PAR LE POUSSIN
« S’il arrive à un peintre, disoit Diderot, de placer un tombeau dans « un paysage riant, croyez qu’il ne manquera pas, s’il a quelque goût, » de me le dérober en partie par des arbres touffus. Ce n’est qu’en « regardant avec attention que je découvrirai sur le marbre quelques « caractères à demi tracés et que je lirai : — Et moi aussi je vivois dans « la délicieuse Arcadie — et in Arcadia ego (i). »
M. Delille a dit aussi :
Imitez Le Poussin j aux fêtes bocagères
Il nous peint des bei’gers et de jeunes bergères,
Les bras entrelacés , dansant sous des ormeaux ,
Et près d’eux une tombe où sont écrits ces mots :
Et moi, aussi pasteur dans l’Arcadie.
Diderot et M. Delille n’avoient certainement pas vu notre Aieadie, car elle ne ressemble en rien à leurs descriptions, et leur sentiment n^est pas celui qui a inspiré le peintre. Le Poussin vouloit réaliser sur la toile une idée morale : naturellement simple et grave, les vicissitudes de la vie, la triste nécessité de la mort avoient souvent occupé son imagination; le pape Clément IX, alors cardinal, lui demanda des tableaux qui exprimassent un sens moral et pliilosopbique , il lui indiqua meme des sujets : Le Poussin peignit le Branle de la vie humaine, la B érité découverte parle Temps, et l’Arcadie (2). Son but, dans cette dernière composition , étoit d’associer à l’idée riante de cette Arcadie , du bonheur et des amours des bergers, l’idée mélancolique de la mort; cette dernière idée devoit dominer; à elle devoit se rapporter toute l’action; c’étoit du souvenir de l’inévitable mort que le peintre vouloit frapper l’esprit des spectateurs. Il peignit un paysage simple, peu riche, et y plaça un tombeau qui en occupe le milieu. La beauté de l’Arcadie et le bonheur de ses liabitans nous sont familiers : la lecture des poètes anciens nous en
(i) OEuvres eonjp!ète,s de Diderot, publiées par | Lambert, t. XV, p. 4o6. — Voy. aussi t. XIV, p. 285. Naigeon; Observations sur les Saisons de Saiot- || {n)Be\\ori, Fitede’ Pitton,etc.édil.dei6'^i,p.li^S.
L’ARCADIE
a pénétrés dès Fenfance : qu’on nous nomme l’Arcadie, et tous les charmes de la nature champêtre, de la vie pastorale se présentent à notre pensée. Si Le Poussin nous les eût offerts sur la toile, nous nous serions empressés d’en jouir; toute notre attention se seroit portée sur ces beaux lieux, sur les plaisirs des bergers; ce n’étoit pas là ce que se proposoit l’artiste. — Vous connoissez l’Arcadie, semble-t-il nous dire; vous vous la représentez toujours riante et toujours heureuse; venez-y voir la mort; la mort, comme ailleurs, avec sa froide monotonie et sa morne solitude. — C’est du contraste établi entre les souvenirs que réveille le nom de l’Arcadie et l’aspect même du tableau , que Le Poussin en a tiré tout l’effet. On n’y voit point une fête. « Elle nuiroit à l’effet de solitude et de silence qui rend l’idée de la mort si frappante. Le paysage est désert; il est même stérile. Point d’habitations, point de troupeaux; quelques arbres autour de la tombe; ailleurs, rien qui attire la vue, aucun mouvement qui distraie l’attention. Avant que les bergers arrivassent, ce tombeau étoit abandonné, peut-être même ignoré; eux du moins n’en avoient jamais entendu parler, puisqu’il faut qu’on leur en explique l’inscription : et cet être, oublié, effacé de la terre, fut berger comme eux; comme eux il fut jeune, comme eux peut-être heureux et aimé. »
Ce ne sont point là de vaines idées qu’on ne sauroit attribuer au Poussin : quand même on conviendroit qu’il ne s’est pas rendu compte de tous ces détails, il n’en seroit pas moins vrai qu’ils rentrent tous dans son intention générale : cette intention est connue ; un des amis du Poussin nous apprend que c’étoit la triste mort et non la belle Arcadie qu’il vouloit offrir à l’imagination du spectateur : ce but est atteint; rien dans le tableau ne s’en écarte ou ne le contrarie ; tel étoit le grand sens du Poussin; le critique en reconnoit partout les preuves.
Trois bergers et une bergère forment toute la scène. «L’un d’eux, homme d’un âge mûr, un genou en terre, le doigt sur l’inscription, l’explique à ses jeunes compagnons et leur raconte probablement l’histoire de celui à la mémoire de qui elle fut consacrée. » Le berger placé à la gauche , debout et appuyé sur le tombeau , écoute avec un profond recueillement; l’expression d’une pitié tendre est empreinte sur son visage : à la droite , le troisième berger incliné tourne la tête vers la bergère debout, appuyée sur lui, et lui montre l’inscription. On a prétendu que le premier jeune homme , placé derrière le vieux berger,
L’ARCADIE
étoit l’amant de la bergère ; c’est bien plutôt celui sur lequel elle s’appuie. « Iæ pi-emier , uniquement occupé de l’bistoire qu’on lui raconte, n’écoute que pour lui. L’autre, au contraire , ne s’occupe que de sa compagne; il songe moins à écouter l’bistoire qu’à la lui foire entendre; il ne regarde pas 1 inscription , il la lui montre. D’ailleurs il n’est pas allé se placer de 1 autre coté du monument; il est demeuré à côté de la bergère; c’est sur lui quelle s’appuie avec l’air de la confiance et de l’babitude. Près de son amant s’appuieroit-elle ainsi sur un autre? »
Cette description et la gravure qui l’accompagne font voir combien Diderot et l’abbé Delille se sont écartés de l’idée et de l’ouvrage du Poussin. L’abbé Dubos en a parlé aussi et d’une manière presque aussi inexacte. « Ce tableau représente, dit-il, le paysage d’une contrée riante. Au milieu l’on voit le monument d’une jeune fille morte à la fleur de son âge : c’est ce qu’on connoîl par la statue de cette fille couchée sur le tombeau à la manière des anciens. L’inscription sépulcrale n’est que de quatre mots latins.... Mais cette inscription si courte fait faire les réflexions les plus sérieuses à deux jeunes garçons et deux jeunes filles parées de guirlandes de fleurs, etc. (i). »
Point de paysage riant, point de statue de jeune fille couchée sur le tombeau ; trois bergers et une bergère, au lieu de deux jeunes garçons et de deux jeunes filles. L’abbé Dubos n’avoit pas vu ou avoit singulièrement oublié notre tableau.
Il l’a probablement confondu et mêlé avec une autre Arcadie, ouvrage aussi du Poussin , qui souvent , comme on sait , peignoit plusieurs fois le même sujet. Bellori dit, en parlant de notre tableau : In altro simile soggetto Jigurb il Jiume Alfeo (dans un autre sujet pareil il représenta le fleuve Alphée ) (2) ; en effet , cette seconde Arcadie offre , comme la première, un tombeau, la môme inscription et des bergers. Ce qui la distingue , c’est que la tombe est dans un coin du tableau , qu’il n’y a que deux bergers et une bergère , tous debout, et que le fleuve Alpbée paroît couché sur le devant. Du reste, cette composition, que je ne conuois que par une gravure au trait (5) , m’a paru moins bien entendue et de moins d’effet que le premier travail du maître. Le paysage n’en est pas plus riche.
Des méprises occasionées par ces deux tableaux ont pu contribuer
(1) Réflexions critiques sur lu Poésie et sur la | (3) Voyez I OEuviv du Poussin, par M. Lamion,
Peinture , 7““ ëdit. , t. I , p. 55. !• 1 1 •
(2) Bellori, Eite de' Pillori, p. 448- Il
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à l’infidélité de descriptions qui du reste ne s’appliquent bien à aucun des deux.
Revenons à notre Arcadie. Tel est le privilège de l’association d’une action simple à un sentiment profond et à une grande idée, que mille sentimens , mille idées se réveillent à sa vue et pénètrent l’âme du spectateur ; on s’étonne de tout ce que fait penser et sentir une scène si bornée en apparence. Les expressions sont parfaitement en harmonie avec l’action : elles sont de même simples , calmes et touchantes : la figure de la femme est d’une rare beauté , mais d’une beauté facile et naïve , dont le charme est aussi doux que pénétrant ; les draperies offrent de beaux développemens , et , malgré quelques incorrections de dessin , en particulier dans les jambes du berger debout sur la gauche, le style est partout pur, gracieux et nohle.
Ce tableau , gravé plusieurs fois , se trouve maintenant dans la galerie du palais impérial de Trianon : il a été restauré dernièrement et avec soin; cependant la couleur en est devenue noire et monotone ; c’est le sort de la plupart des ouvrages du Poussin.
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