‹ Le Musiciens Celebres: DebussyChapitre 8 sur 37 · DU LANGAGE ET DE LA SENSIBILITÉ DEBUSSYSTES · texte numérisé non relu

DU LANGAGE ET DE LA SENSIBILITÉ DEBUSSYSTES

À elles seules, les principales caractéristiques du langage et de la sensibilité debussystes formeraient la matière d’un livre. Il nous faudra condenser, — souhaitant de ne rien omettre d’essentiel.

Pour simplifier notre plan, et pouvoir négliger les changements inévitables qu'amène l’évolution d’un artiste, notons d’abord que l’évolution, chez Debussy, constitue plutôt le développement normal d’une personnalité; le fond ne subit pas de radicales modifications. Si le vocabulaire-de 1913 n’est plus exactement celui de 1902, une phrase de notre musicien, à son expression, se reconnaît entre mille. Les différences ne portent que sur la manière de traduire cette expression : elle devient, avec le temps, plus raffinée, plus discrète, plus précise.

Au début, l’influence de Massenet — évidente’. Dans l'Enfant prodigue, l'air de Lia, c’est du bon, du très bon Massenet. L’angoisse d’Azaël va plus loin. Mais 1l fallait que Gounod fût prophète pour y deviner le génie de l’adolescent. La formation de Claude Debussy n’est pas rapide. Moins lente peut-être que celle de Gabriel Fauré mais point immédiate comme chez M. Ravel, dont Sainte et D'Anne qui me jecta de la neige montrent

4. Notez que Debussy fut élève de Guiraud. Mais les élèves de Guiraud et ceux de Léo Delibes ressentaient l'attraction de Massenet. Celui-ci d'ailleurs ne poussait aucunement ses propres élèves à le copier. C'est Massenet, compositeur, dont le charme régna sur le

monde musical de 1875 à. 1895... Ainsi, plus tard, les disciples de Lenepveu‘firent — tant sien que mal — du Fauré.

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déjà la personnalité du musicien de l’Heure espagnole. C’estavecles Ariettes oubliées, les Poèmes de Baudelaire, les Fêtes galantes, le Prélude à l'Après-nadi d'un Faune, qu'apparaît le véritable Debussy. Encore très expansif et presque romantique, — nous l’avons dit plus haut. Il y a du Tristan dans le Balcon, comme au début de Recueillement. Mais le mouvement symboliste, à la fois mystique et païen, fut le principal inspirateur du panthéisme à demi-chrétien, — ingénu et profond (Botticelli ou Maniegna, plus encore que d’Annunzio) de Pelléas, des Nocturnes, du Prélude à l’Après-midi d’un Faune. Les Chansons de Bilitis, courte incursion vers la Grèce de l’Anthologtie, le conduisirent tout naturellement à la Renaissance française. On notera dans ces Chansons de Bilitis (la première et la troisième) une expression peutêtre plus contenue, une précision plus arrêtée que celle du Prélude à l’Après-midi d'un Faune où même de Pelléas.

Ensuite,des poèmessymphoniquesdéveloppés:La Mer, Ibéria. L’habileté de l’orchestration ne la fait point supérieure (comparée à Pelléas), mais autre. Et c’est aussi — surtout — un retour vers le Passé français. D'abord, avec l’Hommage à Rameau et les Fêtes galanies : l'élégance du xvin siècle, l'harmonie des grands pares de Watteau, je ne sais quelle mélancolie d'évoquer ces choses disparues dont on regrette la civilisation raffinée — conception verlainienne, point exempte d’une tendre tristesse. .

4. Ce fut d’abord celle de Th. de Banville, dans sa charmante et trop peu connue Promenade galante :

Ils errent dans le matin blême,

Tous vêtus de satin, charmants Et éristes comme l'Amour même...

Ce «rêve ancien qui nous étreint » est caractéristique de Claude Debussy. M. Ravel, lorsqu'il songe au temps des petits abbés et des belles dames à « nuques blanches », à « hauts talons », il reste plus ironique, plus mondain, volontairement objectif et peu sentimental. — Mais bientôt Debussy remonte le cours des siècles; franchissant le xvu° dont les poètes ne lui offraient guère d’aliment, il réalise une admirable « défense et illustration » de la poésie dédaignée par Boileau : les Chansons de France, les Chansons à quatre voir, le Promenoir des deux amants, les Ballades. Nous avons défini de quelle liberté, de quelle vie nouvelle s’animent ces reconstitutions du Passé. L'âme de Villon se réincarne dans Claude-Achille! On a beaucoup exagéré l'influence sur M. Ravel, — encore que réelle, à certains égards. Mais ne serait-il permis de juger qu'il y eut, en retour, une action de M. Ravel sur Claude Debussy? (Dans les {mages pour piano, notamment, comme dans l’humour et danslelangage de certains des Préludes.) Celle de M. Strawinsky ne semble pas douteuse, notamment en quelques passages de Xhamma. Des accords plus âpres, en marche vers la bitonalité, comme ceux de « Surgi de la croupe et du bond... »*. Nous nous sommes expliqué d’ailleurs sur le rôle des influences : peu importe tout cela, qu'il fallait signaler mais qui n’enlève rien au génie pas plus qu’à l’originalité profonde de Claude Debussy. Vers la fin de sa vie, une agitation fantasque, étrangement inquiète, surtout dans les deux Sonates pour

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