‹ Le musée secret de la caricatureChapitre 2 sur 50 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

G ARÀGUEUZ EN TURQUIE

« Qui veut connaître les Turcs?

Les voici bien différents de l’idée qu’on s’en est faite. C’est un peuple d’antithèses : braves et poltrons, actifs et paresseux, libertins et dévots, sensuels et durs, recherchés et grossiers* sales et propres, conservant dans la même chambre des roses et un chat mort.

« Les Turcs ont quelques rap-

ports avec les Grecs et beaucoup avec les Romains. Ils ont les goûts des uns et les usages des autres. Leurs ouvrages sont charmants, remplis de goût, et supposent des idées ; quand ils en ont, elles sont fines et délicates... Ils sont graves comme les Romains et ne se donnent pas la peine de rire et de danser. Les uns et les autres ont des bouffons. »

C’est ainsi que s’exprimait sur la nation ottomane un aimable philosophe de la fin du siècle dernier1. Bien que l’opinion du spirituel diplomate dérange quelque peu le jugement que nous portons à la légère sur les Turcs, elle est juste toutefois, et les parentés de caractère de la race osmanli avec la race grecque et romaine ainsi que l’amour pour les bouffons, il n’est pas difficile de les montrer. On est même embarrassé par trop de preuves.

L’un des bouffons des Turcs en remontrerait à nos personnages plaisants modernes : Monsieur de la Palisse, Gribouille, Cadet-Rousselle, etc. ; le second sera étudié plus loin avec la prudence que commande un héritier qui, ayant trouvé dans la succession de Priape tout un arsenal d’armes offensives, en use et en abuse.

Le premier gausseur plus réservé, Nasr-Eddin, en qui s’est résumé l’esprit plaisant des Turcs, passe pour avoir exercé les fonctions de hodja; accomplissant dans les mosquées une mission sacerdotale

i. Lettres du prince de Ligne sur la dernière guerre des Turcs.

correspondant en quelque sorte à celles de nos prêtres, il pouvait au besoin rendre la justice ou enseigner à des élèves. Aussi, en raison de ses aptitudes diverses, la gamine des plaisanteries de Nasr-Eddin est-elle variée. Ce n’est pas seulement avec le peuple que le bouffon s’exprime en toute liberté; il a son franc parler avec les souverains, les princes, ainsi qu’avec le cadi. Si Nasr-Eddin est amusant dans l’intérieur de son ménage, il faut le voir aux prises avec les enfants, les écoliers, et même il pousse la bonhomie jusqu’à s’entretenir plaisamment avec son âne et son bœuf.

Du volume qui est consacré à ses reparties, à ses finesses, j’extrais quelques facéties de la famille de celles que les paysans français se transmettaient jadis de père en fils, grâce aux almanachs, alors que le Petit Journal n’avait pas encore pénétré dans les campagnes.

Un soir le hodja s’en va puiser de l’eau au puits; il y voit l’image de la lune, et, croyant qu’elle y est tombée : — Il faut, dit le bouffon, tirer la lune de là sans retard.

Nasr-Eddin prend alors une corde munie d’un crochet et la lance dans le puits. Elle s’accroche à une pierre. Il tire, la corde cède, le hodja tombe à la renverse et aperçoit alors la lune au ciel. — Dieu soit loué! s’écrie-t-il, je me suis donné du mal, mais au moins la lune est remise à sa place.

Cette facétie ne ressemble-t-elle pas à celles dont

les gens d’un village français affublaient les paysans d’un bourg voisin pour leur faire pièce, à quelque grosse malice comme auxvme siècle les plaisants de Dijon en contaient sur les habitants de Beaune? A Paris, l’histoire de la lune rentrerait dans l’ordre de naïvetés à la Jocrisse, à qui les peintres de 1850 donnèrent une nouvelle vie en le débaptisant pour l’incarner dans la personne de Galino.

Les Turcs sourient volontiers de la poésie ampoulée ou de celle à surcharge de couleurs; on le voit par l’historiette suivante :

Une nuit que le hodja était couché avec sa femme : — Holà, femme, s’écrie-t-il, lève-toi et allume la chandelle que j’écrive un vers qui m’est venu à l’esprit.

L’épouse soumise obéit, allume la chandelle et donne à son époux l’encrier et le qelam (roseau à écrire).

Après que Nasr-Eddin a transcrit son vers, sa femme le prie de lui en donner connaissance.

— Voilà, dit le hodja :

Entre une feuille verte et une, poule noire s’est placé un nez rouge.

La feuille verte, la poule noire, le nez rouge! La raillerie ne tombe-t-elle pas en plein, à Constantinople comme à Paris, sur ces enragés poètes coloristes qui tiennent plus pour les mots que pour les sentiments, et qui supposant que le papier est une

palette comme la plume est un pinceau, s’imaginent que le côté matériel des choses doit l’emporter sur le côté moral.

Une autre histoire de Nasr-Eddin ne manque ni de trait ni de finesse.

Un paysan arrive un jour chez le hodja et lui fait présent d’un lièvre. On le reçoit cordialement, et du lièvre on fait une soupe. La semaine suivante, des individus viennent solliciter l’hospitalité :

— Qui êtes-vous? demande le hodja.

— Nous sommes les voisins de l’homme qui vous a apporté un lièvre.

On les traite honorablement; mais à quelque temps de là une troupe de gens se présente encore :

— Qui êtes-vous? demande Nasr-Eddin à l'un d’eux.

— Nous sommes les voisins des voisins de l’homme qui vous a apporté un lièvre.

— Soyez les bienvenus.

Le hodjar offre à chacun d’eux une tasse pleine d’eau claire. Les gens regardent avec étonnement leur hôte.

— Ceci, dit Nasr-Eddin, est la sauce de la sauce du lièvre.

Le conte suivant est d’un autre ordre : plus matrimonial et plus intime, il rappelle les pratiques de régularité d’alcôve -qui ont excité la verve de Sterne dans le fameux premier chapitre du Tristram Shandy.

Un matin, le hodja et sa femme tombèrent d’accord qu’ils rempliraient le devoir conjugal tous les vendredis. La chose bien arrêtée :

— Comment, avec mes nombreuses occupations, dit Nasr-Eddin, me rappellerai-je ce jour?

— Chaque semaine, répond la femme, je mettrai ton turban sur la grande armoire; tu verras de la sorte que le vendredi est venu.

Certain jour, qui n’était pas un vendredi, la femme, ayant le diable en tête, posa, sans plus tarder, le turban sur l’armoire.

— Mais, dit le hodja, ce n’est point aujourd’hui vendredi?

— Si fait, répond la femme.

— Eh bien! réplique Nasr-Eddin, il faudra alors que, dans cette maison, du vendredi ou de moi, l’un attende l’autre.

Ces facéties du hodja sont réellement populaires chez les Turcs de toute classe; aussi en a-t-on donné mainte édition à Constantinople, à Boulaq, à Smyrne, et on les réimprime toujours, comme il n’y a pas encore cinquante ans on imprimait sans relâche dans la Bibliothèque bleue les Facétieuses rencontres de Verboquet et les Propos gaillards du baron GrattelardK C’est la même veine, une sorte de courant semblable à celui que nous appelons « gaulois ».

1. Sur ces livres à l’usage des paysans voir Nisard : Histoire des livres populaires. Paris, E. Dentu, 186't. 2 vol. in-18.

Et maintenant ne sourions pas trop de la gravité des Turcs, de leur flegme, de leur kief, et ne nous représentons pas plus « avancés » que nous ne le sommes. A s’en rapporter à cette piste populaire, si simple et si naïve qu’elle paraisse, on pourrait presque constater que la Turquie est seulement en arrière d’un demi-siècle.

Mais si je consulte les proverbes de cette nation, je trouve à foison dans la race ottomane, dans le génie osmanli, des traits moraux dont quelques-uns sont empreints d’une profonde connaissance des hommes :

Demander à l’avare, c’est creuser dans la mer.

Ce qui croît vite meurt vite.

L’érudition n’est pas plus la science que les matériaux ne sont l’édifice.

Il y a des paroles qui ressemblent à des confitures salées.

Je ne s^isAden, je n’ai rien vu; voilà la meilleure des preuves.

Prends l’étoffe d’après la lisière et la fille d’après sa mère1.

Ces proverbes, pour la plupart d’une haute moralité, n’ont pas certes la joyeuseté de ceux que débite Sancho Pança, et l’étranger qui les lirait ne se ferait pas une idée complète du caractère national ottoman, s’il n’y joignait le petit volume des plaisante-

1. Voir Quelque six mille proverbes, par le Père Ch. Cahier. Julien Lanier, 1856. In-18.

ries de Nasr-Eddin le hodja1; mais, outre l'amour de la bouffonnerie, les Turcs ont le sens du comique, du haut comique qui s’allie si bien avec la pénétration des choses, avec la gravité.

Qui possède plus ce sens que Molière dont certaines paroles frappent sur l’esprit du spectateur comme sur un timbre qui en redit l’éternelle vérité? Aussi est-ce à juste titre que les Turcs ont reconnu Molière comme type de ce profond bon sens des masses dans les nations civilisées. En traduisant Molière, les Turcs ont été les premiers du monde oriental à apprécier cette haute puissance intellectuelle. Et lorsqu’on s’inquiète de la race ottomane et qu’on veut pénétrer son esprit, n’est-il pas permis de regarder avec quelque orgueil national la comédie de Sganarelle et autres du même maître qui font circuler en Turquie l’esprit français dans ce qu’il a de sain, de sincère et de loyal?

1. Les Plaisanteries de Nasr-Eddin Hodja, traduites du turc par J. Dccourdemanchc. Paris, Leroux, 187 6. In-18.

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