Après avoir, dit-il, habité pendant plusieurs
NOTICES IIISTOIUQIjES.
années les rives de l’Ohio, dans le Kenluky, je partis pour Philadelphie. Mes dessins, mon trésor, mon espoir, étaient soigneusement emballés dans une malle, que je fermai et que je confiai un de mes parents, non sans le prier de veiller avec le plus grand soin sur ce dépôt si précieux pour moi : mon absence dura six semaines. Aussitôt après mon retour, je demandai ce qu’était devenu ma malle, on me l’apporta, je l’ouvris ; jugez de mon désespoir, il n’y avait plus dans la malle que des lambeaux de papiers, déchirés, morcelés, presque en poussière; lit commode et doux sur lequel reposait toute une couvée de rats <hi nord. Un couple de ces animaux avait rongé le bois, s’était introduit dans la boite, et y avait installé sa famille; voilà tout ce qui me restait de mes travaux; près de deux mille habitants de l’air dessinés et coloriés de ma main, étaient anéantis. Une ardeur bridante traversa mon cerveau comme une flècbe de feu, tous mes nerfs ébranlés frémiront, j’eus la fièvre pendant plusieurs semaines. Enfin la force i)hysi(|^ue et la force morale se réveillèrent en moi, je repris mon fusil, mon album, ma gibecière, mes crayons, et je me replongeai dans mes forêts, comme si rien ne fût arrivé. Me voilà recommençant tous mes dessins, et charmé de voir qu’ils réussissaient mieux qu’auparavant. Il me fallut trois années pour réparer le dommage causé par les rats : ce furent trois années de bonheur. »
Mais à mesure que la collection d’Audubon grossissait, les lacunes qui s’y trouvaient encore étaient d’autant plus apparentes et plus pénibles pour lui, qu’elles devenaient plus rares : supplice inévitable d’une ambition qui a déjà tait beaucoup de chemin, et qui, près d’atteindre son but, ne peut plus marcher que lentement. Enfin, par un suprême et généreux effort, il réunit les restes de sa fortune; passa dix-huit mois dans les solitudes les plus reculées des forêts américaines, et son œuvre fût achevée. « Alors, dit-il, j’allai visiter ma famille qui habitait la Louisiane, et, em])ortant avec moi les oiseaux du nouveau continent, je fis voile pour le vieux monde. »
Il lui fallait un graveur et des souscripteurs pour exécuter et défrayer la publication la plus téméraire qu’ait jamais inspirée l’histoire naturelle. 11 s’agissait de graver quatre cents planches gigantesques. et deux mille figures d’oiseaux coloriées, tous représentés dans leurs dimensions naturelles, depuis l’Aigle jusqu’au plus menu Passereau, et dont chacun est placé sur l’arbre qu’il affectionne, avec sa femelle et ses petits, l)Oursuivant sa proie favorite ou becquetant un fruit de prédilection, enfin, combattant scs ennemis ou ses rivaux. En approchant de l’Europe, Audubon ne pouvait se défendre d’une terreur
profonde : s’il ne trouvait pas à son arrivée de hauts et puissants patrons pour le soutenir et le protéger, l’indigence et l’oubli allaient être la récompense de ses héroïques'travfiux. Ce ne fut pas en France qu’il vint les chercher : il savait bien qu’une entreprise i)urement scientffique, dont le succès avait pour première condition la persévérance, offrait peu de chances de réussite dans un pays tel que le nôtre, où l’on commence tant de choses, et où si peu sont achevées. Ce fut dans la Grande-Bretagne que se rendit notre naturaliste : là, Audubon, Français d'origine et Améiicain par adoption (double titre à la réserve britannique), se vit accueilli avec cordialité et magnificence par les notabilités scientiti(jues, commerciales et politiques de l’Écosse et de l’Angleterre. Les encouragements moraux et matériels ne lui firent pas défaut, et il put commencer et finir cet immortel ouvrage, qui nous donne l’aspect du nouveau monde avec sa végétation, son atmosphère, et jusqu’aux teintes du ciel et des eaux. Le texte est digne des figures, et vous pourrez admirer l’un et l’autre, en visitant la bibliothèque du muséum, où est placé ce magni- • fique ouvrage sous le titre : Ornithologie al hiography or an accomi of lhe habits of the birds of the United-States of America accompagnated by description of the objects represented in the work intitled The birds of America. Edinburg 1831 , 5 vo/.
La physionomie de John James Audubon, dit le Blachwood’s magazine, était franche et calme, la coupe de son visage hardie, son œil vif, pénétrant et fixe, son langage remarquable par cet accent étranger et par des expressions neuves, pittoresques, colorées et spirituelles; le costume européen ne pouvait déguiser cette dignité simple et presque sauvage dont le génie prend le caractère au sein de la solitude; le front haut, l’œil libre et fier, silencieux, modeste, il écoutait d’un air quelquefois dédaigneux mais jamais causti(jue et prenait rarement la parole, si ce n’est pour relever une erreur ou ramener la discussion à son but; un bon sens naif animait son discours plein de justesse, de modération et quelquefois de feu; de longs cheveux noirs et ondulés se partageaient naturellement sur scs tempes lisses et blanches, sur un front large et développé; sa toilette était d’une propreté exquise mais singulière : à son col découvert, à l’indépendance de ses manières, à sa longue chevelure, on reconnaissait l’homme de la solitude. Notre civilisation ne l’avait point marqué de son empreinte vulgaire, l’alliage de la société ne s’y était point noté.
Audubon, mort le 27 janvier 1831, a poussé jusqu’à un assez grand âge sa digne et savante carrière.
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