PAR LE DOMINIQUIN
i< Je connois un homme en Christ, qui fut enlevé au troisième ciel il y a <( plus de quatorze ans : si ce fut avec son corps ou sans son corps, je ne « sais; Dieu le sait; et je sais que cet homme (si ce fut avec son corps ou a sans son corps, je ne sais; Dieu le sait) fut enlevé dans le paradis, et « qu'il y entendit des secrets qu'il n'est pas permis à l'homme de publier. » (S. Paul, II e é pitre aux Corinthiens, chap. xn.)
Tel est le sujet du tableau du Dominiquin; tel est aussi celui d'un tableau du Poussin. On conçoit facilement qu'il ait tenté deux génies si méditatifs, si capables de concevoir et de reproduire les miracles de la pensée. Enivré de contemplation, égaré dans les espaces infinis qui se sont dévoilés à ses regards, l'apôtre a perdu de vue son existence terrestre; les cieux s'ouvrent, il les voit, il y pénètre, Si ce fut avec son corps ou sans son corps, je ne sais, dit-il; Dieu le sait. L'extase est complète; toute conscience de la vie matérielle est écartée dans cette vision, au point de ne pouvoir affirmer si elle n'y a point pris part, si ce que l'esprit a connu lui a été révélé par les organes du corps ou sans leur secours. Cependant les vues de l'esprit ont conservé leur netteté : ce n'est point le souvenir d'une vague rêverie, d'un sentiment indéterminé, qu'il a rapporté des régions qu'il a parcourues; il y a entendu des secrets conservés encore dans sa mémoire au moment où il déclare qu'il n'est pas permis à l'homme de les publier.
C'est dans ces deux circonstances du fait qué les deux artistes ont puisé chacun une inspiration particulière, et totalement différente l'une de l'autre. L'application volontaire de l'esprit à de hautes vérités est ce qui se fait remarquer dans le tableau du Poussin ; l'abandon extatique de l'homme tout entier, voilà ce qui remplit le tableau du Dominiquin. Sur un fond de ciel, hors de toute vue de la terre, au milieu de l'espace, l'Homme de Dieu, livré à l'impulsion qui l'entraîne vers son Créateur, a dépouillé ce qui le tenait séparé du lieu céleste où il aspire ; on le voit s'y élever sans obstacles , sans interruption : si ce fut avec son corps ou sans son corps, on ne sait; Dieu le sait : mais toute pesanteur matérielle a disparu, ou cède, comme par une obéissance naturelle, à l'infinie puis-
LE RAVISSEMENT DE S. PAUL, sance morale manifestée dans cette tête, dans ces bras, dans ces jeux que semble attirer le ciel. C'est devant ce tableau surtout qu'il faut répéter, avec Bellori, que Le Dominiquin a su peindre, ou plutôt même dessiner (delineare) les âmes. Lame s'y voit, et on n'y voit qu'elle; que le corps y soit ou n'y soit pas, peu importe, il a subi les lois de sa souveraine; devenu tout âme, il vole, s'enlève avec elle : le mouvement de la jambe gauche indique positivement qu'il monte de lui-même; et les anges, presque enfans, groupés autour de lui, semblent le suivre plutôt que le porter.
Plus de vigueur se fait remarquer dans le cortège de messagers célestes dont Le Poussin a environné l'apôtre ; une action plus réelle semble les occuper et paroît avoir occupé l'attention du peintre. A moitié cachés dans le tableau du Dominiquin , dans le tableau du Poussin leurs membres se déploient, et semblent, parla multiplicité des formes, multiplier le nombre des personnages : il en résulte dans le groupe moins de simplicité ; et la pensée du spectateur se concentre moins sur la scène intellectuelle. On diroit que, trop peu avancés dans leur route vers le ciel, les personnages tiennent encore quelque chose de la terre, que les pieds du saint viennent à peine de quitter. Cependant déjà la vision céleste a commencé; on l'y voit attentif; un ange la lui montre, et il regarde; il parle, et Paul écoute : ses organes matériels sont mis en jeu, dirigés vers les objets qui leur sont propres; le S. Paul du Poussin est encore un homme.
Cette manière de considérer le sujet, plus conforme aux habitudes pensantes du Poussin, l'est peut-être aussi davantage au caractère général et raisonné des doctrines de l'apôtre; et il n'est pas difficile de comprendre ce qui a déterminé Le Poussin à la choisir. L'idée du Dominiquin paroît plus appropriée à l'acte du moment; c'est l'idéal d'un état, d'un sentiment, abstraction faite du personnage qui l'éprouve; c'est la réalisation de ce que nous dit S te Thérèse de cette force de désir qui Félevoit à plusieurs pieds de terre. Dans le Ravissement du Poussin, c'est du ciel que vient le miracle dont l'homme est seulement l'objet; Le Dominiquin a placé le miracle dans l'homme même, et nous croyons l'y sentir. On demanderoit à accompagner le S. Paul du Poussin pour recevoir avec lui les sublimes vérités dont il commence à entrevoir la manifestation; on est ravi avec le S. Paul du Dominiquin.
Proportions.
Hauteur, 5i ceQtira> ip- =6P oace5 n li s n Largeur, 3i i =2 5