Revue Blanche
Ces lignes sont, je crois, peu connues ; on les signale à qui prétendrait que Debussy n’avait pas su comprendre Beethoven. — Mais il le comprenait avec une liberté que Beethoven lui-même eût aimée : « Sa vraie lecon n'était pas de conserver l’ancienne forme : pas davantage de remettre les pieds dans l'empreinte de ses premiers pas. Il fallait regarder par les fenêtres ouvertes sur le ciel libre : on me paraît les avoir fermées à peu près pour jamais; les quelques réussites géniales dans le genre excusent mal les exercices studieux et figés qu’on dénomme, par habitude, symphonies. »
Il est hors de doute que ces lignes (Revue Blanche, 15 novembre 1901), écrites aux temps des œuvres cycliques chères aux disciples de Franck, se justifiaient. Comme l’écrivait M. Romain Rolland : « La Schola avait ouvert les fenêtres, mais sur le passé. » — Aujourd'hui, s’il vivait, Debussy reprendrait espoir en l’avenir de la symphonie, car des exemples d’un libre mais harmonieux développement s'offriraient à ses oreilles. D'ailleurs, un plan traditionnel n’engendre pas forcément une œuvre mort-née : on en donnerait comme exemple l'admirable Second Quintette de Fauré.
Mais cette hantise d'ouvrir les fenétres reparaît souvent chez Debussy. Lui-même ne les avait-il pas ouvertes toutes grandes, dans Pelléas, sur de merveilleux jardins? Et lisez ces belles pensées au sujet de Ia musique de plein air :
« J’entrevois la possibilité d’une musique construite spécialement pour le plein air, tout en grandes lignes, en hardiesses vocales ou instrumentales qui joueraient
dans Pair libre et planeraient joyeusement sur la cîme des arbres. Telle succession harmonique paraissant anormale dans le renfermé d’une salle de concerts prendrait certainement sa juste valeur en plein air : peutêtre trouverait-on là le moyen de faire disparaître ces petites manies de forme et de tonalité trop précises qui encombrent si maladroitement la musique?... Je puis me tromper, mais il me semble qu’il y a dans cette idée du rêve pour des générations futures. Pour nous autres, pauvres contemporains, j'ai bien peur que la musique continue à sentir un peu le renfermé*. »
On ne pouvait mieux pressentir qu’en matière de dissonances l'harmonie est relative. Ces accords simultanés qui se croisent aujourd'hui dans les œuvres des jeunes, et qu'entendus de loin l'oreille des auditeurs interprète avec leur sonorité d'ensemble et leur signification véritable (alors que pour les exécutants de l'orchestre ils doivent sembler, malgré certaine accoutumance, très faux) — le plein air y serait particulièrement favorable. Il encouragerait ce style, plus largement libre, que souhaitait Debussy; et l’on peut espérer beaucoup, le jour que les « orchestres d'harmonie » admettront dans leur répertoire des musiques modernes, conçues particulièrement pour ces conditions.
Debussy rèvait de symphonies qui se dérouleraient comme de vastes mélodies en fresques, au lieu de se figer en froids exercices de rhétorique. Espérons que son rêve se réalisera quelque jour — si nos Sociétés de