PREMIÈRE PÉRIODE
lC3ü- 1739
La vaste collection des produits do la nature, qui porte aujourd’hui le nom do Muséum d’histoire naturelle, est une des plus belles fondations du règne de Louis XIII. !\Iais la pensée primitive sur laquelle elle se fonde a été prodigieusement modifiée et développée pendant les deux siècles qui ont suivi l’époque de sa création. I.e Jardin du Roi eut d’abord pour uniiiue objet do compléter les moyens d’étude que présentait aux étudiants la Faculté de médecine de Paris, et on lut, pendant plus d’un siècle, sur la porto do sa principale entrée, ces mots : Jardin royal des herbes médicinales. Lorsque le cabinet réservé dans les bâtiments « aux échantillons des drogues simples et composées » eut acquis une certaine extension, il devint le Cabinet du roi, A la botanicjue et à la chimie, qu’on y enseigna seules pendant trente-quatre ans, on ajouta, par la suite, une chaire d’anatomie, mais sans y joindre un cabinet anato-
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miquc, dont la création se fit attendre près d’un siècle. Plus tard, le cabinet s’enrichit successivement de plusieurs collectioiis de minéralogie et de zoologie, auxquelles finit par s’ajouter la ménagerie de A'ersailles. Enfin, en 1792, rétablissement jirit le titre de Muséum iVhisloire naturelle. Doux ans après, la nouvelle organisation fut mise en vigueur, et, depuis lors, l’établissement s’est élevé par degrés , et jiresque sans lacune , à ce point de richesse , d’ordre et de splendeur qui le distinguo aujourd’hui.
Ce sont les développements successifs de ce magnifuiuo répertoire des œuvres de la nature et la description de ses diverses parties qui feront l’objet de ce récit. Nous dirons les efforts qu’il a coûtés, quelles furent ses vicissitudes, quel concours de zèle, de savoir et d’intelligence a répandu la vie et la lumière sm- toutes ces richesses , les a complétées à force de courage , d’études et do sacrifices; nous dirons aussi quels hommes y ont consacré leurs talents et leurs veilles , et ont mêlé leur nom à celui du Muséum d’histoire naturelle, comme à la gloire des sciences qu’ils y ont représentées.
Henri IV, sur les instances de Richer de Belleval, avait fondé, en 1596, le jardin hotanâiue de la Faculté de .Montpellier. Quehiues années après, on créa aussi, pour la Faculté de médecine de Paris, un jardin de plantes médicinales. Mais ce n’est point là la première origine, en France, d’une fondation de la même nature, dont le moilèle existait déjà en Italie et en .Allemagne. Près d’un demi-siècle avant cette époejue, le naturaliste Pierre Reion, dans un ouvrage intitulé : Ilemonlrànces sur le défaut de lahuur et culture des plantes , etc. (Paris, 1558), avait émis l’idée de l’établissement d’une vaste pépinière de végétaux exotiques, qui eût fourni des arbres et des arbustes à toutes les résidences royales. Il y engageait le collège des médecins de Paris, « tant pour leur délectation que pour l’augmentation du savoir des doctes, à établir « un jardin public où, à l’exemple de l’Italie et do r.Allemagne, on élèverait et cultiverait U diverses sortes de plantes. » Un peu plus tard, on 1577, Nicolas llouel, apothicaire de Paris, ayant fondé la Maison de la Charité Chrestienne , y avait joint un Jardin des simples, (( lequel estant rempli de beaux arbres fruitiers et plantes odoriférantes, rares et « exquises, de diverses natures, devait a[)porter un grand plaisir et une grande décoration « pour la ville de Paris, etc. » Tel est donc le premier jardin botanique qui ait été établi en France, et ce jardin fait encore partie aujounl’hui de l’École spéciale de pharmacie do Paris.
Qu’on nous permette de saisir cette occasion de rappeler ici la mémoire de l’un des hommes les plus recommandables ([u’ait produit le seizième siècle , et auxquels l’humanité comme la science ont le plus de réelles obligations. Nicolas Ilouèl, après avoir acquis dans sa profession une honorable fortune, voulût l’appliquer tout entière à des fondations chai’itables et scientifiques. Il conçut la belle pensée de fonder un établissement destiné « à noun-ir certain nombre « d’enfants orphelins, nés do loyal mariage, pour y être instruits tant à servir et honorer Dieu « que ès bonnes lettres , et aussi apprendre l’art d’apothicairerie. Dans la maison , et par le « ministère de ces orphelins , devaient être fournis et administrés gratuitement toutes sortes (( de médecines et remèdes convenables aux pauvres de la ville do Paris , sans que ceux-ci « sokmt forcés de sortir de leurs maisotis pour aller à V Hôtel-Dieu. » L’établissement comprenait dès lors, 1° une chapelle, 2« l’école des-jeuues orphelins, 3° une pharmacie complète, 4° un enclos nommé Jardin des simples , 5® enfin , un hôpital contigu à la maison de charité.
Ainsi, l’on retrouve dans la pensée (}ui présida à cette admirable fondation celle des dispensaires, qui épai-gnent au pauvre le chagi-in de quitter son domicile et de renoncer aux soins de sa famille lorsque l’àgo ou la maladie le force à recourir aux secours publics. Son Jardin des simples inspire, soixante ans plus tard, la création du Jardin du roi, auquel il servit de modèle; enfin , c’est à la même pensée <iue remonte le premier enseignement régulier de la pharmacie et la fondation de l’école, aujourd’hui la plus complète qui c.xiste pour l’étude de cette profession. Comprend-on que l’existence d’un tel homme soit restée dans l’oubli, et que sou nom même ait échappé à tous les biographes? Beaucoup de noms fameux ont-ils de meilleurs titres à notre reconnaissance et à la célébrité,
Vers 1572, un prieur do Marcilly, Jacques Gohorry, possédait, dans le faubourg Saint-Marcel, un jardin dont remplacement est précisément celui du labyrinthe du Muséum, C’est là que Rotai (Léon Botalïî), Honorât Châtelain, Jean Chapelier se réunissaient et tenaient des conférences auxquelles assistaient Jean Ferncl , A. Paré, Ribit do la Rivière et plusieurs autres savants, A côté du jardin de CohoiTy était celui do La Rrosso, mathématicien du roi (peutêtre parent do Guy de La Rrosse) , « garni de plantes rares et exquises, » Dans un laboratoire voisin, on se li\Tait à des opérations de chimie. C’est là qu’au retour des voyages de Reion on répéta les expériences sur l’art de faire éclore des poulets dans des étuves, Duchesno (Ouercetan) et Théodore do Mayeme devinrent un peu plus tard les oracles de ces assemblées, préludes de celles qui eurent lieu chez Geoffroy, chez Montmort, chez Justel, chez Bourdclot, et (jui furent le berceau de l’Académie îles sciences.
Il est très-probable que c’est là que dut éclore la première pensée do la fondation d’un jardin analogue à ceux de la Faculté de Montpellier et de la Maison de la Charité Chrestienne, Une circonstance particulière favorisa le développement do cette idée, La mode qui, chez les personnes de la cour, s’attachait alors aux broderies, faisait rechercher, comme do précieux modèles, les fleurs les plus rares et les plus éclatantes, Jean Robin, grand horticulteur, qui possédait, à la pointe de l’île Notre-Dame, un jardin fort distingué pour l’époque, excité par le goût qui se répandait dans le public et encouragé par Vallet, brodeur du roi, entreprit «pielques voyages dans ce but, et fit venir [)lusieurs plantes nouvelles de l’étranger. C’est à lui (ju’avait été confiée la culture des plantes médicinales do la Faculté, avec le titre û'arborisle ou de simpliciste du roi. Nous le verrons plus tard, secondé par Vespasien Robin, son fils, prendre une part plus active à la fondation du Jardin royal, Jean Robin avait publié, dès l’année 1(10 1 , un volume in-folio, dédié à la reine, intitulé : le Jardin du roi très-chreslien Henri IV, avec 75 planches gravées à l’eau forte et une notice sur quelques plantes qu’il avait
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rapportées d’Espagne et de Guinée, eiilro autres yAmari/l/is formos'minxa. C’est lui qui nalu ralisa à Paris la Tubéreuse, qu’il avait tirée de Provence.
On tie saurait douter que la rivalité qui existait depuis quelque temps entre les médecins de la cour et les professeurs de la Faculté de médecine n’ait eu une assez largo part dans la réalisation de ce projet. Cette dissidence rei)osait principalement sur des fjuestions do doctrine, controversées des deux [)arts avec une certaine véhémence. Les [iremiers penchaient pour le système chémiatriquo, émis par Vau llehnont et soutenu par Sylvius, tandis (jue la Faculté prétendait rester fidèle aux principes du dogmatisme galénique. Gui Patin, un de ses professeurs les plus célèbres, et le plus violent adversaire du nouveau système, no cessa jamais de poursuivre do ses attaques et l’établissement lui-mèmo et les professeurs qui y furent attachés.
Quoi qu’il en soit, on en attribue la première pensée à .lean Riolan, médecin de Marie de Médicis, qui, dans ses voyages, avait visité les jardins hotanâiues récemment fondés en Allemagne et en Italie. Il présenta en effet, en lfil8, une requête au roi pour l’établissement d’un jardin des plantes dans l’L’niversité de Paris. Enveloppé dans la disgrèco de la reine, Riolan no put donner suite à ce projet; mais trois autres personnages on poursuivirent l’exécution avec plus de persévérance et de succès. Ce sont Jean Iléroard. médecin du dauphin, fils de Henri IV, qui, à la mort do ce prince, devint médecin de Louis Xlll; Charles Bouvard, (}ui lui succéda dans la mémo charge, et surtout Gxaj de la Brosse, médecin ordinaire du roi, petit-fils d’un médecin d’Henri IV, qui offrit d’acheter do ses deniers le fonds do terrain nécessaire pour cet établissement. Leurs sollicitations réunies décidèrent Riebelieu à proposer au roi cette fondation, qui fut autorisée par lettres patentes au mois de mai 1026. On acheta une maison avec dix-huit arpents de terrain « situés dans le faubourg Saint-Victor, non loin de la rivière, ayant deux entrées sur la grande rue du faubourg, consistant en plusieurs corps de
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logis, cours, colliors, pressoirs, jardins, bois et bulles, plantés en vignes, cyprès, arbres fruitiers et autres; le tout clos de murs, etc. » Cette propriété fut acquise an nom (lu roi, pour une somme do 67,000 livres. On en prépara la distribution générale, cl l’on arrêta l’organisation provisoire do l’établissement, <iui fut définitivement institué iiar un édit de mai 1635; précisément la même année que l’Académie française.
Voici les jirincipales dispositions do cet édit :
« Sur l’avis qui nous a été donné par le feu sieur Ileroard et le sietir La Brosse de
« l’ulililé et nécessilé qu’il y a d'établir à Paris un jardin de plantes médicinales, tant poiir
<( l’inslrucüon des écoliers en médecine que pour l’utilité publique Attendu que l’on n’en-
« seigne point à Paris, non plus (pi’ès autres écoles de médecine du royaume A faire les opé- « rations de pharmacie , d’où procède une infinité d’erreurs des médecins en leur pratique et (( ordonnance, et d’abus ordinaires des apothicaires, leurs ministres en exécution d’icelles, « « la ruine de la santé et de la vie de nos sujets
« Le sieur Bouvard nous aurait supplié que trois docteurs par lui choisis dans la Faculté (( de Paris, soient par nous pourvus pour faire aux écoliers la démonstration de l’intérieur « des plantes, et de tous les médicaments, et pour travailler d la préparation et composition
« de toute sorte de drogues, par voie simple et chimique
(( A ces causes, confirmons ledit Bouvard et ses successeurs nos premiers médecins en la (( surintendance dudit jardin, et, sous lui, la nomination et provision dudit La Brosse en
« L'intendance d’icelui En outre, avons créé, d titre d’office, trois de nos conseillers-méde-
(I dns de la Faculté de Paris, qui auront la qualité de démonstrateurs et opérateurs pharmai( ceutiques en notre jardin, pour faire la démonstration de l’intérieur des plantes , et pour « travailler à toutes les opérations pharmaceutiques nécessaires pour instruire les écoliers : « auxquels offices il sera par nous pourvu des pei'sonnes de MM. Jacques Cousinot, Urbain « Baudineau et Cuveau de la Chambre
« Si voulons que, dans un cabinet de ladite maison, il soit gardé un échantillon de toutes « les drogues, tant simples que composées , ensemble toutes les choses rares en la nature qui (( s’y rencontreront ; pour servir de règle et y avoir recours en cas de besoin ; duquel cabinet (( ledit La Brosse aura la clef et régie , pour en faire l’ouverture aux jours de démonstra-
« tion.
« Et d’autant que ledit La Brosse, qui aura tout le faix de la direction et culture du jardin, « ne pourra pas toujours vaquer à faire la démonstration extérieure des plantes , avons aussi « créé en titre d’office, un sous-démonstrateur, pour l’aider à faux la démonstration extérieure « dans le Jardin, duquel office sera pourvu par nous VespasienBobin, notre arboriste. Chacun « desquels officiers vaquera à l’exercice de sa charge , aux jours et heures qui lui seront dési-
« gués par notre surintendant A tous lesquels avons attribué les gages qui suivent, savoir :
(( à notre premier médecin, surintendant de toute V oeuvre, 3,000 livres; à chacxin des trois « démonstrateurs, 1,500 livres; à La Brosse et à scs successeurs intendants, 6,000 livres; au <i sous-démonstrateur , 1 ,200 livres.
« Voulons aussi que ledit IjU Brosse dispose des logements , à la réserve de ce qui sera bâti (( pour l'instruction , le laboratoire et le cabinet pour la conservation des échaut'iUons et « raretés; il choisira les jardiniers , poiiiers , etc., pour l’entret'ien duquel Jardin...,. Nous
<i avons ordonné à l’intendant une somme de 4,000 livres par an, outre ses gages Don-
H nous au.v démonstrateurs et opérateurs pharmaceutiques 400 livres pour l’achat des drogues, « et 400 livres pour le salaire des garçons servant au laboratoire.
« Pour le payement desquelles sommes sera par nous fait un fonds de 21,000 livres, etc. « Donné à Saint-Quentin, au mois de mai 1635; rogistré le 15 mai. »
Il est important de remarquer (jue la livri; tournois représentait, à cette épofjue, environ 2 fr. 50 c. de notre monnaie, en sorte (juc la somme totale écjuivalait à 52,500 fr.
La première organisation avait désigné Héroard comme surintendant, et comme intendant