Le musée secret de la caricature
r J’offre au public le sixième volume d’une série qui, dans ma pensée première, allait logiquement de l’histoire de la Caricature antique jusqu’à l’histoire de la Caricature moderne; mais, au terme de la route, j’ai été tenté par cet Orient mystérieux qui garde encore de nombreux secrets. Dire quelque chose qui n’avait pas été dit me poussait surtout, comme aussi écrire sur des matières très délicates à traiter.
PRÉFACE
Les érudits, les voyageurs avaient bien signalé certains personnages grotesques qui jouent le premier rôle dans ces études; mais ils les avaient considérés plus de profil que de face; même quelques-uns baissaient les yeux ou se voilaient la face en citant les exploits de ces fantoches outrageants pour la morale occidentale.
L’érudition n’a rien à voir avec de semblables timidités. Pour rendre une figure dans sa nudité de conception, une œuvre avec sa naïveté de terroir, il faut les analyser telles qu’elles se sont présentées à un peuple, dussent ses hardiesses choquer nos mœurs.
Le bon Galland qui, au xviii0 siècle, rendit à la France le service d’interpréter les contes arabes en langage familier, serait aujourd’hui le premier à applaudir à la tentative d’un groupe d’érudits anglais qui récemment publiaient à Londres une traduction littérale des
PREFACE
vu
Mille et une Nuits, sans craindre l’excessive licence que ces récits comportent. Sans doute les contes arabes arrangés par Galland ont fait les délices de millions d’enfants; ils ont jeté à pleine poignée la richesse d’imagination orientale et sont restés pour bien des esprits une amusante épopée à cent actes d’où se détachent des incidents dramatiques qui se casent à jamais dans le cerveau. La soif de savoir nous fait regretter toutefois qu’une traduction française littérale ne nous dévoile pas les ruses des femmes de l’Orient, leurs pièges tendus aux hommes, leur sensualité.
Il y a en littérature diverses morales : la morale de Rabelais, celle de Berquin. Je préfère la morale de Rabelais; aussi me suis-je peu préoccupé des reproches que les Géronte de la critique pourraient faire à ce livre.
Pour quoi"!
A quoi bon ?
PRÉFACE
Était-il nécessaire de, etc. sont des formules qui n’arrêtent que les esprits académiques.
La meilleure réponse est de tout dire sans intentions malsaines, d’exposer sa pensée avec un esprit chaste et des yeux curieux.
L’archéologue Paciaudi envoyant au comte de Gaylus une statuette antique de Priape, lui écrivait : « Vous pourrez le publier avec de la modestie. »
L’origine de ces représentations populaires ne laisse-t-elle pas l’esprit à la recherche d’un problème? A l’aide du peu que nous savons, quoique ce peu manque de liens et d’attaches, qui sait si de semblables études ne pousseront pas à découvrir à travers les ombres du passé en Orient un culte grave des divinités génératrices, culte archaïque qui, ramassé par des bateleurs, leur a fourni un thème à d’équivoques facéties.
PRÉFACE
J’ai attendu quinze ans avant d’essayer de donner corps à des notes recueillies lentement ; l’âge et la réflexion m’ont permis d’entreprendre une besogne que je me suis efforcé de rendre aussi scientifique que possible.
De même que les savants archéologues italiens qui prêtaient leur concours à la publication de l’ancien Musée secret du roi de Naples, j’ai jugé indispensable, comme dans mes précédentes publications historiques, d’y joindre un certain nombre d’images.
De même également que dans les, ouvrages de cette série, ce livre, qui est un appel à toute la bonne volonté des érudits, sera certainement amélioré par la suite. J’ai trouvé jusqu’ici des lecteurs assez attentifs pour me pousser à remanier mon texte et à y ajouter le fruit des recherches actuelles. C’est ainsi que trois éditions successives de Y Histoire de la Caricature antique ont été revues avec soin
PRÉFACE
et diminuées plus qu’augmentées. On les a augmentées par des représentations de monuments ; je m’empressais d’enlever les morceaux rëndus caduques par les découvertes modernes.
Un éditeur, qui fut mon ami, M. Édouard Dentu, me laissait la bride sur le cou pour la correction de ces ouvrages; j’étais encouragé dans mon excès de conscience par son frère, M. Gabriel Dentu, qui, pendant plus de vingt ans, a bien voulu remplir des fonctions semblables à celles que Henri Estienne demandait à ses reviseurs d’épreuves.
Dans un coin du magasin de la galerie d’Orléans, nous avons pu, éditeur, auteur et correcteur, réaliser en parfaite harmonie cette vie de collaboration intime que m’a rappelée, dans un voyage à Anvers, la vue des ateliers de la maison Plantin.
Champfleury.