Le Mutilé de la Guerre dans l'Industrie
La guerre la plus atroce et la plus meurtrière que le monde ait connue, doit nécessairement produire, dans chaque pays belligérant, des troubles graves sur le terrain juridique et économique, et poser des problèmes nouveaux. |
C’est ainsi que toute une catégorie d'hommes se place au premier plan de notre attention: ce sont
les mutilés de la guerre.
Ils s'imposent d’abord à notre cœur pour des raisons sentimentales. Ils vivront sous nos yeux, comme la preuve des malheurs passés. Ils rappelle: ront la grandeur du sacrifice de la Patrie. [ls demeureront comme l’incarnation de la France meurtrie, qui doit les entourer de piété, de respect et d’affection.
Ils s'imposent d’autant plus à notre sympathique attention que leur nombre est considérable, par
suite de la durée et de l'ardeur de la lutte, des armes employées et de la puissance des effectifs.
Il n’est pas encore possible de donner de chiffres ; mais les mutilés de la guerre sont nombreux. Leur existence seule nous met en face d’un problème aussi complexe que grave.
Le législateur, qui a la charge des intérêts de la nation, se trouve déjà en présence de sérieuses difficultés.
Bien plus, à la conclusion de la paix, la France aura à supporter des charges écrasantes. Les efforts du Parlement et du Gouvernement devront tendre à augmenter la richesse nationale et les moyens indusiriels pour lutter avec avantage sur le nouveau marché du monde, tel que vont le créer les événements. :
La main-d'œuvre sera bien diminuée ; les usines actuelles ne retrouveront qu’une partie de leurs ouvriers et il faut prévoir la création de nouvelles usines.
C’est en s'inspirant de cette idée, que le Comité ües Forges de France, écrivait, dans une circulaire en date du 24 novembre 1916: «La question des blessés et des mutilés de la guerre et de la place à ‘eur faire, aussi large que possible, dans l’activité laborieuse du pays, dont il s’agit de maintenir et de renforcer les forces productives, est l’un des problèmes qui préoccupent plus particulièrement l’in-
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dusirie qui a pour vivre besoin avant tout de maind'œuvre. Cette question se pose à la fois sur les terrains les plus divers: rééducation, placement, emploi, accidents de travail, etc... Elle soulève de graves problèmes à chacun desquels il faut une solution. L'initiative privée a donné, en ce sens, l'effort le plus généreux. »
Pour prévenir les dangers qui menacent notre industrie, il faut que, dès cette heure, les pouvoirs publics et les initiatives privées se liguent pour rendre à la vie industrielle le plus grand nombre possible d'ouvriers blessés ou mutilés, et cela non au hasard, mais dans les fonctions mêmes qu’ils
occupaient avant leur blessure ou mutilation, et, à défaut, dans un emploi approchant et tout au moins aussi rémunérateur.
Le 14 juin 1916, au siège de l’Union des Industries métallurgiques et minières,M.Métin, ministre du Travail et de la Prévoyance sociale, disait : « Vous savez comment, à l’origine, est seule intervenue, en faveur des mutilés, la bienfaisance privée; elle a rendu les plus grands services ; elle en rendra encore, puisque nous l’associons à tous nos efforts. Il convient cependant d'éviter la dispersion des efforts et une dépense excessive. Il faut donc, à la fois, coordonner les résultats obtenus et en généraliser l’application sur tout notre territoire. »
Et plus loin, le ministre disait : « Les faits actuels
parlent d'eux-mêmes et je serais injuste à l'égard de mes auditeurs si j’insistais sur le côté humanitaire de notre entreprise. Nos convictions sont faites sur ce point et tous nous sommes animés des mêmes sentiments à l’égard des mutilés. Quant à l'intérêt bien compris de l’industrie nationale, il est, en l'espèce, tellement évident que vous n’hésiterez pas, j'en suis convaincu, à nous apporter, pour cette œuvre de justice et de relèvement national, voire concours actif et éclairé. » |
Ici, en effet, la charité et l'intérêt marchent du même pas et font appel d’abord à la science, car la première question à résoudre est la rééducation professionnelle des mutilés. S
Il faut redonner au mutilé sa capacité productive, son salaire, le rendre à son métier, en un mot, lui reconstituer sa vie normale de travailleur.
Après l’avoir ainsi guidé, réadapté, il conviendra de lui ouvrir la porte des usines. Et. ici, apparaît la grosse queslion de l’organisation du placement des mutilés. La solidarité française n’a pas été un vain mot. Les industries ont fait largement appel aux mutilés, sachant que le meilleur réconfort | qu’on puisse apporter aux glorieux blessés est la dignité dans le travail. Mais doit-on en rester là ? Ne doit-on pas envisager l'emploi obligatoire des mutilés.
De plus, il ne faudra pas abandonner le mutilé à l'usine. Il importe de l’y suivre, de le soustraire au
surmenage, de lui assurer un salaire normal, de veiller à sa sécurité, quand la lutte économique reprendra dans toute son âpreté.
Il faudra enfin le suivre à son départ de l’atelier, si un accident du travail vient l’y frapper, aggravant l'incapacité résultant de sa blessure. Et ici se place une délicate modification apportée à la loi du 9 avril 1898. |
Comme on le voit par ce rapide exposé, la question des mutilés de la guerre est complexe. Mais quelle œuvre pourrait être plus belle et plus utile à accomplir que le reclassement des mutilés dans le monde du travail ?
Nous nous proposons, dans cette thèse,d’examiner ce qui a été fait et ce qui reste à faire.
Nous étudierons le mutilé à toutes ses étapes dans la vie industrielle, et, pour l’étude des nombreux problèmes qui vont se poser, nous diviserons notre . ouvrage en quatre parties :
1° La rééducation ;
2° Le placement ;
3° Au travail :
4, Accidents du travail, maladie et invalidité.
Est-il besoin de dire qu'en nous préoccupant du sort et du bien-être des mutilés, nous nous inquiétons aussi des intérêts légitimes du patronat, de la prospérité de notre industrie, de notre renouveau économique et de la grandeur de la France. Avec M. le
député Durafour, nous disons qu'il faut faire ici « œuvre nationale et bien française, œuvre de fraternité humaine, d’équilibre social, de concorde entre les travailleurs, mais œuvre entière {de prévoyance économique, puisqu'elle touche de près à cette organisation du marché du travail, qui sera la grande préoccupation et le grand devoir de demain » (1).
1. Rapport de M. Durafour sur les propositions de lois Pressemane et Viollette (Chambre des députés, {session de 1916, n° 2486, p.).