RUE DE TOURNON
À chacune des expositions des envois de Rome nous nous disions : Pourquoi done l'Administration des Beaux-Arts n’utilise-t-elle pas les copies que lui envoient {ous les ans ses pensionnaires peintres et sculpteurs de l’école de Rome ? Pourquoi ne leur désignerait-elle pas elle-même les copies à faire, de manière à n'avoir pas vingt fois la même reproduction et afin de pouvoir réunir ainsi les fac-simile des fresques célèbres que le temps détruit et des autres chefsd'œuvre que possède l'Italie? Enfin, pourquoi ne formerait-on pas un Musée de copies faites d’après les plus belles peintures et sculptures conservées dans les diverses galeries de l’Europe (1) ?
Nous désespérions de voir jamais exaucer notre vœu, et nous regrettions d’avoir, durant vingt ans, prèché dans le désert. Mais, heureusement ! il n’y a pas que les beaux esprits qui se rencontrent. Deux hommes qui ont consacré une grande partie de leur existence à étudier toutes les questions relatives aux Beaux-Arts, peuvent également se rencontrer dans leurs vues, dans leurs projets. C’est ce qui est arrivé.
(1) Voir notre article publié en 1860 dans la Revue artistique et littéraire, page 182.
Pendant que nous pensions avoir inutilement épuisé nos meilleurs arguments, M. Charles Blanc arrivait à l’administration des Beaux-Arts, et il réalisait le vœu si souvent exprimé par nous; il créait le musée des copies, dont, lui aussi, il avait müri le projet depuis vingt-cinq ans.
On devine avec quel plaisir nous avons, en décembre 1872, parcouru ce musée, à peine organisé en même temps qu'une exposition momentanée des œuvres acquises au salon de 1872, et ouvert seulement aux députés et à leurs amis. Nous connaissions un certain nombre de ces copies, et cependant nous étions loin de nous douter de l'aspect imposant que produirait la réunion de ces œuvres magistrales. Nous ne saurions mieux faire, pour en donner une idée, que de rapporter un incident de notre première visite au Musée des copies.
Nous étions dans la salle du fond, destinée aux grandes compositions de Raphaël et de Michel-Ange qu'un artiste ne se lasse pas d'étudier ; nous nous disposions à quitter cette salle, vivement impressionné par la vue de ces grandes pages d’un dessin si noble, si élégant et si largement traitées, lorsque nous nous trouvâmes tout à coup sur le seuil d’une salle où étaient exposées les peintures achetées par l'État, au salon de 1872. Quel coup de théâtre! quel changement d'impression !... De ce côté tout est calme, sobre, solennel ; de l’autre côté du seuil de cette porte, c'était gentil, coquet, pimpant; dans le salon des Raphaël, des Michel-Ange, tout inspire le
PRÉFACE. 7 respect, l'admiration, on parle bas comme dans un sanctuaire ; dans la salle des modernes, l’impression est tout autre: les sujets légers, les tons chatoyants ou tapageurs amenaient le sans-gêne, on causait avec entrain, on s'appelait familièrement à haute voix. Jamais ce qui distingue le grand art de l’art secondaire ne s'était révélé à notre esprit d'une manière aussi saisissante ! Décidément, c’est un terrible voisinage que les grandes conceptions de Raphaël ! il ne l’est pas seulement pour nos contemporains, il l'est mème pour des réalistes comme Rembrandt, comme Velazquez, dont les œuvres ont des qualités de modelé et de couleurs admirables, mais toujours d’un style familier .d’où ne se dégagent ni la poésie de la forme ni celle de la pensée.
Cette impression, nous n'avons pas été seul à l'éprouver, nous avons vu bien des visiteurs arriver avec un sentiment de prévention défavorable à la création de ce musée, et sortir enthousiasmés de cet ensemble d'œuvres monumentales. — Le titre de Musée des copies avait suffi pour mal disposer ceux pour lesquels le mot copie signifie médiocre, œuvre indigne d’attention; et pourtant combien de ces amateurs achètent, sans s’en douter, et à des prix fabuleux, de vieilles copies qu'ils prennent pour des tableaux originaux! . Et cela doit arriver puisque beaucoup de maitres ne signaient pas leurs toiles et que certains d’entre eux ont fait eux-mêmes ou fait exécuter par leurs élèves des reproductions de leurs ouvrages. Que de bonnes copies ont été faites depuis deux ou trois siècles
d’après Raphaël! Ne suffit-il pas d’un siècle ou d’un demi-siècle pour qu’une copie ait acquis cet aspect de vétusté auquel tout amateur croit reconnaître une œuvre originale? — D’autres avaient accepté comme paroles d'Évangile les articles des journaux d’opposition, prétendant que toutes les toiles de ce musée étaient les œuvres de mauvais copistes, tandis qu’elles sont signées des noms les plus honorables: Ingres, Lethière, Steuben, Müller, Baudry (qui ne compte pas moins de douze copies pour sa part), Landelle, Bonnat, Glaize, Balze, Henner, Lévy, Armand Leleux, Giacomotti, Barrias, Regnault, etc., ete., tous artistes grands prix de Rome, médaillés, décorés ou membres de l'Institut.
Nous avons pensé que le moyen de mettre fin à des insinuations malveillantes, e’était d'offrir au public un historique de ce musée, afin de faire apprécier son but élevé, son utilité pour l’histoire de l’artet pour l'éducation artistique du peuple. Telle est l’intention qui a inspiré ce livre dans lequel nous avons réuni — puisés aux meilleures sources — les renseignements pouvant intéresser le visiteur, l’éclairer sur les tableaux et leurs auteurs, ainsi que sur les galeries
où se trouvent les peintures ‘originales dont les reproductions composent le Musée EuroPéex DE copies D'APRÈS LES GRANDS MAITRES, au palais des Champs- Élysées.
Louis AUVRAY.
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