‹ Le musée secret de la caricatureChapitre 23 sur 50 · DU CARACTERE JAPONAIS · texte numérisé non relu

DU CARACTERE JAPONAIS

Saint François Xavier, dans ses lettres à Ignace de Loyola, fait grand éloge du caractère et de l’intelligence des Japonais. « Je ne saurais finir, dit-il, lorsque je parle des Japonais ; ils sont véritablement les délices de mon cœur.

Sans aller aussi loin dans ces marques sympathiques un peu melliflues, il est cer-

tain que le Japonais est facilement accueilli en Europe, grâce à son air ouvert, sa bonne humeur et sa vive compréhension de toutes choses.

De taille médiocre, jaune comme s’il avait été conservé dans une boîte à cigares, souvent grêlé et assez profondément, le Japonais fait oublier ces défauts de physionomie par des yeux vifs, interrogateurs et qui préviennent en sa faveur. Il rit facilement, se met sans contrainte au ton de son interlocuteur, répond vivement; aussi l’a-t-on appelé le français de l’extrême Orient.

Sans entrer plus qu’il ne convient ici dans l’étude de la religion, des lois, du sol, que les voyageurs ont approfondie dans divers ouvrages, on doit indiquer comme ayant exercé une action sur la race japonaise le petit Gode appelé Gokoï ou les cinq Lois, basées sur ces préceptes moraux :

Sé-Séo , ne rien tuer ;

Tson-to, ne rien dérober ;

Siain, ne pas manquer à la chasteté ;

Mago, ne pas mentir ;

Onsiou, s’abstenir de liqueurs fortes.

Il est certain que tout homme qui obéit su ces sages préceptes peut aspirer au mens sana in corpore sano des Latins. Je n’affirmerai pas, tant l’appréciation d’une race et d’un peuple étranger est délicate, que tous les Japonais obéissent strictement

à des préceptes si moraux. On peut toutefois, en marge du Gokaï , mettre à Factif du Japonais une sorte de philosophie populaire dont le dicton suivant me semble empreint :

Buvon§, chantons; à un piccl devant nous est la nuit noire.

Les fleurs tombées ne retournent pas à leurs brancbfcs.

De cette philosophie découlent un contentement dans le travail, une gaîté particulière sur laquelle tous les voyageurs sont d’accord; mais je ne l’ai vue nulle part plus vivement exprimée que par le baron de Hubner dans son remarquable Voyage autour du Monde :

« Tout rit dans ce pays : le ciel, la végétation, les hommes. Voyez les pauvres gens qui vous portent! Ils ne cessent de rire, de bavarder. La sueur perle cependant tout le long de leur corps bronzé. Toutes les deux ou trois minutes ils changent d’épaule ; c’est l’affaire d’une seconde. Nous avons chacun quatre koulis qui se relaient. Dans les montées, ceux qui sont libres aident leurs camarades en appuyant les mains contre le dos des porteurs. De dix en dix minutes, ils ne se relèvent jamais sans s’être préalablement livrés à un combat de politesse :

« — Vos Grandeurs doivent être fatiguées ? — Du tout, votre Grandeur se trompe.

« Et de nouveaux rires et de nouvelles protestations. »

Heureuses natures qui font penser à la philoso-

phique résignation de notre ancien bonhomme Misère , sans les tourmentes et les agitations modernes du peuple en Europe.

C’est qu’il faut le dire, chez les nations où la civilisation occidentale ne fait que pénétrer, le plus mince salaire suffit à l’homme ; rendant ses services pour quelque monnaie, il regarde commé un devoir de se prêter au travail aussi courageusement que possible ; ses droits , qu’il ne connaît heureusement pas, ne fournissent aucun prétexte à d’amères récriminations, à des révoltes comme dans les pays où il est appelé à fournir de la chair à canon. La civilisation arrive toujours trop tôt avec ses codes, son armée de fonctionnaires, ses impôts ; et c’est 1 à une importante étape que suit le peuple japonais. Aussi convient-il de l’étudier dans son passé, alors que la gaîté régnait en souveraine sous le gouvernement des daïmios.

Je viens de visiter une fois de plus l’importante collection Cernuschi, que Paris possédera un jour grâce au testament du citoyen généreux mêlé si profondément à nos luttes intestines, et qui, cependant, connaissant bien les défauts de la nature française, n’a voulu se souvenir que de ses qualités.

Ce qui me frappe par-dessus tout dans le Musée Cernuschi est un détail qui concorde avec mon sujet et par là prime le reste pour moi. Sur certaines figurines éclate une expression de gaîté qu’il me

paraît difficile de retrouver avec la même intensité chez un autre peuple.

L’idéal du rire, je l’ai poursuivi pendant une vingtaine d’années, plus en archéologue qu’en esthéticien; ses diverses formes je les ai recherchées, de Maccus à Punch, chez les anciens et les modernes. Les Japonais pourraient concourir pour le prix du rire et fournir aux physiologistes le sujet d’une thèse sur l’expansion, l’hilarité sans bornes considérées comme une source de santé inaltérable.

Le rire chez la femme, dans tout son épanouissement, n’a guère été indiqué que par les Japonais ; aussi ont-ils représenté cette accentuation de la gaîté sous toutes les formes, et l’ont-ils peinte, sculptée, gravée, confiant à l’ivoire, au pinceau, à la pointe la mission de porter au-delà des mers la bonne humeur féminine de leur nation.

La femme européenne est distraite parfois par un trait d’esprit ; elle s’en amuse un moment ; mais il lui manque cette violence d’hilarité réservée à l’homme qui, pensant fortement, ayant plus de soucis, est parfois délassé et enlevé à la poursuite de graves intérêts par la bienveillante nature si sagement pondératrice qui lui a permis de « rire à ventre déboutonné \ »

1. Je n’ai guère constaté qu’une fois en France cette bruyante et bienheureuse gaîté chez la femme. On jouait le Bourgeois gentilhomme au Théâtre-Français un dimanche, en matinée. Au balcon, une bourgeoise, sans doute peu blasée par l’abus des

Les historiens parlent d’un temple romain consacré au Rire; Okamé.serait digne d’en être la déesse. Quelle salutaire impression en eussent reçu ceux qui entraient dans le sanctuaire le teint jaune, le front plissé !

La femme prête si peu au grotesque que nos caricaturistes hésitent à déformer les traits d’une célébrité féminine lorsqu’ils font figurer dans leur Panthéon de la parodie les plus grandes et les plus respectables figures.

Au théâtre, c’est une exception que l’actrice qui a le véritable sens du comique, et elles ne comptent que bien incidemment les comédiennes qui peuvent rivaliser avec les amuseurs des scènes de second ordre. C’est qu’un rien suffit pour que la femme perde sa nature délicate et devienne presque répulsive si elle prend une part trop directe aux propos scabreux de Tabarin, de Gorju et de Grof- Guillaume.

Okamé, dans son hilarité qui se communique aux joues, n’offre certes pas la distinction des dames d’honneur à la cour; mais elle est pleine de bonhomie. Son épanouissement est candide comme chez

spectacles, se laissait aller « toute à la Joie » sans s’inquiéter si elle troublait par des rires immodérés les acteurs et le public.

Je crus entendre ce jour-là la bonne Okamé, la plus joufflue, la plus joyeuse des Japonaises, celle que le peintre Hokou-Saï et ses imitateurs ont représentée si épanouie, avec une telle bonne humeur qu’elle ferait sourire un misanthrope.

toutes les grosses personnes très étoffées en chair, qui semblent avoir en privilège une douceur inaltérable.

D’après une ancienne légende japonaise, lorsque Amateras aux longs cheveux, personnification du

Soleil, se retira triste et mécontent de la conduite de son frère Solanoo, dans une grotte sombre qu’il ne voulait plus quitter, la bonne Okamé1, tenant en main le sistre sacré, vint danser devant l’ouverture de la grotte.

En voyant le sourire épanoui de la grosse personne, le Soleil, honteux de sa mélancolie, se montra de nouveau.

Okamé.

D'après un ivoire japonais.

Okamé, enlevant le Soleil à sa torpeur, est restée, rien que pour ce fait, la favorite des Japonais; ils sourient en la regardant; elle rit des malices du peuple qui l'adore; avec elle, tout est permis; aussi, le peintre Hokou-Saï s’en est-il diverti dans ses albums comme un chat qui joue avec une grosse pelotte de laine.

Bien différents en ceci de nos aïeux qui se complaisaient à représenter dans leurs facéties la bonne femme par une femme sans tête, les peintres japonais ont doté le masque d’Okamé d’une configuration très développée en forme de poire, et il n’est pas rare sur les enseignes de trouver une de ces aimables créatures accotée de deux autres petites rieuses de la même famille K

On m’objectera peut-être que les mêmes albums d’Hokou-Saï, sur lesquels je reviendrai à propos des grasses au Japon, sont remplis d’élégantes créatures, sveltes, fines, qui font penser à la fois aux femmes de Tanagra et de Germain Pilon.

Courtisanes séduisantes en effet qui, enveloppées dans leurs robes traînantes, laissent entrevoir des corps allongés que d’autres dessinateurs ont montrés nus au bain, sans autres voiles qu’un morceau d’étoffe dans leur petite bouche de cerise ; créatures singulières qui, mêlées à des drames

1. J’ai donné au Musée ethnographique du Trocadéroune enseigne de cette nature.

égociants japonais, d’après Hokou-Saï.

terribles avec de féroces porteurs de sabres, semblent des femmes peintes sur des vases grecs, mêlées à des scènes mythiques et à des mystères religieux.

De ces Japonaises si séduisantes je crains qu’il ne faille en rabattre et les mettre au compte d’artistes qui, épris d’une certaine beauté, ont créé un type d’élégance n’existant peut-être que dans leur imagination.

En 1878, quelques Japonaises étaient venues se montrer à l’Exposition universelle du Champ-de- Mars.

L’idée était ingénieuse et il eût été à souhaiter que pour relever quelque peu l’aridité des congrès archéologiques chaque pays européen eût envoyé un groupe de belles femmes.

J’imagine que ces beautés exotiques étaient un dessus de panier de Tokio et qu’on n’avait pas pris les laiderons du Japon pour les exhiber. Elles obtinrent peu de succès et n’eurent pas besoin de porteurs de sabres pour défendre leur vertu. Petites, courtes, grasses, elles manquaient, enroulées dans leurs robes, du charme mystérieux des courtisanes des albums.

On en parla peu ; il est vrai qu’elles étaient reléguées dans un coin du Champ-de-Mars ; mais aucun chroniqueur de l’époque, à ma connaissance, ne signala l’enlèvement de ces petites Japonaises, et elles durent retourner au pays des daïmios,

quelque peu froissées du manque de galanterie française.

Il n’en eût pas été de même si la gaie Okamé, cette « madame Grégoire » de l’Extrême-Orient, eût tenu un bar , servi par d’appétissantes créatures à son image.

Page 1