachent l'ancien hôtel de gardesdu-corps de Noailles , la mairie , le chenil , les Menus-Plaisirs, les grandes et petites écuries , enfin tous les bâtiments élevÀ sur l'avenue de Paris et aux environs. Les ailes immenses du château établissent un rideau massif et gigantesque entre nous et l'horizon. Seulement dans le lointain on découvre les hauteurs boisées de l'extrême gauche de la pièce d'eau des Suisses. Ensuite , sur la droite , l'œil suit les premières avenues de Trianon , dont les charmilles épaisses servent de fond à ce magnifique tableau.

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104 VERSAtLLE|S.

En présence d*an 'panorama si grandiose , encore ému de souvenirs historiques , Tesprit pourra invoquer la cour de Louis XIV, de Louis XV, de Louis XVI , de Napoléon. Il songera au faste de ces règnes , à la gloire du premier et du dernier. Il s*abîmera dans une profonde rêverie sur le sort des grands de ce monde : des hommes d'armes , des cris de victoire, des chants de fête, de brillants costumes, passerMit devant ses yeux; des mots de cour résonneront k son oreille : son âme enfin deviendra contemporaine de$ tabl^nx confusément esquissés devant elle par. le pinceau mobile de l'imagination; mais soudain un coup de fouet qui retentit là- bas sur la route de Paris, une diligence dont le fouet seulement se fait entendre, ramenant brusquement Je spectateur à la réalité, au sentiment de sa situation présente» lui apprendront , suivant son âge , ses occupa^tions et la portée de son intelligence , quel en^eignem^t il doit retirer de sa visite au palais de Versailles. En yérité , ce serait avoir profité bien peu que d'en rapporter seulement la satisfao tiôn d'une stérile curiosité.

YERSAILLES. 105

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