‹ Le Musée Jacquemart-AndréChapitre 6 sur 22 · SALLE DE LA SCULPTURE DE LA RENAISSANCE · texte numérisé non relu

SALLE DE LA SCULPTURE DE LA RENAISSANCE

les plus divers de la création artistique représentés par des exemplaires de choix, depuis l'antiquité égyptienne et grecque jusqu'à Prudhon et à David. Les spécialistes puiseront pendant longtemps dans cette mine d’ « inédit » : qu'il suflise d'indiquer aux égyptologues un petit buste du Pharaon Psammétik le Saïte, aux arabisants les deux grandes lampes de mosquée, au nom de Mohammed, un sultan mamelouk du Caire (vers 1320), et, dans la série importante des cuivres damasquinés, un superbe plat, contemporain du « Baptistère de Saint Louis » (vers 1270) et portant les

noms et titres d’un émir, officier du sultan mamelouk Baïbars ‘. La valeur de ces richesses est décuplée par leur présentation. C’est ici l’œuvre personnelle de M"*° André et, — on peut le dire sans faire tort à aucun des portraits qu'elle a peints, — son chef-d'œuvre. On comprend la condition unique et expresse que la donatrice a mise à son legs, et qui était de respecter ce qu'elle avait fait, en laissant aux œuvres et aux objets d'art la place qu'elle leur avait assignée. C'est parce qu’une femme a su achever de grouper ce que son mari avait commencé à réunir, que la collection offrira aux plus délicats une satisfaction unique, et à tous les visiteurs une claire et forte leçon.

La lecon reste conforme au goût éclectique d'Édouard André et au programme de l’Union centrale des Beaux-Arts, dont il fut l’un des fondateurs. Dignité égale de tous les arts, fraternité du peintre et de l’ébéniste: le premier monument de cette doctrine était le musée des Arts décoratifs : le musée Jacquemart-André en est un autre, où sont représentés les maîtres les plus glorieux : il réunit dans quelques-unes de ses salles le Louvre et le pavillon de Marsan.

Le premier coup d'œil jeté dans la première salle fera comprendre la vertu de l'association des arts que les musées continuent de séparer par castes, bien qu'on ait cessé de les qualifier de « majeurs » et de: «mineurs », et sentir ce qu’une pastorale de Lancret ou un buste d’actrice par Le Moyne peut gagner d'expression et de vie au voisinage d'une commode chantournée et d’un fauteuil de Beauvais. Ce n’est plus seulement un art qui ressuscite : c’est un siècle, dont les portraits retrouvent, dans le cadre ou le marbre, leur sourire et leur regard. Le miracle, commencé au xvin® siècle, se prolonge, en remontant les générations, au xv° siècle. On dirait qu'une fée, en ouvrant la porte, si longtemps fermée, des salles du premier étage, a éveillé une Italie endormie. De quel droit troublons-nous, avec nos vêtements sombres, la splendeur silencieuse de ce palazzo, où la fleur de la Renaissance apparaît, dans un milieu idéal qui semble flotter entre Venise, Florence et Urbin, où les écussons, les Vicrges et les bustes voisinent avec la fontaine et la table de pierre d’Istrie, taillée pour des repas et des jeux de géants, où l'une des portes de marbre a conservé ses vantaux de /arsia et ses

1. D'après les lectures de M. Max van Berchem, membre de l'Institut.

LES DONATEURS ET LA DONATION 1l

pommes de bronze, où les tableaux d’autel sont placés aux murs entre les cassont aux armes des épousées, couverts de peintures chevaleresques

LA Montée AU CALVAIRE. Cliché Bulloz.

Tapisscrice flamande (vers 1520).

ou amoureuses, et un plafond entier du commencement du xvi* siècle dont les vingt-cinq caissons renferment toute la mythologie et l’allégorie qui divertissaient l'imagination des contemporains de Giorgione ? Aucun lieu, en vérité, ne possède une telle puissance d’évocation, pas même Îles

salles du palais du Bargello, dont Florence a fait un de ses musées. L'harmonie même du passé semble avoir retrouvé sa demeure, et l’on attend qu'un souffle vienne la transposer sur les cordes de la harpe posée près d'une «marquise » de tapisserie, entre un Greuze et un Falconet, ou dans la caisse sonore de la guitare espagnole qu'un Florentin a oubliée tout à l'heure sur un fauteuil du xvi° siècle. M" André a retrouvé dans l’art ancien des accords de formes et de tons comparables à ceux que recherchent, parfois avec bonheur, les décorateurs de notre temps ; on pourrait l'appeler, si l’on n'avait pas peur du barbarisme, la première des «ensembliers ».

Il faudrait pouvoir jouir en silence de ce musée, qui a su ne pas être la «prison de l'Art», mais sa «maison». C’est un chagrin que d'être obligé de choisir, d'analyser et de décrire, d’arracher les œuvres de l'ensemble qu'elles composent pour les ranger sous la discipline chrono-

logique. Cependant, après avoir Oo dégagé les enseignements qui

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