‹ Le musée pittoresque du voyage du TsarChapitre 2 sur 99 · SIMPLE COMPARAISON · texte numérisé non relu

SIMPLE COMPARAISON

Ne pas confondre autour avec alentour.

Croquis original de Pirouette (Gustave Girrane).

Vignette faisant partie d'une composition intitulée : Grand hôtel de .l'Europe, par Fernand Fau. (Le Rire.)

L — LA CAR ICATURE

LES CARICATURES FRANÇAISES

Alliludc des journaux. — Là satire politique n'abandonne point ses droits enfprésence, du Tskr. — Quelques rares vignettes contro la Triplice. — Vignettes humoristiques contre la badaudcrie humaine.

Bienveillantes ou hostiles — je reprends ce que je disais en 1893 lorsque je publiai les caricatures sur l'alliance franco-ru s"se — ce sont ici les images célébrant sur tous les modes le voyage du Tsar à travers l'Europe, je veux dire en Autriche, en Allemagne, en Angleterre, en France.

Hier le premier acte ; aujourd'hui, le second, en attendant la conclusion. Ici, les images étrangères ; là, les images françaises, et si, comme' en 1893, les premières exprimant les sentiments intimes des nations européennes toujours plus

ou moins jalouses de la France, de la fertilité de son sol, de la stabilité de son crédit, font preuve d'une mauvaise humeur non déguisée, qui se traduit, suivant les pays, en une animosité directe, l'on chercherait vainement, parmi les secondes, l'enthousiasme débordant, l'emballement irréfléchi de la première heure.

En 1893, la caricature française avait abdiqué, ou plutôt, tout à la joie de l'alliance nouvelle, elle avait dirigé ses traits contre les pays de la Triplice, contre l'Italie surtout, cette sœur ennemie qui ne cesse de nous attaquer par la plume et par le crayon.

En 1896, elle reprend ses droits, non pas qu'elle soit antipatiiote, non pas qu'elle soit opposée à l'alliance francorusse, mais parce qu'il lui a semblé, cette fois, que l'enthousiasme, l'emballement dépassaient les bornes de la bienséance républicaine et de la dignité nationale, parce qu'il lui a paru que les républicains français se jetaient avec trop d'empressement, vraiment, dans les bras du souverain autocrate de toutes les Russies.

Dans ces préparatifs, dans ces multiples recommandations, dans ces ballons d'essai quotidiennement lancés par la presse soit au sujet du cérémonial et des exigences du protocole, soit au sujet de la nécessité pour le Président de la République d'apparaître, si ce n'est en toilette plus décente, du moins en costume plus décoratif, elle a cru voir je ne sais quels appels au pouvoir personnel, je ne sais quel retour aux institutions monarchiques, je ne sais quelle résurrection du boulangisme, et alors, elle a taillé ses crayons, elle a poursuivi de ses sarcasmes graphiques président et ministres, tout le monde officiel.

Très certainement aussi, elle a voulu répondre aux attaques passionnées des caricatures étrangères, accusant la France de platitude, de servilité, lui reprochant un esprit

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d'obséquiosité, d'adulation qu'on irait vainement chercher dans les pays les plus monarchiques, faisant ressortir l'illogisme profond de cette alliance entre une République démocratico-parlementaire et un souverain exerçant le pou-

Grande composition (page double) de la Vie Parisienne (22 août)

voir absolu, sans contrôle aucun. Si bien que, ce que les crayons italiens ou allemands faisaient dans un esprit d'animosité à peine déguisé, se servant contre nous de toutes les armes, les crayons français l'ont fait au nom des principes que la France, d'après eux, a pour mission de défendre, et au nom de ce qu'ils estiment être la dignité nationale.

Ceci pour expliquer un changement d'attitude, fort commenté, paraît-il, en haut lieu, et cependant bien compréhensible, pour peu qu'on veuille faire la différence entre la vi-

site des marins russes en 1893 et la visite du Tsar en 1898.

Ceci, surtout, pour qu'on n'accuse point les crayons français d'avoir manqué de patriotisme, de n'avoir pas, comme les plumes françaises, chanté les louanges du souverain qui nous honorait de sa visite.

Si patriotique qu'elle soit, l'image a son rôle particulier, sa mission spéciale.

Arme de combat, instrument de rire, elle ne saurait être gobeuse lorsque le ridicule humain remonte à la surface et lorsqu'il s'agit d'épiloguer sur les bagatelles d'un protocole. Elle a pu, naïvement, chanter la gloire de Bonaparte, créer toute une légende fictive autour du général Boulanger ; tresser des couronnes au Tsar eût semblé être, à ses yeux, la pire des palinodies.

A vrai dire, la personne du souverain est restée en

dehors des satires graphiques ici recueillies.

Charivari, Rire, Grelot, Silhouette, Pilori, Journal Amusant, Vie Parisienne, Chronique Amusante, Étoiles, Courrier Français, tous, qu'ils servent les passions politiques ou qu'ils appartiennent à la grande école de l'observation , de l'humour, n'ont eu en vue que l'accès de monarchisme aigu dont le pays vient d'être atteint et l'éternelle badauderie humaine allant s'étouffer dans les rues pour voir passer, de très loin et à toute vitesse, des ombres de

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cavaliers, des ombres de voitures, des ombres de personnages.

Si les plumes des écrivains ont été ultra-louangeuses, écrivant, par le menu, les enchantements et Tes émerveillements des deux inoubliables journées, les crayons des dessinateurs se sont tournés vers la satire avec un égal entrain.

Ce que disaient Berlin, Munich, Vienne, Rome, Turin, Amsterdam, Berne, Genève, Paris lui aussi se trouve donc l'avoir dit par le crayon de ses caricaturistes, qu'il se soit agi du Président en habit noir à la recherche d'une livrée particulière pour réception de souverain, ou des exagérations d'un servilisme qu'on croyait à jamais disparu ; ce qui prouve qu'il est au-dessus des intérêts du moment des choses éternellement vraies, et que, sur certains points, ennemis et amis peuvent se rencontrer, quoique le mobile auquel ils obéissent soit d'un ordre absolument différent.

Publiée dans le Rire, le Grelot ou le Pilori, telle image apparaît purement humoristique qui, dans le Kladdemdatsch ou le Fischietto, revêt immédiatement un caractère nettement hostile. Et cependant l'interprétation est la même, et cependant la conclusion qu'on doit en tirer se trouve être identique.

Si bien que tandis que Paris, par ses images répétées,

Vive le tsar ! par Fcrlom.

(Le Pilori, il octobre.)

criait : Gare au ridicule ! Assez de platitudes !■ En amis,, en égaux, pas en vassaux ! Ne donnons pas à l'Europe le spectacle toujours grotesque de gens qui ont honte de leursparents; l'étranger, soit par crainte de voir se cimenter de façon plus durable l'alliance franco-russe — tels les pays de la Triplice — soit par fidélité aux principes républicains — telle la Suisse — lançait contre nous toutes les armes du Rire et de la Satire.

De-ci,de-là,dans la presse illustrée de province, on pourra rencontrer quelque image de circonstance dirigée contre l'Allemagne ou contre l'Italie; à Paris, exception faite du Pilori et du Petit Journal qui, d'après le Laocoon antique a, en une amusante image, représenté le Nez de la Triplice, inutile de chercher ; la satire humaine, le vieux fond de gavrochisme ont pris le dessus, les principes l'ont emporté sur les intérêts, quelle que soit, du reste, l'opinion des journaux, qu'ils soient simplement républicains ou ouvertement socialistes. Sur ce point, les images du Grelot font chorus avec les satires graphiques de la Sociale ou du Père Peinard qui vient, pour la circonstance, de réapparaître à l'horizon.

Et. cette attitude est encore plus frappante en présence de ces deux faits : l'abdication presque complète de la caricature anglaise pleine d'aménités pour l'hôte, pour le parent de la reine Victoria, l'entente absolue de la caricature européenne dans ses attaques contre nous.

Quoi qu'il eu soit, placée entre ces deux dilemmes: encenser ou critiquer, la caricature française n'a pas hésité ; elle s'est souvenue que nous étions toujours le pays de Rabelais, et que, même en temps d'alliance russe, même, au moment du voyage du Tsar, le vieux rire gaulois ne devait pas perdre ses droits.

D'où les amusantes et malicieuses images de Garan

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d'A«che, toujours si pleines de bonhomie ; d'où les satires mordantes de Forain; d'où les spirituelles et gracieuses compositions de Willette, ce Watteau du modernisme; d'où les irrévérences dessinées par les crayons de second ordre pour les illustrés qui s'étalent à la devanture des kiosques,

Doux Pays

Composition do Forain {Figaro,. i<* octobre.)

La conclusion logique, elle m'a été donnée par un de ces crayonneurs de bonne composition : « Puisque l'alliance russe nous permet de faire le pied de nez aux autres, maintenant, elle doit bien nous permettre, aussi, de fustiger nos ridicules. Et au moins, de la sorte, Allemands et Italiens ne pourront plus, se posant en redresseurs patentés des torts des autres, prétendre nous faire la leçon.»

C'est pourquoi, française avant tout, là caricature fran-

çaise a, en 1893, chanté l'alliance russe au service de laquelle elle saura toujours mettre ses crayons ; c'est pourquoi, humaine aussi, lorsqu'il le faut, elle a quelque peu malmené sans qu'on s'en soit aperçu, en ces jours de fête, le protocole et autres bétisania sociales. Lui en vouloir serait un tort.

Et puisque ce volume, ce « musée pittoresque )> repose> en entier, sur des citations graphiques, reproductions de caricatures et figurations d'objets,' le. mieux, ici aussi, sera de nous appuyer sur l'impression écrite d'un journal à caricatures, la Silhouette, accompagnant son dessin des réflexions suivantes :

l'excès en tout est un défaut

Da stradsvi Massia ! ! ! , Autrement dit :

Kwioijte poussons, cecri.de fête en l'honneur du souverain a.ni qui, fès courtoisement, nous vient faire sa visite de noces. Machiavels de

Mais de là à conclure, comme s'y grands confrères, qu'enfin sera s.gné dans ccUe so cm ci j ,c

ha^rss^î^J»*^^ « » .

Moment l'épaisseur de plusieurs illusions ;! d'imnorlance c.u'il n'en comporte en

sas»

par se casser le nez !

Ce que pense la Silhouette, les autres organes satiriques le pensent également; ces quelques lignes venant à l'appui de nos appréciations personnelles donneront donc la raison exacte des mobiles qui ont mis en mouvement les crayons de la caricature française.

Vive la Russie! tant qu'on voudra; mais du calme, de la juste mesure et pas d'exagérations!

Voilà la vérité.

LES CARICATURES FRANÇAISES

Après la caricature politique, la caricature humaine. La première n'avait point ménagé les politiciens, les républicains opportuno-moscovites suivant le mot d'un jour-

nal ; la seconde s'est amusée aux dépens du bon public, critiquant à tort et à travers, cherchant partout Ja petite bête, la note comique. Et l'on a revu tout ce qui se sert habituelle! ment en pareille circonstance, tous les types, tous les gro-

tesques de la comédie humaine : le marchand de crayons chamarré de décorations pris par la foule impatiente pour un général russe, le monsieur à qui le souverain a daigné sourire devenant, une fois rentré dans sa petite ville, une célébrité, ou le mitron portant un pâté à l'ambassade russe dont la casquette a failli amener une révolution. Quelle occasion pour exercer sa verve ! Ici un spirituel annotateur des petits faits de la vie parisienne, Maurice Marais, nous montre le fauteuil-lit du Tsar à l'Académie, « siège précieux pour affronter les discours dessous la coupole », les pilons des sergents de ville trouvant un emploi ingénieux, celui de porte-lanternes, les mouches se plaignant que les fleurs en papier des Champs- Elysées manquent de sucre.

Ailleurs, ce sont des charges sur les soupiraux à louer pour voir passer le Tsar, « les meilleures places qui se puissent trouver » ; sur les bêtises des couples paysannesques demandant à tous les sergots l'adresse de l'empereur de Russie et de sa dame, rapport à un couple de canards qu'ils voudraient lui remettre.

Et comme conclusion ces vignettes, toujours d'actualité en pareil cas : le Tsar enthousiasmé de la décoration très artistique des rues — la chaussée est vide de public tandis que tous les trottoirs sont noirs de sergents de ville. — Satire un peu trop mordante, à laquelle je préfère, cette autre image, d'une réalité plus exacte :

« Faut-il que le spectacle soit féerique », lit-on au-dessous d'une image de la rue grouillante « pour que même ceux qui sont dehors et qui ne voient rien, restent ainsi pétrifiés d'admiration ! »

En somme, la menue monnaie de ces sortes de revues graphiques, l'habituelle satire des choses humaines, des fêtes et des spectacles, quel que soit leur but, le rire sous sa

LES CARICATURES FRANÇAISES

forme la plus naturelle. Qu'il s'agisse d'une première à grand tapage, d'une première historique, tel le Lohengrin, d'une grande revue ou de l'entrée d'un souverain, c'est toujours la même chose, ce sont toujours les mêmes amusantes vignettes.

Turba ruit ou ruunt: hier, au-devant d'un Arabi ou d'un Li-Hung-Tschang, pour voir passer des perroquets ou circuler une chaise à porteurs ; aujourd'hui, pour s'étouffer dans une foule compacte, derrière des haies de sergents de ville et de cuirassiers permettant à peine de jeter un regard furtif sur le spectacle que l'on voulait admirer.

Le plus extraordinaire, fait observer avec raison une de ces amusantes chroniques illustrées, c'est qu'il existe, de parle monde, de braves et bonnes gens qui iront répéter sur tous les tons qu'ils ont vu le Tsar.

Non, vraiment, ça c'est un comble.

0 éternelle badauderie des grandes villes !

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