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LA VISITATION

Miniature des «Heures du maréchal de Boucicaut» Ecole franco-flamande, commencement du xve siècle ( Musée J acquemart-AncLrè , Paris.)

Héliotypie Léon Marotte

LES MANUSCRITS A PEINTURES

qu’intéressantes à analyser pour leurs tendances. D’un excellent dessin, la plupart du temps d’un coloris brillant en même temps qu’harmonieux, les créations de ce maître sont généralement très heureuses de composition. D’autre part, leur auteur se range au premier rang d’un groupe de novateurs qui, rompant avec les vieux errements, se sont efforcés, dans le royaume de France, d’appliquer les principes empruntés à l’observation de la nature sur lesquels, en somme, l’art de la peinture vit encore de nos jours.

Le maître en question, par exemple, avant les van Eyck, avant même les merveilleux artistes qui ont peint pour le duc Jean de Berry les Très riches Heures conservées à Chantilly, a tenté souvent de renoncer aux fonds d’or ou de pure décoration que l’on avait l’habitude, aux xme et xivrC siècles, de placer derrière les figures. Il a, pour employer une expression dont je me suis déjà servi ailleurs, « crevé la toile de fond » pour laisser voir des paysages où les plans se succèdent, où la lumière se joue, et qui visent à donner l’aspect de la réalité.

Tout à fait digne d’être étudié comme paysagiste, l’artiste sait aussi se faire portraitiste. J’ai jadis mentionné, dans des manuscrits illustrés de sa main qui sont à Paris, des effigies remarquables du roi Charles VI, du duc Jean de Berry, du duc de Bourgogne Jean sans Peur. J’aurais pu citer encore un autre portrait de Charles VI, peint sur une page d’un exemplaire des Demandes cle Pierre Sa/mon conservé à Genève, qui doit être publiée par la Société française de reproductions de manuscrits à peintures1.

Un tel virtuose du pinceau méritait d’être en faveur auprès de ses contemporains. C’est, en effet, ce qui se produit. Le duc Jean de Berry l’a employé, en ne lui donnant toutefois, semble-t-il, qu’une situation relativement secondaire parmi ses « ouvriers », En revanche, c’est à lui que fut réservé le principal rôle dans l’illustration d’un célèbre exemplaire du Livre des Merveilles du Monde exécuté pour Jean sans Peur entre 1404 et 1413.

L'artiste n’a pas seulement travaillé dans le Royaume des Heurs de lys. J'ai retrouvé à Turin un livre d’Heures fait à Milan pour les Visconti de Milan, dont les peintures sont certainement de sa main, Le maître appartient donc à la catégorie de ces artistes qui, comme j’avais récemment occasion de le rappeler dans un article donné au

1. Voir, en attendant, ce qu’a dit du manuscrit mon confrère M. Hippolyte Aubert dans la Bibliothèque de l'École des Chartes . t. LXXII, 1911, p. 296.

Journal des savants l, ont quitté Ja France, du xme au x\ ie .siècle, pour aller chercher fortune au sud des Alpes.

Les inductions qu'il est possible de tirer de l’examen critique des manuscrits à miniatures, relativement à la carrière qu’a dû remplir l’art ite, cadrent de la manière la plus complète avec ce que 1rs documents écrits de l’époque nous apprennent d’un peintre enlumineur nommé Jacques Coene, originaire de Bruges, qui en 1398 était déjà lixé à Paris, qui s’en alla pour quelque temps, en 1399, travailler à Milan, puis, rentré en France, y fut employé en 1404 par le duc de Bourgogne, et dont les connaissances techniques étaient particulièrement prisées de ses contemporains.

Il serait donc très possible que le maître dont je parle ne fût aulre que ce Jacques Coene, peintre brugeois devenu Parisien d’adoption. Je dois même dire que les arguments que j’ai développés à l'appui d’une semblable conclusion ont fait impression sur des critiques familiarisés avec la connaissance des [manuscrits à peinturés2. Cependant il m’a semblé prudent, jusqu’à la découverte d’un document plus formel que ceux que j’avais à ma disposition, de ne jamais présenter encore l'identification avec Jacques Coene que comme une simple hypothèse et de me borner à désigner le maître, au moins pour le moment, par un surnom provisoire.

Ce surnom, je l’ai emprunté au manuscrit qui me semblait constituer par l’ensemble de ses peintures comme le bouquet de l’œuvre du maître. Et ce manuscrit ainsi choisi par moi pour type et élément de désignation, ce fut précisément le second des manuscrits à peintures du Musée Jacquemart- And ré. C’est d’après lui que j’ai donné droit de cité, dans I histoire de la peinture française et francoflamande, au « Maître des Heures du Maréchal de Boucicaut ».

Mon choix était justifié par la beauté et le nombre des miniatures ornant le volume. Le « Maître des Heures du Maréchal de Boucicaut » n’y a pas exécuté moins de quarante-deux miniatures à pleines pages, toutes traitées avec le plus grand soin1.

E Paul Durrieu, Un artiste français miniaturiste en titre du Pape, à Rome, dans la première moitié du w1’ siècle Journal des Savants, avril 1912, p. 1 15 et suiv.).

2. Hermann Brandt, Die Anfange 1 1er deutschen Landschaftsmalerei imxiv. und av. Juhrhundert (dans la collection des Studienzur deutschen Kunstgeschichte), Strasbourg, 1912, in-8, p. 06 et suiv. Voir, sur la question, le li. P. J. van den tilieyn, Deux livres d'tlcurcs ( nos 10767 cl 1 1 0.'i I de la Bibliothèque royale de Belgique), attribués à l’enlumineur Jacques Coene, Bruxelles el Paris (V romani et Cic), in-8.

3. M. G. de Villeneuve a consacré à l’étude du manuscrit une luxueuse publi-

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