L'ACTUALITÉ RUSSE DANS L'ENSEIGNE ET DANS LES ÉTIQUETTES
« C'est chose inouïe, » disait Kotzebue dans ses Souvenirs de Paris, « comme le commerçant parisien sait profiter de tout ; pour cela on peut dire qu'il est unique au monde. » Kotzebue, qui fut un observateur très attentif de la rue, un chercheur, un musard, pour employer la vieille et si pittoresque expression, ne se doutait certes pas que ce qu'il écrivait en 1804 serait plus vrai que jamais en 1896.
On pourra s'en rendre compte en voyant l'influence exercée par la Russie, dans les journées d'octobre, sur l'enseigne, sur l'étiquette et sur l'appellation des objets dans les domaines les plus différents.
D'abord l'enseigne, quelle que soit sa forme, durable et fixée sur une devanture, ou passagère, c'est-à-dire écrite sur bande de calicot.
l'actualité russe dans l'enseigne , 191 Voici un choix d'amusants spécimens qui resteront des documents précieux.
Chez un maroquinier : Porte- monnaie moscovite, trousse à ouvrage tsarine. C'est du vert premier Empire, dans une note un peu plus foncée, ou du violet, auparavant décoré d'un autre qualificatif.
A la devanture d'une parfumerie populaire, quartier du Temple :
Vrais parfums russes brevetés, aux couleurs du Tsar !!!
Dans la vitrine d'un magasin de broderies, déjà russe en temps ordinaire, quartier de l'Elysée :
Col russe, manches russes, devants à Za Tsarine.
Dans le quartier des Gobelins :
Enseigne de restaurateur : Au Petit Père.
Enseigne de marchand de vin : A la Fraternité des
cœurs, et au-dessous un tableau représente un soldat
français et un marin russe, les mains unies.
A Montrouge, derrière la glace d'un établissement de bouillon tenu par un Alsacien, sergent en 1870, un amusant
menu, avec les qualificatifs suivants : Fricassée viennoise, Purée saxonne, Compote Baratieri, le tout arrosé du vin de V Alliance ou du cidre franco -russe.
Rue de la Gaîté, tabletterie, vins et liqueurs :
Aux deux inséparables.
Au-dessous, étroitement enlacés, les drapeaux français et russe.
A la devanture d'un grand bouillon sis dans un quartier excentrique :
Cuisine russe soignée, au goût du jour.
Informations prises, le cuisinier a été laveur de vaisselle à Saint-Pétersbourg.
Dans un restaurant des quartiers élégants, où la russophilie est également à l'ordre du jour :
Harengs demi-doff (sic).
Rue d'Alésia, magasin de mercerie :
Aux sœurs amies.
Et au-dessous, la France tend les mains à une Russe qui, précédemment, devait être quelque Bretonne.
l'actualité russe dans l'enseigne 193 Enseigne de crémier :
Véritable fromage de Hollande.
Et au-dessous, on ne sait trop pourquoi, les drapeaux russe et français.
Un fromage de Hollande franco-russe, alors ?
Toujours dans le quartier Montparnasse :
Vêtements pour hommes et enfants, Au Grand Nicolas.
Boulevard Montparnasse, affiche-réclame.
A la devanture d'un magasin de mercerie et d'étoffes : A Sainte-Marie, une grande banderole, avec le portrait du Tsar. En haut, les mots : « Gronstadt et Toulon. 1896 » ; en bas, Pax.
Enseignes diverses :
Au Franco-Russe. — Rue Lafayette, déballage de toutes sortes d'objets et de bibelots d'actualité au milieu desquels trône, cependant, une dynamite pour les cors.
Aux couleurs russes. — Rue du Faubourg-Poissonnière, magasin de teinturerie.
Aux bons marrons franco-russes. — Rue du Faubourg- Saînt-Honoré, un marchand de marrons patriote.
Dans la vitrine d'un magasin d'herboristerie du quartier Montmartre, un personnage habillé en Russe tient en main tout ce qui concerne le commerce de la boutique... y compris une seringue.
Dans le quartier des Ternes, un grand magasin de chapeaux avait annoncé ainsi son ouverture :
Pour l'arrivée de S. M. l'Empereur de toutes les Russies, inauguration de la grande chapellerie russe^ nouveau modèle.
Dans le quartier des Halles, à la porte d'un magasin qui liquide — c'est un solde de chaussures — boniment de l'aboyeur énumérant les occasions avantageuses : « Chaussures en véritable cuir de Russie, vendues au prix de 3 fr. 95, pour permettre à tout le monde d'avoir la terre russe à ses pieds ! »
Après l'enseigne et l'étiquette, les appellations nouvelles, c'est-à-dire l'apparition d'objets dans différents domaines, mais surtout en matière de toilette, baptisés de noms russes.
De tout temps, on le sait, la mode a suivi les influences extérieures provenant soit de la politique, soit du théâtre, soit des idées prédominantes.
Ce qui se passe aujourd'hui s'était donc déjà produit en 1814 et en 1815 : il en est, sur ce point, de la mode comme de la chanson.
La russophilie dans les étoffes, les vêtements et les fourrures :
Soie Radzirnir. Granité moscovite. Flanelle russe. Jaquette russe. Paletot-sac en moskowa.
l'actualité russe dans l'enseigne 195
Étiquette de boîte à savon.
Pour fillettes : Paletot Walmioff ; jaquettes Janovska et Denisof; costume Jasna; col Tsarine;' Mouflon russe; loutre de Finlande ; tour de cou, cravate Olga.
Dans la coiffure : pour les femmes, le chapeau diadème ; pour les hommes, la toque de fourrure, toque russe, toque moscovite, ainsi que cela se peut lire à la devanture de certains chapeliers.
Dans la chaussure :
Confortables moscovites ; sibériennes en feutre. Dans la parfumerie :
Pâte russe, eau de Cologne russe : violettes russes, cela c'est la russerie habituelle; mais voici la russerie de circonstance, d'actualité, pouvant se lire sur des boîtes ou sur des étiquettes de bouteilles : Parfum franco-russe, Savon impérial russe, Essence extraconcentrée impériale russe, Poudre impératrice de Russie, Violettes de la Tsarine, tout cela dans la parfumerie fine. Signalons dans la parfumerie à bon marché, le Savon superflu Maubert dédié au « Czar, l'ami de la France ». En 1893, le même avait
été dédié au Tsarewitch, si bien qu'un simple changement d'étiquette a suffi pour perpétuer l'hommage.
Du reste, chose à noter, la parfumerie, on ne sait pourquoi, fut toujours une des plus empressées à adopter les choses du jour. Elle avait été boulangisle — et combien ! — inévitablement, elle devait être tsarienne.
Et à l'autre extrémité, parfumerie aussi, d'un genre quelque peu différent, aux odeurs peut-être plus pénétrantes, mais certainement moins agréables: le fromage. Il y aurait une étude amusante à faire sur l'influence de la politique dans l'appellation des fromages. Un curieux l'entreprendra certainement quelque jour.
Contentons-nous, aujourd'hui, de coller ici cette étiquette de camembert franco-russe, dont l'idée première remonte, paraît-il, aux premières manifestations de l'alliance actuelle. A quand le fromage normand, parfumé au cuir de Russie?
Étiquette do boîte.