LE PASSÉ ET L’AYENIR DU JAPON
La caricature au Japon, on le voit par les divers dessins publiés dans ce volume, se rattache bien plus au caprice et au grotesque qu’à la satire. Des scènes de mœurs, la nature lymphatique des naturels du pays représentées d’une façon plaisante, quelques croquis de Hollandais et d’Anglais retracés avec plus de bonhomie que d’ironie, ne répondent pas entièrement à l’art mordant que les Européens appellent caricature.
Il faut que les traits agressifs, que certains voyageurs affirment lancés contre les grands au Japon, soient bien voilés et d’une allusion très détournée, car il m’a été impossible de les constater parmi les nombreuses images que j’ai feuilletées. Il est bon de le dire : sauf de rares essais de traductions, la
littérature japonaise est actuellement peu connue en France ainsi qu’à l’étranger, et c’est avec les ' yeux de l’intuition qu’il faut essayer de pénétrer dans les légendes populaires du pays du Nippon, pour l’élucidation d’un si grand amas de feuilles volantes.
Cependant je dois au hasard une véritable caricature qui montre, sous une forme railleuse symbolique, le passé et l’avenir du Japon.
La France a envoyé dans cet empire des légistes et des professeurs de droit pour y introduire notre code civil ; des officiers ont été détachés de leurs corps pour porter au Japon la tactique militaire européenne et dresser des troupes; nos médecins, chargés de missions, ont enseigné que la petite vérole et une autre de ses grosses parentes ne devaient pas être traitées seulement par l’indifférence. Nous voyons à Paris, dans le quartier latin, de jeunes Japonais qui s’initient facilement à notre science et suivent à la fois les cours de la Sorbonne, du Collège de France, sans compter ceux du jardin Bullier. Peutêtre ces jeunes gens, qui sacrifient un peu trop à nos modes et aux beautés de rencontre du boulevard des Italiens, ont-ils excité la verve de Kio-Saï, alors que dans les rues de Tokio et de Yokohama, ces enfants dégénérés du pays des Taïcouns se présentaient habillés d’un « complet » à la mode, coiffées d’un chapeau « melon » et chaussés de bottines vernies à pointe d’aiguille.
DE I*A CARICATURE
Si je regarde de près le dessin de Kio-Saï (p. 241), j’en reconnais la parfaite clarté; mais le satirique est quelque peu réactionnaire.
C’est un travers particulier à certains humoristes d’avoir de courtes vues,, de sacrifier l’avenir au présent et même de regarder le passé avec de trop complaisantes lunettes.
Peut-être, dans le cas actuel, Kio-Saï prit-il le contre-pied des réformes décrétées parle gouvernement. Il avait souffert des grands, un peu par sa faute.
Un homme bien informé, que j’ai promis de ne pas nommer, me conte que l’empereur du Japon, qui s’amusait des dessins humoristiques de Kio-Saï, le fit venir à la cour et lui demanda un croquis de sa personne. Le dessinateur se met à l’œuvre et représente l’empereur à quatre pattes, recevant une fessée de l’ambassadeur d’une des puissances européennes.
Naturellement l’entrevue se termina par un ordre d’emprisonnement immédiat. Le singe, par ses grimaces, ne l’avait pas volé.
Dans le sujet ci-contre, Kio-Saï pouvait se laisser aller à sa hardiesse naturelle sans blesser le souverain. Comme nos caricaturistes, il prit l’actualité corps à corps et exprima les tendances des uns, la résistance des autres.
Oui, il y avait dans ces transformations sociales, dans l’abus des modes occidentales, de quoi exciter
les récriminations de vieilles gens qui, n’ayant jamais quitté le Japon, le trouvaient suffisamment civilisé; mais ce qui ridait considérablement le front des anciens patriotes et contribuait à donner à leurs sourcils la forme d’accents circonflexes très prononcés, provenait surtout de l’habit militaire français dont on avait revêtu quelques compagnies d’élite. Cette capote à boutons de métal, avec son col droit inflexible, ces épaulettes de couleur, ces cheveux et ces moustaches taillés suivant l’ordonnance, faisaient horreur aux anciens Japonais fidèles à leurs amples robes, à leurs habitudes, à leurs traditions.
Ce sont de telles rancunes que traduisit Kio-Saï avec esprit. Il appela à son aide tous les oiseaux moqueurs du pays; et les onomatopées bruyantes qu’a employées Aristophane dans la comédie des Oiseaux 1 rendent merveilleusement les cris railleurs des volatiles à l’aspect d’une telle mascarade militaire :
« Evelpide. — Ah ! ah ! que d’oiseaux !
Pisthitirus. — Ah! ah! que de merles! Comme ils gazouillent, comme ils accourent à grands cris !
Evelpide. — Est-ce qu’ils nous menacent? Vois-tu? Ils ouvrent le bec et me regardent, ainsi que toi.
Le Chœur. — Popopopopopopopoi... Tititititi... »
1. Comédies d' Aristophane, traduites par M. Artaud. Paris, Lefèvre, 1841. In-18.
L’avenir du Japon, d’après le caricaturiste Kio-Saï.
D’un gosier aigu les oiseaux du Nippon annoncent au Japonais européanisé quel sort fatal l’attend, comment il est condamné à périr dans les flots en courroux que lui montre un oiseau grattant sa huppe en signe d’éplorement.
— Ainsi, s’écrie le vieil homme à deux épées, affaissé sur son siège, finissent les anciennes nations vaincues par la civilisation, leur pire ennemie.
C’est qu’une révolution, comme celle qui se produisit en 1868 au Japon, ruinait un archaïque système féodal, confisquait les biens du clergé bouddhique, s’aliénait les daïmios qui avaient porté le Mikado au trône, et que le modèlement sur les gouvernements européens, l’augmentation énorme des dépenses, la diminution des revenus publics pour l’établissement de voies ferrées, de télégraphes, choquaient les hommes de la vieille roche et leur faisait trouver dangereuse pour l’empire du Soleil- Levant toute institution empruntée « aux barbares. »
Le jeune Japonais, harnaché dans sa tunique militaire, hausse les épaules en écoutant ces récriminations; aussi bien une séduisante créature, habillée à la mode parisienne, lui souffle à l’oreille de tendres et réconfortantes paroles.
Ai-je bien fait comprendre l’ingéniosité de cette composition qui gagne encore à être relevée dans l’original par une preste coloration?
Il m’a paru que le dessinateur avait rendu, mieux que je ne saurais le faire, l’influence européenne qui se moque des plaintes réactionnaires des « vieilles barbes. »
Préface .
Pages.