‹ Le Musée Jacquemart-AndréChapitre 32 sur 47 · BUSTE DE L’ARCHITECTE JACQUES GABRIEL MARBRE, PAR JEAN -LOUIS LEMOYNE · texte numérisé non relu

BUSTE DE L’ARCHITECTE JACQUES GABRIEL MARBRE, PAR JEAN -LOUIS LEMOYNE

Le marbre est daté de 1736. Gabriel vient d’être nommé en 1734 premier architecte du Roi ; il est chevalier de Saint-Michel depuis quelques années et directeur de l’Académie d’architecture depuis quelques mois à peine. L’habit brodé, le jabot chiffonné, le grand cordon qui fait sur la draperie du manteau bouffant des plis et des

remous avantageux, contribuent à donner à ce vivant et expressif portrait, où tout est froufroutant, remuant et « en l’air », une nuance encore très rococo. Il porte la grande perruque que les gens de son «âge (il avait près de soixante-dix ans) ont conservée jusqu’à la lin de leur vie, malgré la mode changeante; il redresse fièrement la tète, non sans un peu «l’impertinence et parait fort pénétré de son mérite et de son importance. Le mérite n’était pas contestable, d’ailleurs; l'architecte de l’hôtel Biron, qui venait d’être achevé en même temps que le buste, avait le droit d’être content de son œuvre, et M. Bodin ne manquera de s’arrêter devant cette effigie avec autant de reconnaissance que d’admiration.

L’est vers la même époque, quelques années plus tôt sans doute, qu’un jeune sculpteur, pensionnaire de l’Académie de France à Borne, exécutait avec une intelligence supérieure de la ressemblance intime, une souplesse de modelé et une fermeté de dessin également remarquables, le portrait de son patron, l’excellent Nicolas Vleughels, directeur de l’Académie. Quand on a feuilleté la correspondance du brave homme, goûté son bon sens un peu traînant, sa bonhomie souriante et un peu lourde, on le voit revivre dans ce marbre. Le chiffonnement de la chemise largement ouverte sur la robuste encolure et du ruban de l’ordre qui pend à la boutonnière de l’habit négligemment déboutonné est conforme à la mode du temps et à cette iconographie des artistes dont j’ai rappelé tout à l’heure les conventions. Mais comme la physionomie est loyalement étudiée, depuis le dessin des lèvres épaisses et du menton volontaire jusqu’au regard embusqué sous les sourcils broussailleux! Tout y est, jusqu’à la verrue, — que les théoriciens de l’Institut impérial proscriront au nom du beau éternel comme une insulte à la dignité humaine; — rien n’est mesquin dans la facture, ni inutilement anecdotique dans l’observation. On comprend, à voir un pareil morceau, la haute estime que Vleughels professait pour le jeune Bené- Michel Slodtz, que ses contemporains «levaient surnommer Michel- Ange et pour qui son patron demandait à M. d’Antin la commande d’une copie d’un « beau Christ de Michel-Ange qui est debout et tient sa croix » : on a reconnu le Christ de la Minerva. « Il a envie de bien faire », écrivait Vleughels le 20 juillet 1730, et plus tard, le 2i janvier 1732 : « Celui-ci a du génie pour son métier; il a besoin de travailler pour se perfectionner, et, pour se perfectionner, il prend de la peine... »

Cinq ans plus tard, l’élève consacrait à la mémoire de son

BUSTE DU PEINTRE NICOLAS VLEUGHELS Marbre, par R.-M. Slodtz ( Musée Jacquemart- André , Paris.)

LÀ SCULPTURE

patron, enterré à Saint-Louis-des- Français, une épitaphe et un médaillon funéraire, « monument d’amitié mutuelle » : « regii ordinis

S. MICHAËLIS EQUITI TORQUATO, VIÏAE INTEGRITATE MORUMQUE SUAVI-

tate insigni », mais qui ne vaut pas, tant sans faut, le buste sculpté ad vivam. — Si l’on se rappelle que les admirables boiseries de la chapelle de Chaalis (aujourd’hui transportées dans une petite église du voisinage et qu’on devrait bien restituer à leur légitime propriétaire) étaient sorties de l’atelier des Slodtz, on approuvera deux fois la présence de ce beau buste dans la collection de Mme André.

Quelques semaines après avoir rendu à Slodtz le témoignage que je viens de rapporter, en même temps qu’il exprimait à Mgrd’Antin une grande tristesse d’une attaque de goutte que celui-ci avait eu à subir, y prenant « toute la part qu’un serviteur fidèle doit en ressentir » et priant Dieu « de tout son cœur » pour la guérison de « Sa Grandeur », — le bon Vloughels notait qu’il est « sorti de l’Académie beaucoup d’habile jeunesse comme Natoire, Bouchardon qui est excellent, et Adam », et le nom de Bouchardon revient souvent encore dans la correspondance, où, depuis 1724, on le rencontrait fréquemment. Ses dessins, notamment, étaient mentionnés pour leur (( belle manière; il y a peu de sculpteurs qui s’en acquittent comme lui », et l’on sait assez, si l’on a feuilleté les dessins de Bouchardon au Louvre, que le témoignage est justifié. D’Antin craignait que le jeune sculpteur, sur lequel on fondait de grandes espérances, ne fût, connue tant d’autres, tenté d’aller chercher fortune hors de France. Vleughels protestait qu’il avait fait tout ce qu’il avait pu pour le détourner de s’attarder à Rome : « Il n’y a qu’une seule manière pour y réussir, qui est de lui faire entendre qu’il gagnera plus à Paris; il a cependant une grande réputation icy..., il aime le gain : tout le monde l’aime!... » et d’Antin insistait : « Üitesîui de ma part qu’il s’en revienne, que j’aurai soin de lui et que je lui garde de belle et bonne besogne. Vous direz la même chose à M. Adam, car il serait triste d’élever des sujets pour les pays étrangers et, dans le fond, il n’y a de fortune a faire pour eux, qu’en France. »

Bouchardon se décida à quitter Rome ; il partit le 4 septembre 1732 et, par une faveur insigne, fut aussitôt logé au Louvre. Dès l’année suivante, il recevait d’importantes commandes (la statue de LouisXIV pour Notre-Dame, une série de statues pour Saint-Sulpice), et c’est en 1730 qu’il exécutait et signait « Edmundus Bouchardon,

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