Extrait du même article de M. A. Suarès
2. Moins que des mots rares, ce sont plutôt les tournures de phrases qui rendent Mallarmé peu compréhensible aux non-initiés : raccourcis, syntaxe latine, images hardies. Chez Claude Debussy, en ces dernières œuvres, la nouveauté est du même genre, si l'on peut dire ; le néologisme musical d'un « accord inédit » fait place à l'inattendu de certaines successions harmoniques ou de telles modulations rapides.
Peu après, ce fut la guerre. À cette époque, Debussy avait nettement conscience des qualités purement françaises et de ce qui forme notre véritable tradition (je l’entends au sens le plus large : poésie, arts plastiques, autant que musique proprement dite). Devant le danger commun s’exalta le sentiment nationaliste. Cet homme que certains, à cause de sa réserve, jugeaient froid, — ce prétendu ironiste, cet apparent sarcastique, fut vivement atteint par l'angoisse de la grande tuerie. Durant des mois, comme beaucoup de ses confrères, il ne put écrire une note. Sans doute aussi la maladie commençait-elle de le miner sourdement. En 1915 parurent : la Berceuse héroïque en hommage aux Souverains de la Belgique ; le Noël des enfants qui n'ont plus de maison, et la suite : En blanc et en noir. La guerre inspire ces trois compositions ; elles ne comptent pas au nombre de ses meilleures — malgré le succès du Noël. La postérité préfèrera sans doute les douze Études pour le piano (1915) et les six Epigraphes antiques (piano à quatre mains). Les Études ont l'admiration des virtuoses pour l’habileté de leur écriture, et celle des compositeurs pour leur musicalité (mettons hors de pair l’étude en tierces et surtout celle en sixtes, aux harmonies si expressives; les autres, on ne les saurait égaler aux œuvres analogues de Chopin; il en va de même pour les Préludes). Quant aux Épigraphes, je veux encore citer M. Suarès : « Il n’est guère croyable qu’on ait pu trouver du calme et de l’allégresse dans les Épigraphes. La lumière éclaire parfois la plus irréparable misère, et qu’on n’eût pas sondée. Le calme, ici, est celui de
la rémission; l’apaisement, la ruineuse lassitude, la sueur qui succède au feu de l’insomnie... L'unité ne manque pas à ces œuvres pantelantes et saccadées; mais elle est presque partout suspendue par le cri sourd et le frémissement. Fragments, si l’on veut; mais quelques-uns sont d’une force et d’une beauté entière. »
Puis, le silence. Il souffrit — sans rémission — et probablement sans espoir. (« Dans ces veux qui fuyaient la rencontre, j’ai reconnu l'ironie désespérée qui est si naturelle à ceux qui vont quitter la vie pour ceux qu'ils y laissent. Entre eux, il est déjà un tel abîme. Ce jour-là, Debussy, quoiqu'on eût pu supposer et qu'il pût espérer pour lui-même, a fait ses adieux. Il savait qu'il ne mettrait plus en public, sur le clavier,
ses mains magiciennes... »
Eut-il, peut-être, quelques semaines de répit net quelque espérance de mieux, dans ce séjour à Saint- Jean-de-Luz ? Mais il revint à Paris, le mal empirant. Il y mourut le 26 mars 1918, tandis que les avions allemands et la canonnade de la « Bertha », de leur tragique bruyant, accaparaient l'attention. En ces temps troublés il ne fut pas question, naturellement, d’obsèques nationales. Un petit nombre d’intimes l’escortèrent au Père-Lachaise. Mais lui, l’individualiste, et si peu officiel, lui qui détestait tout intrus et toute représentation, n’eut-il pas ainsi la modeste mais poignante cérémonie qu’il pouvait souhaiter ?