‹ Le musée secret de la caricatureChapitre 25 sur 50 · LES GRAS ET LES MAIGRES · texte numérisé non relu

LES GRAS ET LES MAIGRES

Tous ceux qui se préoccupent quelque peu d’iconographie connaissent certainement les deux planches, les Gras et les Maigres , d’après Breughel. La conception en est simple, comme celle des œuvres de génie.

Des gens gras sont occupés à faire ripaille dans une cuisine, au plafond de laquelle semblent suspendus les abatis et les quartiers de lard d’un troupeau de cochons tout entier. A la porte se présente un maigre musicien, dont les os pourraient faire par leur cliquetis un accompagnement à la musette dans laquelle souffle le malheureux.

— Ya-t’en, lui crient les gras, qui ont horreur de ce malingreux jetant des regards affamés sur leurs victuailles; va-t’en, ta vue nous empêche de digérer !

Dans l’image qui forme pendant, une chambrée

est pleine de calamiteux, longs comme un jour sans pain, aussi aplatis que des harengs qui sortent de la caque, déguenillés à fendre Taine. Par mégarde, un gras est entré dans le galetas des maigres et,

Femme grasse, d’après Hokou-Sai.

comme ces grabataires l’invitent à leur tenir compagnie, il se sauve en criant :

— Non, non, vous êtes trop pauvres, trop panailleux.

Les commentateurs ont eu raison de ne point

chercher à approfondir ce qu’a voulu prouver Breughel.

Vidée du vieux maître consiste dans l’opposition de la graisse à la maigreur, des montagnes de chair à l’anatomie des pauvres gens, et sa conception est telle que la première planche où bâfrent les gras est comique ; celle des maigres peut avoir la même valeur esthétique : elle est sinistre.

La graisse a toujours été un élément de gaîté, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours. Lucien raille les hommes du vulgaire, qu’il appelle « les gens gras. » Silène, le dieu de la graisse par excellence, n’a jamais passé chez les anciens pour une des divinités distinguées de l’Olympe.

Falstafî est gras, Sancho est gras; gens plaisants mais couards.

Les Japonais ont suivi le même sentier et taillé en pleine graisse leurs petits drames, plus sommaires que celui de Breughel.

Tout pour le peintre japonais gît dans un croquis. — Voilà les gras, disent-ils.

C’est ainsi que Hokou-Saï a empli des pages d’albums de goinfres accroupis qui se préparent à bien boire, de marchands de poissons découpant leur marchandise, d’hommes dont les articulations engorgées permettent à peine de renouer leurs cordons de chaussures.

Circulant avec peine, de grosses petites dames vont à la promenade ; des femmes grasses s’essouf-

fient à des travaux domestiques ; des fainéantes, à leur toilette, posent du fard sur leurs joues rebondies. Croquis expressifs et d’une grande justesse de mouvements.

A quelques pages de là, Hokou-Saï a dessiné en opposition des maigres : deux hommes devant une

Femme grasse à sa toilette, d’après Hokou-Saï.

sorte de table à trictrac, aussi détachés des choses du monde que nos joueurs d’échecs, des portefaix dont le bâton chavire sur les clavicules des épaules, des lutteurs émaciés effrayants de consomption, des gens étendus sur la terre dans laquelle leurs côtes forment trou, des femmes arrangeant leur chevelure avec un reste de coquetterie, d’autres se querellant et se prenant aux cheveux. Il est possible que Hokou-Saï ait voulu faire preuve de science

anatomique; mais dans cette contre-partie la gaîté lui fait défaut comme à Breughel.

Maigreur, c’est manque de tout, misère et froidure. Si John Bull, ballonné de viandes rouges et

Femme maigre à sa toilette.

D’après Hokou-Saï.

de porter épais, prête à la raillerie, on n’a jamais fait une caricature plaisante avec l’Irlandais affamé.

Les danses macabres du Moyen-Age, avec leur mise en scène de squelettes, satiriquement morales telles que le comportait l’enseignement du christianisme, dépouillent l’homme de sa fortune, de ses dignités et montrent la carcasse d’un

roi égale à celle du dernier de ses sujets. Symbole égalitaire qui fait que le riche avec ses trésors ne vaut pas plus que le mendiant.

Les mêmes peintres de fresques qui fournirent à Holbein les principaux motifs de ses graves et sarcastiques compositions, en employant le squelette comme l’acteur en vue de leurs drames, introduisaient dans l’art un élément tout à fait fantastique.

Le squelette mis en branle prend des proportions surhumaines qui font défaut à l’homme maigre, car un reste de vie ne laisse-t-il pas prévoir encore mille souffrances avant que le souffle ne s’échappe de ses pauvres chairs? Mort ne doit pas être confondu avec moribond.

Plus d’une fois je me suis demandé, en feuilletant ces albums japonais, si les peintres d’Yeddo n’avaient pas eu connaissance des arts occidentaux, si les Gras et les Maigres de Breughel n’étaient pas tombés entre les mains d’Hokou-Saï. Les relations entre la Hollande et le Japon sont anciennes ; un échange de produits aurait pu faire circuler au Japon des estampes qui, au xvne siècle, étaient très répandues et n’avaient pas alors la valeur que la rareté leur a attribuée depuis.

On voit parfois, en tête des petits cahiers d’images populaires japonaises, une tête de jeune fille qui offre par la simplicité magistrale de l’exécution une sorte d’analogie avec les figures de petites infantes de cour dont le pinceau de Velasquez a été prodigue.

Jeux de maigres, d’après Hokou-Sai.

Dans certains autres caprices d’Hokou-Saï,il semble qu’une influence de Goya ait préoccupé l’artiste; cependant l’histoire du Japon fournit des renseignements positifs sur la fermeture du pays du Nippon aux Européens, sauf aux Hollandais, et il est difficile d’admettre que les marins d’Amsterdam et de Rotterdam aient introduit à Yeddo comme objets d’échange ou de commerce des gravures hollandaises et des peintures espagnoles.

On en serait réduit à se dire que l’art crée à des distances considérables des parentés singulières, semblables à ces graines portées par le vent au delà des mers, qui déposent leur germe et font pousser tout à coup une fleur exotique; mais certains documents inédits relatifs à l’histoire d’Espagne, publiés dans ces dernières années, mentionnent qu’en 1580 quatre ambassadeurs de la cour d’Yeddo vinrent à Madrid et visitèrent dans tous leurs détails les richesses de l’Escurial.

Le rédacteur du manuscrit espagnol constate que ces ambassadeurs, émerveillés des magnificences du palais de Philippe II, parlaient souvent d’en faire mention dans des récits spéciaux à leur retour au Japon.

Ces digressions dans un chapitre sur les gras et les maigres ne sembleront peut-être pas inutiles à ceux qui se préoccupent des courants mystérieux d’art international. L’analogie du naïf et du comique est fréquente entre les peuples primitifs et les peu-

pies civilisés. Le Japonais ne saurait être regardé comme un peuple primitif; porté à l’imitation, il a fait montre plus d’une fois de nature simiesque vis-à-vis de laquelle les esprits réfléchis doivent se tenir en garde, tout en reconnaissant à ce peuple d’autres qualités plus primesautières.

Gras faisant ses ablutions, d’après Hokou-Sa'i.

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