Le musée pittoresque du voyage du Tsar
A vous, nwp Cher Confrère, partisan convaincu de l'Image, je dédie ce recueil de documents graphiques qui sera, quelque jour, un livre d'histoire.
Il m'est particulièrement agréable de pouvoir, en tête de ce Musée de la Satire et de l'Encens, inscrire votre nom et le nom du Journal qui, le premier, a fait connaître les caricatures et les bibelots nés de l'actualité franco-russe.
L'ours russe "fêté par les Hongrois, par les aigles allemandes et autrichiennes, et par le coq gaulois que Marianne tient en laisse,
{Figaro, de Vienne, 26 septembre.)
(glose en manière d'introduction)!
Qui n'entend qu'une cloche, n'entend qu'un son.
Qui ne verrait le voyage du Tsar que par la caricature — française ou étrangère — aurait une impression bien incomplète de cet événement.
Qui le jugerait d'après les multiples objets créés, à cette occasion, par l'industrie parisienne, ne verrait que la note de l'enthousiasme débordant, sans avoir pu s'expliquer, très certainement, la raison d'un tel fanatisme.
C'est pourquoi nous avons pensé qu'il fallait
donner, en même temps, le pour et le contre, afin que l'on pût apprécier, sous toutes ses faces, ce voyage qui, deux mois durant, a mis toutes les cervelles à l'envers.
Si la caricature est l'arme des mécontents, l'éternelle protestation de ceux qui ne sont point de la fête, la vulgarisation des traits des personnages en vue, par tous les moyens et sous toutes les formes, doit être considérée comme la plus haute marque de popularité et de respect, en même temps, qu'un homme puisse obtenir sa vie durant.
Ce sera donc, à la fois, ici, le musée de la satire, du dénigrement constant, et le musée de l'enthousiasme, de l'adoration sans borne.
Côte à côte, on pourra ainsi contempler, réunies, les attaques graphiques des ennemis et les ingénieuses créations des partisans.
Qu'elles soient plus ou moins désintéressées, qu'elles laissent apercevoir l'intérêt politique ou qu'elles traduisent de nobles aspirations, la poursuite d'un idéal, les attaques sont presque toujours violentes, et quelquefois souverainement injustes.
Dans les pages recueillies ici, la caricature se montrera sous un double aspect : comme arme de combat et comme arme de protestation, suivant qu'elle proviendra de l'étranger ou de la France.
Nous ferons connaître tout à l'heure les raisons de cette dualité.
Après la satire, l'encens. Qu'il y ait eu, comme en toute chose humaine, un côté purement mercantile dans cette prodigieuse fabrication d'objets d'actualité russe, c'est là chose indéniable — - tout le monde a voulu en produire parce que c'était là affaire de mode, au goût du moment, et, par conséquent, de vente facile — mais l'élan universel, l'enthousiasme des grandsjours, pouvaient, seuls,, mettre en mouvement une pareille ruche ouvrière. Et c'est pourquoi le musée populaire parisien en l'honneur du Tsar restera toujours, quoi qu'il arrive, un des exemples les plus étonnants de la popularité d'un homme et de l'emballement d'une population.
Dans cent ans, lorsque les historiens voudront connaître par le menu les impressions exactes de l'Europe sur cet événement, ce ne sont pas les écrits officiels qu'ils iront chercher, c'est aux estampes satiriques qu'ils auront recours, c'est le curieux petit musée du fanatisme « russophilesque » qu'ils viendront consulter ; car ce sont les deux documents typiques sans lesquels le voyage du Tsaib à Paris n'aurait pas l'importance qu'il a revêtue.
Ici les caricatures, rendant bien l'impression,
des violentes hostilités déchaînées, dès l'origine, contre cette visite inattendue ; là, les bibelots populaires qui pourront fixer définitivement sur l'état d'âme d'une capitale privée, depuis vingt-six ans, de la vue de tout spectacle grandiose.
Réceptions et fêtes, dîners et représentations de gala, toasts même, que reste-t-il de tout cela ? Des compte rendus de journaux, tous taillés sur le même patron, tous d'un lyrisme débordant, et rien de plus.
Les caricatures, les images et les multiples créations dues à l'ingéniosité de nos artisans parisiens sont, elles au moins, choses durables, souvenirs ineffaçables, témoignages vivants contre lesquels il serait bien difficile de s'inscrire en faux.
Mais quoi!
Tant de bruit, tant de satires graphiques, tant d'objets d'un commun usage, dira-t-on peut-être quelque jour, pour la réception d'un souverain russe dans Paris ! Voilà bien les exagérations 'du tempérament français ; voilà bien les emballements irréfléchis ; voilà bien les illogismes de la nature humaine.
Que non ! Car si c'était là, autrefois, chose naturelle, ordinaire, lorsqu'il s'agissait d'une visite de souverain à souverain, c'est devenu aujourd'hui,
par la force des choses, un, événement véritablement extraordinaire, puisque la troisième République n'avait pas encore eu les honneurs d'une impériale visite.
On a voulu voir, acclamer le Vir, celui en qui s'incarnent pour l'instant toutes les espérances, tous les projets d'avenir ; celui qui représente la Force, la Volonté, l'Homme dans sa toute-puissance, à une époque et dans un pays comme le nôtre où il n'y a plus que des forces qui s'usent à se combattre, plus que des volontés chancelantes; pas une énergie, pas un courage pour rendre à la nation ce qui lui manque : une direction.
Et c'est la raison d'être des images, des bibelots, des chansons, de toutes ces créations populaires ayant pris naissance avec la rapidité d'une traînée de poudre.
L'Europe peut ne rien comprendre à cet emballement ; la caricature française a considéré de son devoir de le combattre, il appartient aux philosophes, aux observateurs de l'expliquer;. c'est ce que je viens de faire.
Ici donc, on trouvera le dossier complet, je ne dis pas l'attaque et la riposte puisque ennemis et amis n'ont pas eu recours aux mêmes armes, et l'on verra que si l'engouement de Paris fut extraordi-
naire quoique moins anormal qu'en 1815, la violence des satires s'élevant au delà de toute mesure excuse et explique, du moins, la tsaromanie invétérée qui sévit sur les bords de la Seine. Et puis quoi?
D'autres qui n'étaient point César ont, eux aussi, éprouvé les mêmes attaques et joui des mêmes privilèges.
D'autres — tels Thiers, Gambetta, Jules Ferry, Boulanger, pour ne point sortir de chez nous — furent, en leur temps, pipes, timbres-poste, tapis de table, verres ou bouteilles, pantin, et même pain d'épice.
Leur popularité a été plus ou moins grande parce qu'il est, pour ces sortes de propagandes, des époques plus ou moins propices, mais elle a reposé sur les mêmes bases et s'est manifestée de la même façon.
Le Tsar, lui, aura eu le privilège de venir à un moment où celui qui est l'homme du jour se trouve être, forcément, l'homme des étrennes et a des chances pour détenir le record de la popularité à la prochaine foire du Trône.
Et voilà comment un acte politique considérable, l'Europe ne s'y est pas trompée/puisqu'elle a décoché contre lui les caricatures les plus violentes, a
fait de l'empereur de toutes les Russies, et de la Russie elle-même, les fournisseurs et les tributaires, en même temps, de l'industrie parisienne.
Seigneur Dieu! quelle iconographie! Juste ciel! quelle bimbeloterie !
Buslcs du Tsar et de la Tsarine en carton repoussé