PORTRAIT DE DEUX JEUNES GENS
«Quand nous faisons peindre et portraire après le vif quelques biaux «visages, et qui ont fort bonne grâce, si d'adventure il s'y treuve quelque «imperfection et quelque chose de laid, nous ne voulons pas nj qu'on «la laisse du tout, ny qu'on s'estudie aussi trop à la représenter, pource «que Fun rendroit la portraiture difforme, et Fautre dissemblable, (i) »
Les anciens soignoient la beauté jusque dans le portrait; nous l'avons presque entièrement réduit à la ressemblance, et si, dans les portraits de femmes, la peinture s'étudie à dissimuler ce qui pourroit diminuer la grâce, c'est plutôt une politesse de Fartiste qu'une règle de l'art. Le peintre de portrait a donc de nos jours un problème de moins à résoudre; car les petites imperfections naturelles qu'il doit écarter de son imitation, comme les taches de la peau, une maigreur trop décharnée, sont des choses qui, dans la nature même, peuvent être adoucies par une lumière ménagée avec soin , et n'influent pas assez sur la ressemblance pour que l'œil puisse jamais regretter qu'on les lui ait épargnées.
Il reste cependant encore au peintre de portrait d'assez grandes difficultés inhérentes au genre. Sans parler de celles que lui suscitent les innombrables caprices auxquels l'assujettissent ses modèles; sans parler de ces prétentions si ordinairement en désaccord avec le caractère de la figure, et qu'il faut, en les satisfaisant, savoir réduire cependant à l'harmonie que demande la peinture; de ces flatteries que sollicite si souvent la vanité, si Fart ne les exige plus; le genre du portrait présente un inconvénient que n'a pas toujours surmonté, ni même cherché à vaincre, le talent des plus habiles artistes, et qui tient à la situation indolente de celte figure placée là, devant vous, sans autre but, sans autre occupation que celle de se faire peindre; il faut cependant lui donner une ame, une ame active, animée de ce mouvement qui, comme dit Montaigne, est la vie et la grâce. De là tant d'expressions sans aucun rapport avec la situation actuelle du personnage, tant de vivacités sans objet, de sourires qui ne s'adressent à rien qu'au pinceau du peintre. Presque tous les portraits de la fin du quinzième siècle et du commencement du seizième offrent une singulière affectation de fermeté et de fixité dans le regard; la tête est haute, et l'œil tourné de côté, comme dans l'intention de faire baisser les yeux à quelque insolent. Les anciens, au contraire, évit oient
(i) Plutarque, trad. d'Amyot, tom.V>p. 7et8, 1801.
PORTRAIT DE DEUX JEUNES GENS cette attitude orgueilleuse. Est odiosa omnis supinitas , dit Quintilien; et Mengs remarque que leurs portraits, et en général leurs statues, excepté celles dont l'attitude étoit commandée par le sujet, avoient toutes la tête un peu inclinée vers la poitrine, ce qui les mettoit plus en communication avec le spectateur, en leur donnant Pair de vouloir converser avec hi{i). Cette position, très-bonne pour une figure sculptée, autour de laquelle Pœil peut tourner, et que d'ailleurs on voit ordinairement d'en bas, ne conviendroit pas à la peinture, qu'elle obligerait à représenter les traits dans une sorte de raccourci, aussi défavorable à l'agrément qu'à la ressemblance. Pour éviter cet inconvénient, on a généralement adopté le précepte que Mengs paroît recommander d'après les anciens, de mettre le personnage en conversation avec le spectateur, qui, dans cette action mutuelle, lui communique ainsi une partie de sa vie. Cependant, comme il a fallu varier les attitudes des portraits, on a presque toujours donné au personnage représenté une autre occupation, qu'il vient d'interrompre pour lever les jeux sur celui qui le regarde; mais il en résulte que cet acte momentané n'est qu'une distraction, et ne peut guère avoir par conséquent ni vivacité ni énergie; aussi l'expression des portraits participe-t-elle presque toujours de la langueur de la situation dans laquelle on suppose le personnage.
Nelsclier, fort recherché de son vivant pour l'intérêt qu'il savoit donner à ses portraits, y est souvent parvenu par un heureux artifice, dont on peut voir un exemple dans celui dont nous donnons ici la description. Un jeune homme et un enfant de douze à treize ans sont représentés dans ce tableau. Le dernier, repoussé sur un second plan, et occupé à regarder dans un livre ou un carton de dessins, étranger à ce qui se passe autour de lui, paroît destiné à ne former qu'un accessoire; la figure principale est celle du jeune homme que l'on voit sur le devant, dans le costume d'un homme riche qui vient de descendre de cheval; il est assis de côté, le bras sur le dos de sa chaise, et semble tourné à dessein vers le spectateur; mais son attention vient d'être distraite; il parle, à travers une porte ouverte, à quelqu'un qu'on ne voit pas. Cependant son verre qu'il alloit porter à ses lèvres; son autre main, étendue vers le pot de vin ou de liqueur qu'il alloit toucher; tout annonce une action à peine suspendue, et qui va être continuée; la distraction est en dehors du sujet du tableau; c'est l'action qui fait le sujet; on y va rentrer; tout semble dire: Attendez, et l'on attend; ce qui, comme on Fa déjà observé, est le mouvement le plus propre à produire l'illusion de la vie.
(i) Mengs, tom. I, p. 122.
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Proportions. < t ' „ J
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SECONDE SÉRIE