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LA DANSE DES MORTS AU JAPON

A l’époque où l’Église en France, en Allemagne et en Suisse montrait dans une série de peintures le néant de l’homme, un enseignement de même nature était donné aux Japonais du xue siècle par un prêtre. Ces courants philosophiques circulant entre l’Europe et l’Empire du Soleil-Naissant n’ont rien qui puisse nous étonner. Depuis l’antiquité, les hommes appelés à diriger leurs concitoyens devaient se préoccuper du phénomène de la vie aboutissant à la mort. Quoi de plus fertile pour les esprits méditatifs que le prologue de ce drame, la vie, suivi de l’épilogue, la mort, auquel n’échappe nulle créature humaine !

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Dans la vie qu’il est appelé à parcourir, l’homme le plus heureux goûte des plaisirs, amasse des richesses, recueille des honneurs. Yain remplissage qui masque le dénouement ; il n’en faudra pas moins quitter ces dignités, ces trésors, ces jouissances avec plus de regret encore que' d’autres perdent leur misère et leur servage.

L’Église, üdèle aux doctrines du christianisme, üt toutefois pencher la balance au profit des humbles et des malheureux. Aux grands et aux riches, à tous ceux qui avaient opprimé ou exploité les peuples, l’Église montra dans un miroir implacable que la Mort était sans cesse à leurs côtés, riant d’une impitoyable grimace : ni trônes, ni couronnes, ni tiare, ni épée ne désarmaient le terrible adversaire, auquel un coup de faux suffisait pour anéantir la suprématie, les dignités et cette bourre de hochets factices que les hommes s’imaginent compter pour quelque chose.

Ce dédain pour les grands, cette sympathie pour les petits seront toujours comptés à l’avoir du catholicisme. Ce n’est pas que les philosophes anciens eussent manqué d’envisager de haut la grave question de la vie, de la mort; mais, en Égypte et en Grèce, l’art ne se prêtait pas à peindre le délabrement de l’homme dans sa sèche anatomie et les monuments qu’on trouve à ce sujet sont tout à fait exceptionnels.

Jeux de squelettes, d’après un album japonais du commencement du siècle.

J’ai feuilleté depuis vingt-cinq ans bien des albums japonais ; des milliers d’images ont passé sous mes yeux avant de donner corps à ces études; elles se répètent à satiété dans leur interprétation de romans, de poésies et de contes. Et pourtant une seule fois deux personnages macabres jouant d’instruments de musique offrirent quelque diversité aux représentations habituelles ; dessinées avec une certaine précision de contours, ces figures, tirées d’un album qui paraît remonter au commencement du siècle, ne me permettaient de tirer d’autres conclusions qu’un emprunt fait par un dessinateur de Yeddo aux danses de morts européennes. Se conformant au caprice japonais qui se joue de toute méthode, le motif macabre, sans légendes ni inscriptions, était précédé et suivi d’études de plantes et de fleurs, comme si une bizarrerie exotique était tombée sous les yeux d’un peintre et l’avait entraîné à quitter ses études d’histoire naturelle pour y joindre la curieuse interprétation de squelettes se raillant des plaisirs de la vie.

Gela me semblait d’autant plus probable que jusqu’alors aucune trace de représentation véritablement macabre ne m’avait frappé dans les albums

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F ac-similé d’une planche du Suïbodaï,

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japonais; mais en lisant les récits des voyageurs qui ont abordé aux rives du Nippon, ma déconvenue était la même que celle amenée par les images à texte japonais presque intraduisibles, des bribes de renseignements ne satisfaisant jamais et excitant plutôt mon désir de voir clair dans certains traits graphiques.

C’est que les gens d’esprit sont rarement envoyés en mission par les gouvernants et que ces hommes, qui devinent l’envers des choses, ont qualité pour pénétrer au fond des mœurs d’un peuple et en rapporter ce à quoi ne peuvent prêter attention des agents consulaires, des philologues, des militaires, des médecins, des universitaires.

La civilisation, qui ne connaît que le côté pratique de la vie, oublie qu’un Gérard qui part pour Constantinople, y promène ses pas rêveurs, regarde en clignant les yeux, étudie le répertoire de Garagueuz, se lance par les ruelles à la poursuite d’une femme, en apprend parfois plus sur les mœurs d’un pays qu’un jurisconsulte.

Cet humoriste a aimé à l’étranger. Et la femme n’est-elle pas le livre dans lequel l’homme puisse le mieux étudier?

Demandez à l’un de ces esprits fantasques ce que pense le peuple qu’il visite; qu’il conte les plaisirs, les fêtes auxquels il s’est mêlé, et vous serez étonné des piquantes observations recueillies par ce musard, qui, sans en tirer vanité, a plus appris à

l’étranger qu’un membre de l’Académie des sciences morales chargé de mission. Car l’homme d’esprit, tel que je le comprends, a la conscience et la prescience des choses; il y joint un sens intuitif assez développé pour que la porte d’une maison fermée lui en apprenne autant que s’il pénétrait dans l’intérieur.

Mais quel gouvernement chargera d’une mission un tel homme?

Un mien ami, voyant mes préoccupations en matière d’art japonais, me mit en relations avec M. Hayashi, négociant résidant à Paris. Gomme je demandai à M. Hayashi très versé dans les matières qui touchent à l’histoire de même qu’aux mœurs et coutumes de son pays, quelle était la cause de la rareté des danses de morts au Japon, il me répondit en me mettant sous les yeux, presque aussitôt, un album qui contenait quelques-unes de ces représentations.

Suivant M. Hayashi, Ikkiu était un prêtre du xiic siècle, dont la doctrine était basée sur la fragi-

lité des choses humaines et la fausse interprétation que les hommes se font des plaisirs de la vie.

Ikkiu se plaisait dans la société des djoros (courtisanes); une d’elles, la plus réputée par sa beauté,

Djoro (courtisane japonaise).

Couverture d’album secret.

devint son disciple et fut comme l’Aspasie de ce Socrate.

Naturellement les gens s’étonnèrent de rencontrer un prêtre en pareille compagnie; Ikkiu répondit par une sorte d’apologue que la sensualité sur terre était chose vaine.

L’homme, suivant lui, s’enorgueillissait à tort de ses avantages physiques ; il n’était que néant et il suffisait, pour s’en convaincre, de le considérer dans sa dépouille dernière; de même, tous les plaisirs et toutes les jouissances qu’on prend sur la terre sont quasi imaginaires, semblables au squelette, ombre de l’être vivant.

Ces doctrines anciennes, un écrivain japonais les prit en 1809 pour thème du roman Snïbodaï, qu’on peut traduire par le titre de Philosophie du néant dans V ivresse.

Une des images qui met le mieux en relief l’enseignement philosophique du prêtre Ikkiu comporte deux actions, l’une extérieure, l’autre intérieure, suivant la tradition des dessinateurs japonais. Au premier plan, à la porte d’une maison de thé, des filles de joie élégamment coiffées et habillées de robes somptueuses apportent des vases et tout ce qu’il faut pour préparer le thé et le sakké , liqueurs chères à tout Japonais; c’est le prologue du drame. A l’intérieur, des musiciens jouent de la flûte et du sam-sin (guitare à trois cordes), harmonie idéalement sensuelle que le peintre a symbolisée par l’anatomie des exécutants. Au milieu d’un autre groupe de squelettes féminins qui jouent de l’éventail et font des grâces, le prêtre Ikkiu montre la vanité de la chair et le peu de cas que l’homme doit faire de la beauté et des charmes des courti-

sanes.

Je ne voudrais pas médire de la doctrine morale du prêtre, quoiqu’elle me paraisse commode. S’enivrer, ainsi que le montre une autre planche et rendre le superflu de la boisson aux poissons, goûter aux plaisirs de la table en disant : Qu’est-ce que cela ? Se plaire dans la société d’aimables filles en prêchant l’inanité de leurs charmes, constitue une vie qu’accepteraient volontiers les libertins. Com-

bien d’eux diraient volontiers : squelette ! en prélevant préalablement une dîme sur un beau corps avant qu’il soit flétri par la vieillesse et touché par la faux de la Mort !

On serait en droit de m’accuser d’avoir négligé de faire entrer dans ce chapitre les nombreuses fantaisies macabres sculptées sur ivoire par d’ingénieux artistes japonais; elles pourraient en effet fournir le sujet d’une intéressante étude d'art tout spécial.

Pourquoi l’ivoire a-t-il été fouillé si profondément au Japon pour en faire saillir, en même temps que des singeries burlesques, des têtes de mort,

des squelettes entrevus capricieusement dans des attitudes fantasques qui font penser, par le précieux de l’exécution, aux entourages d’Holbein pour son célèbre Alphabet de la Mort?

C’est une question que je n’ai pu résoudre jusqu’ici, et c’est ce qui fait que, dans un premier plan, j’ai réservé un sujet qui demandait plus de matériaux; mais je compte bien revenir sur ce sujet curieux et compléter un jour le chapitre.

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